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« Le présent article analyse les conflits d’acteurs au travers des discours de presse sur les incendies en forêt landaise. Deux sources ont été analysées en particulier : le quotidien régional Sud-Ouest et le bulletin du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest . Ce choix permet de mieux saisir les controverses et les conflits liés aux incendies, dans le champ médiatique d’une part, et au sein du secteur forestier d’autre part. Des observations participantes ont également été menées lors des réunions collectives post-incendie de septembre à décembre 2022 entre habitants et représentants des collectivités locales de la forêt girondine. De plus, nous mobilisons les données avancées par des chercheurs en sciences de l’environnement afin de mettre en exergue les oppositions théorique et politique concernant les pratiques de gestion forestière. (...) Le devenir de la forêt des Landes de Gascogne est à travers le discours des acteurs et les diverses visions qui existent du renouvellement du « modèle landais » d’exploitation forestière. »
Dans l’après-midi du 12 juillet 2022, deux incendies se déclarent dans le sud du département de la Gironde, au cœur du massif des Landes de Gascogne (zone qui recouvre une partie du département de la Gironde et de celui des Landes, voir carte), l’un à Landiras, au contact du vignoble des Graves, et l’autre à La Teste-de-Buch, au pied de la dune du Pilat. Le feu se déclenche dans un contexte de forte sécheresse à l’échelle régionale. Le 18 juin, le record de chaleur est battu avec 43,2° C à Belin-Béliet. L’incendie de « Landiras 1 » ravage près de 14 000 hectares en juillet, puis le feu reprend le 9 août à cause des gisements de tourbe présents dans le sous-sol humide des landes. La reprise de l’incendie (« Landiras 2 ») n’est maîtrisée qu’à la fin du mois. Le 12 septembre, un nouveau feu se déclenche et brûle près de 4 000 hectares à l’ouest de Bordeaux. Les incendies de l’été 2022 ont provoqué l’évacuation de 37 000 habitants en Gironde et ravagé 32 000 hectares du massif forestier des Landes de Gascogne. Le feu a marqué de son empreinte les paysages, les habitants et a également ravivé le souvenir des grands incendies de 1949, quand 52 000 hectares, dont 25 000 de bois, étaient partis en fumée. Néanmoins, même si les dévastations survenues, en 1949 comme en 2022, ont ébranlé la forêt landaise, sa forme d’exploitation apparaît peu bouleversée. En effet, nous posons l’hypothèse que, derrière l’apparence d’accidents, ces incendies témoignent d’une forêt landaise prise par le « spatial fix » [Harvey 2018], une incessante expansion géographique pour s’approprier de nouvelles ressources. Cet article montre comment les controverses liées aux incendies ont modifié le modèle landais, un système forestier marqué par l’extractivisme, dans le sens où il ignore autant l’épuisement des ressources que les conséquences environnementales de son activité. Nous proposons d’étudier les grands incendies de 2022 comme des phénomènes révélateurs du Capitalocène [1] dans un massif forestier dominé par une sphère économique régie avant tout par des enjeux financiers. En effet, si la forêt landaise est l’image même d’une nature façonnée par le capital, elle est aussi le reflet de ses excès.
Le présent article analyse les conflits d’acteurs au travers des discours de presse [Chartier 2003] sur les incendies en forêt landaise. Deux sources ont été analysées en particulier : le quotidien régional Sud-Ouest et le bulletin du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest [2]. Ce choix permet de mieux saisir les controverses et les conflits liés aux incendies, dans le champ médiatique d’une part, et au sein du secteur forestier d’autre part. Des observations participantes ont également été menées lors des réunions collectives post-incendie de septembre à décembre 2022 entre habitants et représentants des collectivités locales de la forêt girondine.
De plus, nous mobilisons les données avancées par des chercheurs en sciences de l’environnement afin de mettre en exergue les oppositions théorique et politique concernant les pratiques de gestion forestière. Nous nous sommes notamment appuyés sur le média en ligne The Conversation, site de vulgarisation scientifiquedont les textes sont rédigés par des chercheurs. Dans une première partie, nous proposons une description du territoire et des conditions qui expliquent l’impact dévastateur du feu. Dans une deuxième, nous entendons inscrire les initiatives post-incendies dans des débats et des évolutions de beaucoup plus longue durée du contexte régional. Le devenir de la forêt des Landes de Gascogne est enfin appréhendé dans une troisième partie à travers le discours des acteurs et les diverses visions qui existent du renouvellement du « modèle landais » d’exploitation forestière.
Au moment des incendies de l’été 2022 et des débats qui s’en sont suivis, la sylviculture productiviste et la périurbanisation résidentielle ont été identifiées par les acteurs locaux dans le débat public comme des sources de vulnérabilité du territoire forestier du Sud-Gironde. Cela nous amène donc à interroger les conditions de production de cet espace au cours du temps.
Une forêt artificielle
La forêt landaise est dite artificielle car elle a été créée ex nihilo. Le développement de la forêt plantée et cultivée, d’une superficie de près d’un million d’hectares, s’est effectué suite à la loi de 1857 sur l’assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne [Aldhuy 2010], qui enjoint aux communes d’ensemencer en pins, puis de vendre les landes considérées comme improductives. Décidé par Napoléon III, l’ensemencement transforme les marécages en forêt productive et fait disparaître les derniers bergers perchés sur leurs échasses. Ils ont été les acteurs représentatifs d’une économie agropastorale fondée sur le travail de la lande [3], exerçant un pastoralisme ovin extensif dans un paysage longtemps dominé par les pâturages communaux. La colonisation par les pins exproprie puis met au travail salarial les paysans dans l’industrie du bois et le gemmage, c’est-à-dire la récolte de la résine.
Avec la constitution de grandes propriétés forestières dès les années 1860, les capitaux affluent, la petite bourgeoisie régionale fait rapidement fortune au détriment des métayers et des ouvriers : « la grande propriété s’est constituée par successions et par achats, mais davantage par la spoliation des biens nationaux ou communaux » [Dupuy 1996 : 289]. Les notables locaux sont des maîtres de forges, des propriétaires et des commerçants, qui ont tiré largement profit de la privatisation des communaux.
Au début du XXe siècle, la proximité de Bordeaux permet de mettre en place un échange de bois d’œuvre contre du charbon avec la Grande-Bretagne, ce qui pousse le modèle de plantation monospécifique de pins maritimes vers un système productiviste [Fressoz et Locher 2020], à une époque où « on comptait environ 300 à 500 tiges à l’hectare, contre 2000 aujourd’hui » [Pons 2023 : 40]. Un mode intensif d’exploitation de la nature du massif se met ainsi en place, dont les limites sont pointées par le géographe Louis Papy, à l’occasion du feu d’août 1949 :
« La monoculture du pin pratiquée depuis cent ans dans la forêt artificielle a, semble-t-il, aggravé l’épuisement de sols siliceux, acides et très pauvres ; des pédologues estiment que l’humus fourni par le pin serait plus acide, plus pauvre en calcium que l’humus fourni par les feuillus. » [1949 : 406]
Dans les années 1970, le gemmage disparaît de la région, face à la concurrence des pays de l’Europe du Sud, puis de l’Asie, où la main-d’œuvre est moins chère. Le géographe Duboscq s’inquiète alors de l’abandon des terres agricoles paysannes au profit de la grande culture mécanisée dans un contexte où « les incendies de l’après-guerre avaient ouvert dans la forêt d’immenses espaces morts » [1973 : 194]. Ces transformations sont questionnées sous l’angle de leur impact social et économique. Elles sont aujourd’hui de plus en plus mises en cause à partir de considérations d’ordre environnemental. Selon le militant écologiste Jacques Pons, à l’époque « on est passé de l’économie de la gemme à l’économie du bois. Or, le gemmage permettait de maintenir une forêt diversifiée, avec des arbres qui vivaient jusqu’à 80 ou 100 ans » [op. cit. : 40] et qui n’avaient pas le même âge.
Depuis les années 1990, la mondialisation renforce la compétition dans l’industrie du bois. Concurrencées par d’autres pays européens comme l’Espagne, où le coût du travail est moindre, les scieries de la région ferment les unes après les autres [4]. Dès lors, les industries connexes à la sylviculture landaise, et en particulier la papeterie, sont touchées par un phénomène de concentration économique qui profite aux sociétés de plus grandes dimensions venues de l’étranger, notamment la multinationale Smurfit Kappa implantée à Facture-Biganos depuis 1994 [Krasnodębski 2019] et bientôt Swiss Krono à Fargues-sur-Ourbise (Lot-et-Garonne) [5]. Aujourd’hui, la majorité du bois des Landes est destinée à être transformée en cartons d’emballage. Malgré cette concentration sur le versant industriel, la structure de la propriété reste très variée dans le massif car les « propriétaires de 4 à 100 ha sont très nombreux [mais pour] ces détenteurs de patrimoine forestier, l’intérêt économique de la forêt est objectivement faible à très faible » [Deuffic et al. 2010 : 112].
La périurbanisation
C’est au cœur de cette vaste forêt cultivée que l’incendie de 2022 s’est propagé (fig. 1) d’est en ouest, du village de Landiras vers celui de Saint-Magne, pour finalement s’éteindre aux abords de Belin-Béliet, sans causer aucune victime humaine. Les feux de forêts ont détruit une superficie équivalente à trois fois la commune de Paris, sans néanmoins engendrer des dégâts d’ampleur sur les bâtiments, en raison d’une densité de population peu élevée [Mora et Banos 2014].
Dans ce territoire, l’habitat est regroupé dans des bourgs distants d’une dizaine de kilomètres les uns des autres et reliés par des routes rectilignes. Des lotissements pavillonnaires se sont greffés progressivement à ce nucleus rural. Le cas de la commune de Belin-Béliet est emblématique de la trajectoire des communes du Sud-Gironde sinistrées par l’incendie de 2022. Située sur l’ancienne route nationale 10, Belin-Béliet est une ville-relais desservie par l’autoroute gratuite A63, située à 45 minutes du centre de Bordeaux, et à 40 minutes du bassin d’Arcachon. À la fin des années 1960, la commune comptait 1 700 habitants. Au début des années 2000, l’urbanisation s’accélère, la population augmente fortement pour atteindre aujourd’hui plus de 6 000 habitants.
Dans les années 2000, Belin-Béliet accueille surtout de jeunes ménages qui souhaitent accéder à la propriété mais pour qui l’immobilier de l’agglomération bordelaise ou du bassin d’Arcachon est devenu trop onéreux [Banzo et al. 2018]. Symptomatique de cette attractivité, le prix du mètre carré est passé de 2 000 à 3 000 euros à Belin-Béliet entre 2020 et 2024. Dans la région, le degré de proximité du littoral détermine le prix du foncier. La dynamique de gentrification s’opère du Val de Leyre à Mios, Salles et Belin-Béliet. Ainsi, même des communes plus éloignées comme Hostens ou Louchats voient leur foncier prendre de la valeur et le front de la périurbanisation progresse dans des espaces ruraux naguère reculés comme Saint-Symphorien.
Le Sud-Gironde se révèle donc un espace de seuil entre un littoral touristique attractif, une aire urbaine en croissance et un plateau landais plus rural. La diversité de modes de vie transparaît dans le paysage hétéroclite des petites villes, enserrées par la forêt, et composées de granges, d’anciennes bergeries, de lotissements et de zones logistiques.
Cette présentation des évolutions plus ou moins récentes de la forêt landaise du Sud-Gironde permet de mieux comprendre les débats qui émergent autour des causes et des responsabilités des feux de forêts de 2022. Lors d’une réunion publique organisée par la mairie à Belin-Béliet en octobre 2022 sur les grands incendies de l’été, de nombreux habitants ont pris la parole pour exprimer leur désarroi et leur crainte d’un prochain départ de feu. Le débat s’est principalement centré sur les causes d’aggravation du feu et en particulier sur les risques encourus par les populations. Un sylviculteur de Salles a pointé du doigt « les lotissements construits trop près de la forêt », quand une habitante d’Hostens lui a rétorqué que « [l]es pins [étaient] plantés trop près des habitations ».
La carte des départs de feux pendant la décennie 2007-2017 du GIP Atgeri (fig. 2) met en évidence que les espaces périurbains, le Sud-Gironde en particulier, sont les zones où l’aléa incendie [6] est le plus important. En août 2022, au cœur de la catastrophe, Christine Bouisset, géographe de l’environnement et spécialiste des incendies, rappelle que « 80 % des incendies se déclenchent à moins de 50 mètres des habitations […], [et que] l’urbanisation dans les zones à risque signifie aussi mécaniquement l’augmentation des victimes et des dégâts potentiels, surtout lorsque cette urbanisation se fait sous forme de prolifération anarchique au contact de la forêt » [7]. Elle préconise la généralisation des plans de prévention du risque incendie de forêt (PPRIF), documents établis sur prescription du préfet pour interdire les constructions nouvelles dans les zones les plus à risque. Dans un article paru la même année, elle observe toutefois que les PPRIF sont rarement mis en application car ils rencontrent de nombreuses réticences chez les élus locaux.
Cet argument de la « prolifération urbaine anarchique » mérite néanmoins d’être nuancé. En effet, sur le modèle de ce qui avait été fait pour le Languedoc, une mission interministérielle a été créée (décret du 20 octobre 1967) pour l’aménagement de la côte aquitaine – la Miaca – (de 1967 à 1988). Puis, ce dispositif a été complété par la loi littoral (1986). L’extension urbaine s’est surtout faite en continuité du bâti existant. À cela s’ajoute la régulation voire l’interdiction des pratiques et des comportements à risques comme les barbecues, les chantiers de bâtiments et travaux publics, ou les mégots jetés en bord de route. Concernant les propriétaires forestiers, leur discours sur l’urbanisation est ambivalent. En effet, quand les parcelles deviennent constructibles, certains bénéficient de l’urbanisation tandis que d’autres dénoncent cette artificialisation des sols au détriment de la forêt, en particulier lorsqu’il s’agit de parcs photovoltaïques [8].
Lors de la réunion d’octobre 2022 à Belin-Béliet, une habitante d’Hostens proteste contre « ce discours anti-lotissement » qui consiste à « montrer du doigt les gens qui vivent à côté de la forêt, comme si c’était nous les pyromanes alors qu’on est les premières victimes si le feu se déclenche ». Un habitant de Saint-Magne, commune voisine, abonde dans son sens en arguant « qu’on ne va pas détruire les lotissements, c’est trop tard, par contre on peut changer la forêt, parce que le problème vient du feu de forêt et pas de l’incendie de la maison ». En effet, si l’urbanisation diffuse augmente les risques de feu, la structure de la forêt cultivée de pins maritimes est également un facteur aggravant de propagation du feu.
À l’automne 2022, dans le contexte des débats post-incendie, des écologues écrivent que « l’uniformisation des plantations de pins implique des risques de propagation du feu » [9]. En s’appuyant sur des travaux en écologie du feu, ils montrent que la forêt des Landes de Gascogne présente une structure du Pyrocène [10], qui explique la rapidité de propagation de l’incendie. Premièrement, la majorité des arbres ont entre 10 et 20 ans d’âge suite à la replantation après la tempête Klaus [11], qui a touché la forêt landaise en 2009. Or, cet âge correspond à celui où le feu se propage le plus rapidement car il y a suffisamment de matière à brûler pour qu’il progresse mais pas assez pour le retenir. Deuxièmement, les boisements clairs [12] favorisent les feux roulants qui se propagent dans des couloirs de sous-bois de bruyères et d’ajoncs. Enfin, sans doute le plus déterminant, le caractère monospécifique de la forêt de pins transforme le feu de surface en feu de cime plus violent [13] [Bowman et al. 2009].
S’il convient de souligner que ces données scientifiques ne sont pas précisément reprises dans le débat public local, elles permettent de comprendre le contexte socio-environnemental dans lequel les destructions de l’été 2022 se sont produites. Pourtant, ces conditions semblent avoir été largement sous-estimées par les dispositifs de prévention des incendies. Un responsable local de la Défense des forêts contre les incendies le reconnaît :
« Quand le feu a commencé le 14 juillet, on pensait que ça allait être plié dans la journée, un incendie de 300 hectares pas plus. D’habitude, les pompiers les arrêtent rapidement, mais cette fois-ci on a tous été pris de court à cause de la rapidité de l’incendie, on n’avait jamais vu un incendie courir aussi vite. »(
Pour l’arrêter, les pompiers ont dû allumer un contre-feu, une pratique pourtant longtemps décriée par les services de l’État [Dujas et Traimond 1992]. Les élus ont mis en cause le manque de moyens dans la lutte [14] tandis que les pompiers ont reproché aux propriétaires des lacunes dans l’entretien des voies forestières comme le note un responsable de caserne :
"Certains proprios ont planté des pins sur les pare-feux, ça a créé des continuités forestières très importantes qui ont permis au feu de se propager très loin, alors que si le massif avait été davantage fragmenté, on aurait pu contenir davantage le feu » [Entretien septembre 2023].
Au moment des incendies, les initiatives prises par les particuliers dans la forêt ont été mises en cause. Ces accusations se sont poursuivies durant les débats post-incendies dont se fait l’écho Frédéric Mortier, l’inspecteur général en charge de la politique de prévention et de lutte contre les feux : « nous avons vu des choses inimaginables : des pare-feux plantés, des arbres en lisière de route, des stations de chênes transformées en pins maritimes, etc. » [15].
Ainsi, la concentration d’une seule essence, fortement inflammable, cultivée en futaie régulière, sans discontinuité, rendait prévisible la survenue d’un grand incendie, ce qui est advenu à Landiras lorsque les températures ont atteint 43°C et que le vent s’est levé. Sachant que ce n’est pas la première fois que ces conditions étaient réunies, on peut se demander, à l’instar de R. Gifford [2011], si les acteurs de la prévention incendie n’ont pas minimisé le risque en faisant confiance aux dispositifs déjà existants.
Dès lors, ce sont les enjeux conflictuels des incendies de 2022 qu’il s’agit d’interroger, en particulier ceux liés à la réponse des acteurs économiques. Après avoir présenté le pin maritime comme « un arbre de la discorde » en forêt landaise, les propositions d’aménagement de lisières et de diversification des essences vont être analysées. En effet, on constate aujourd’hui que les arguments écologistes sont désormais mobilisés par les « gestionnaires forestiers », dénomination « revendiquée par et assignée à des professionnels aux statuts différents, ingénieurs ou techniciens, travaillant en forêt publique ou privée, selon des conceptions de la forêt et des écoles de pensée possiblement divergentes » [Glinel 2023 : 111].
Le rôle des scientifiques est central pour comprendre la trajectoire de la sylviculture landaise. Depuis les années 1950, le site de Pierroton à Cestas, aux portes des Landes de Gascogne, accueille d’ailleurs un site de recherche spécialisée dans la forêt et le bois. Au lendemain des incendies de 2022, les généticiens du pôle forêt-bois de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) Cestas-Pierroton, bien qu’ils n’aient pas été directement mis en cause, ont dû répondre aux critiques des écologistes sur la monoculture. Dans une tribune du 14 septembre 2022 dans le journal Le Monde, les six scientifiques affirment que « la forêt landaise n’est pas l’horreur écologique que décrivent certains » :
« Le pin maritime semble bien tolérer le climat caniculaire et sec de l’été 2022, contrairement à d’autres essences. Si les résineux s’enflamment facilement, l’intensité du feu peut être plus forte dans les feuillus. D’ailleurs, le pin maritime est considéré comme plutôt résistant au feu, avec son écorce épaisse, l’élagage naturel de ses branches basses et sa capacité de régénération naturelle. »
Cependant, cette thèse est battue en brèche par des écologues [16], qui dénoncent le modèle de la forêt de pins maritimes comme source de propagation de l’incendie [17]. Christophe Plomion de l’Inrae le confirme : « certes le réchauffement climatique est responsable des incendies de l’été dernier, mais la structure industrielle de la forêt y est pour beaucoup ». [18] Les conflits sur le pin maritime sont donc ravivés par les incendies du Capitalocène.
Les incendies sont constitutifs de l’histoire de la forêt landaise [Dujas et Traimond op. cit.]. En effet, l’ensemencement de la forêt au xixe siècle est marqué par les feux des bergers contre « le pin de la discorde » [Dupuy op. cit.], pin qui vient les chasser de leurs terres. Ainsi, le fait d’aborder l’incendie comme un fait social conflictuel [Traimond 1980] nous ramène à la logique d’affrontement des luttes sociales autour des ressources de la forêt, que l’historien Edward P. Thompson [2014] a mis en évidence dans le cas de l’Angleterre au xviiie siècle. La société de marché, à l’origine de la forêt landaise, s’est construite sous la menace permanente du feu, tout en prétendant maîtriser et exploiter la nature et, par la même occasion, la société agropastorale qui était implantée sur ce territoire.
Aujourd’hui encore, le pin maritime est au cœur des conflits qui se jouent autour des fondements du modèle landais. Cependant, depuis les grands feux de 2022, des divergences apparaissent plutôt entre les partisans de la lisière comme solution de prévention des incendies et les partisans du bocage comme moyen de conserver la monoculture intensive. La réduction des surfaces productives et l’introduction d’une diversité des essences semblent être les nouveaux enjeux de luttes pour les acteurs traditionnels de l’exploitation forestière, ainsi que pour les détracteurs du modèle landais.
En septembre 2022, Sud-Ouest s’étonne, au vu de la périurbanisation du territoire et de sa culture forestière, que « dans de nombreuses rues et petits lotissements, lorsque l’on observe l’état des lisières et parcelles à quelques mètres seulement des logements, on se demande comment il n’y a pas eu plus de dégâts sur l’habitat » [19]. Or les lisières représentent un enjeu avant tout économique dans ce territoire car leur aménagement pose deux problèmes. D’une part, il y a la question de qui doit s’occuper de leur entretien et, d’autre part, les lisières représentent une réduction non négligeable des surfaces forestières exploitables.
La lisière est redevenue un sujet de débats à l’occasion des incendies de 2022 alors qu’elle a déjà fait l’objet de conflits au début du xxe siècle concernant sa juste largeur, entre 5 et 50 mètres. En 1909, dans sa thèse de droit consacrée aux conséquences économiques de la loi de 1857 sur la mise en valeur des Landes, Arnaud Fourcade écrivait :
« ce qu’il faudrait, ce serait augmenter la largeur de ces espaces libres en la portant entre vingt et cinquante mètres ; il est vrai qu’une telle largeur constituerait peut-être pour les petits propriétaires de bois de pins une bien lourde charge, mais il faudrait au moins imposer dans les Landes, au moyen d’un texte de loi, l’établissement de pare-feux dans toutes les propriétés plantées de pins, avec une largeur minima de quinze ou vingt mètres par exemple ; car, jusqu’à présent, ce n’est qu’une minorité de propriétaires qui ont songé à pratiquer des pare-feux sur leurs terres. » [1909 : 242]
Il paraît inconcevable tant aux propriétaires qu’aux forestiers de rechercher une croissance économique tout en aménageant des lisières de 50 mètres de large. Comme le rappelle Christophe Plomion de l’Inrae dans Libération, « la forêt des Landes a été pensée et construite comme une usine » [20]. De son côté, Chrsitine Bouisset note que les obligations légales de débroussaillement (OLD) « imposent aux propriétaires de débroussailler un périmètre de 50 mètres autour de leur maison » [21]. L’absence d’application de cette obligation par les propriétaires a ainsi entraîné un durcissement de cette réglementation.
En effet, la loi du 10 juillet 2023 (art. 25) visant à renforcer la prévention et la lutte contre l’intensification et l’extension du risque incendie a alourdi les sanctions en cas de non-respect des OLD. Mais ces mesures semblent sans effets puisque seulement 30 % de ces obligations sont appliquées au niveau national [22], les maires rencontrant des difficultés à faire respcter la loi, se heurtant au caractère individuel de la responsabilité de débroussailler.
Parallèlement aux obligations des politiques publiques des OLD, la filière bois engage à son compte des actions différentes pour aménager les lisières. Depuis quelques années, les sylviculteurs préfèrent planter des haies afin de maintenir des formes intensives de sylviculture. En 2021, Alliance forêt bois (AFB), premier groupe coopératif forestier français, a lancé une recherche-action en ce sens, en partenariat avec l’Inrae et l’Institut européen de la forêt cultivée (un réseau de coopération scientifique et technique). Mené notamment dans les zones incendiées de 2022, le programme a été baptisé « Bocage suber » [23]. Le choix du nom est significatif car le bocage est un paysage de haies, caractérisé par des lignes d’arbres, à la différence de la lisière qui maintient une surface vide suffisamment large entre la forêt et l’habitat. Le projet « Bocage suber » entend être « une solution, pour permettre aux écosystèmes forestiers de faire preuve de résilience et de résistance tout en s’inscrivant dans une politique d’aménagement du territoire pensé du point de vue des productivités » [24]. Concrètement, il s’agit de planter des haies composées de diverses essences et de rompre avec l’homogénéité de la forêt actuelle.
En plantant des haies, la filière bois entend montrer qu’elle agit contre les incendies. Cependant, la manière dont les gestionnaires envisagent cette solution présente des limites non négligeables. En effet, selon le géographe Vincent Banos, « il est question de planter des lignes de feuillus comme pare-feux de manière massive, mais cela pose la question de leur adaptation à la sécheresse et des pertes de rentabilité sur l’exploitation forestière » [25].
À travers les controverses entre la lisière et le bocage, se rejoue l’opposition ancienne, celle qui depuis le xvie siècle, divise les partisans des feuillus et ceux du pin maritime [Moriniaux 1999]. En fait, l’administration et les organisations professionnelles ont longtemps défendu la croyance que seul le pin maritime poussait sur le sol landais. Encore en 2017, par exemple, le bulletin du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest revendiquait que « la seule chose qui pousse correctement sur ces sols, c’est le pin maritime », vanté pour avoir sorti « de la misère cette région malsaine où subsistait un agropastoralisme pauvre et archaïque » [26].
Or, les écologues ont démontré depuis longtemps « la fin du paradigme landais » [Faure et Galop 2011] par le relevé du boisement post-glaciaire des Landes, c’est-à-dire que, dans ce territoire, le pin a longtemps côtoyé le chêne, l’aulne, le bouleau, le saule, le houx, généralement répandu dans les ripisylves, là où les sols sont les plus drainés. Le fait d’imposer le pin maritime au xixe siècle a donc été un choix assumé de politique économique [27] et le récit traditionnel a surtout servi à légitimer le mode industriel d’exploitation des ressources forestières.
Depuis, il y a eu pourtant des voix discordantes, comme celle du géographe Louis Papy, qui conseillait aux sylviculteurs de planter des feuillus en bordure des parcelles forestières. En effet, il écrivait déjà avant les grands incendies de l’été que :
« l’on envisage la plantation de feuillus qui constitueraient une certaine protection contre l’incendie et limiteraient les inconvénients de la forêt homogène que dénoncent les personnes avisées […]. Ici, feuillus seraient associés étroitement aux pins et leur ombrage dense empêcherait la croissance d’un sous-bois épais d’ajoncs et de bruyères favorable à la propagation de l’incendie. Ailleurs, alignés en bordure des pare-feux, ils renforceraient leur barrage. » [1949 : 411]
Cependant, en 1949, c’est un choix différent qui est fait. Les sylviculteurs préfèrent une reconstruction post-incendie par l’aménagement préventif et sécuritaire du massif avec la stratégie de la défense des forêts contre les incendies (dont l’acronyme DFCI sera repris par une association, voir infra) [Pinaudeau 2020], au détriment d’une évolution vers davantage de diversité écologique. Entre les incendies de 1949 et ceux de 2022, la filière bois n’évolue pas dans son choix d’une exploitation forestière monospécifique, malgré les catastrophes naturelles plus ou moins importantes [Banos et Deuffic 2020]. Durant cette période, les écologistes [28] plaident pour le feuillu alors que les sylviculteurs défendent le pin maritime. Cependant, après les incendies de 2022, les gestionnaires forestiers font évoluer leur position en faveur d’une diversification des essences.
En effet, le programme « Bocage » envisage le massif des Landes en « forêt mosaïque », « diversifiée et résiliente ». Il consiste donc à planter des feuillus en bordure de parcelles. Ainsi, en prônant la mixité des essences dans les futures haies de la forêt landaise, l’AFB se conforme en partie aux préconisations des écologues. Cependant, l’adhésion de la coopérative AFB au programme « Bocage » ne relève pas d’un revirement vers des pratiques plus écologiques mais un moyen de vendre de nouvelles prestations, sous forme de haies diversifiées, à ses adhérents. Il ne s’agirait pas d’un changement de gestion forestière, mais plutôt d’une opération dénoncée comme du « greenwashing » par les associations écologistes locales comme Forêts vivantes Sud-Gironde. En adhérant au programme « Bocage », la coopérative AFB montre, certes, des gages d’écologisation de ses pratiques mais c’est pour mieux poursuivre l’industrialisation de la plantation sur le reste de la surface.
Toutefois, en écologisant son discours, la coopérative AFB se place en porte-à-faux avec le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest avec qui elle est fortement liée, puisqu’elle est le principal prestataire des propriétaires forestiers. Cependant, après les incendies de 2022, le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest a aussi fini par reconnaître les avantages du maintien des feuillus [29] et se montre prêt à dialoguer avec les écologistes. Critiques et devenir du modèle landais
Dans cette partie, nous montrons comment le modèle landais s’adapte aux ambitions des nouveaux acteurs politiques et économiques, récemment implantés en forêt : agences de sécurité, groupes financiers, et associations écologistes. En effet, après les incendies de 2022, la filière bois semble même renforcée. Elle a fait sien le principe selon lequel « il faut que tout change pour que rien ne change » [30].
Historiquement, face au risque d’incendies dans les Landes, les sylviculteurs ont privilégié des réponses d’ordre technique [Pinaudeau op. cit.]. En 1949, la politique d’aménagement préventif et sécuritaire du massif a été structurée autour de la Défense des Forêts contre les incendies (DFCI) – Association régionale de défense des forêts contre l’incendie, plus communément appelée DFCI Aquitaine, comme le précise son site internet. Cette association intersyndicale, présente dans chaque commune forestière du Sud-Ouest, est animée et financée par les propriétaires forestiers qui mettent en œuvre la prévention du massif par une politique d’aménagement et d’exploitation de la forêt. Les solutions de génie civil sont alors privilégiées, comme l’aménagement de pistes entre des parcelles, jugées plus efficaces que des mélanges d’essences [Guinaudeau 1971]. Les associations de DFCI financent de grands pare-feux [31] afin d’éviter la propagation du feu d’une parcelle à l’autre. Le territoire est quadrillé en points d’eau, fossés, et pistes afin de permettre aux pompiers d’accéder le plus rapidement possible au cœur de la pinède en cas d’incendie [Pinaud 1973].
La politique préventive menée en forêt landaise aurait prouvé son efficacité. C. hristian Pinaudeau [op. cit.], professionnel de la filière, [32] a montré que si le département de la Gironde comptait plus du double de départ de feux qu’en Provence-Alpes-Côte d’Azur, il y avait moins de surfaces forestières brûlées en Aquitaine. À présent, ce constat peut être remis en cause. En effet, après les grands incendies de 2022, la forêt landaise peut-elle encore se prévaloir d’une lutte efficace contre le feu ?
En 2023, le rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable, publié pour évaluer la réponse politique et technique aux incendies de 2022, reconnaît que la DFCI est une « composante substantielle de la stratégie nationale de protection de la forêt contre l’incendie » [33]. Il lui est toutefois demandé de « s’adapter aux conditions d’un changement climatique d’ores et déjà à l’œuvre » [34], ce qui souligne en creux ses limites opérationnelles. Les actions de la DFCI sont inspirées par une foi en la technique qui minimise la dimension socio-environnementale dans l’aggravation des feux. Ainsi, un réseau de caméras de détection des feux de forêts, allié à l’intelligence artificielle, est déployé en 2024 par la DFCI en forêt girondine [35].
Ce recours à davantage de technologies révèle le paradigme techniciste sur lequel repose désormais la prévention des feux dans le massif landais. Les acteurs de la filière bois et de la prévention des risques semblent vouloir apporter des correctifs à leur modèle, notamment par le renforcement des obligations légales de débroussaillement et par un meilleur entretien des pare-feux. En effet, aujourd’hui, dans un contexte d’accélération des catastrophes naturelles, la rentabilité du modèle landais est remise en question. Dès lors, l’enjeu est aussi politique car le pouvoir des propriétaires forestiers repose sur leur capacité à tirer profit de la forêt.
En effet, la montée en puissance de nouveaux acteurs financiers va renforcer la gestion par délégation du patrimoine forestier aux coopératives forestières telles que AFB. Le renforcement du pouvoir économique des coopératives accentue le sentiment de dépossession des propriétaires landais, alors même qu’ils agencent la forêt productive de manière collective depuis les grands incendies de 1949.
En effet, les petits propriétaires forestiers sont bousculés depuis 2020 par les groupements forestiers d’investissement (GFI) [36], des actifs financiers ouverts au grand public pour encourager les investissements dans des sociétés d’épargne forestière qui gèrent un patrimoine forestier. L’objectif de ces nouveaux propriétaires est d’acquérir un « actif vert » qui permet de mobiliser les mécanismes du marché carbone. Les forêts sont valorisées financièrement pour leur fonction de séquestration du carbone, vue comme une forme de compensation des surplus d’émissions de gaz à effet de serre. Le paiement pour service environnemental (PSE) [37] est un dispositif qui incite à investir dans des actifs forestiers et qui transforme la nature en capital [Tordjman 2021]. Ainsi, dans les Landes de Gascogne, la lutte contre la déforestation est portée désormais par l’allocation de crédits d’émission de GES aux propriétaires afin qu’ils maintiennent les forêts en l’état ou les gèrent durablement selon les critères des labels PEFC [38] ou FSC [39].
Ces mutations font entrer les plantations de la forêt landaise dans un nouveau modèle capitaliste [40]. Comme le souligne le Comité des forêts, syndicat historique de propriétaires forestiers privés français, « la valorisation des services écosystémiques de la forêt, notamment en matière de protection de la biodiversité et du stockage du carbone, amène en effet une diversification des sources de revenus reposant historiquement sur la production de bois » [41]. Cette entrée de la finance dite « verte » en forêt landaise s’illustre notamment dans l’accord signé en 2021 entre la coopérative Alliance forêt bois et l’entreprise Orange. En effet, Sud-Ouest explique que « l’opérateur de télécommunications signe avec la coopérative forestière girondine un contrat visant au reboisement de 175 hectares de forêt endommagée. Objectif pour Orange : compenser 20 % de ses émissions de GES incompressibles. […] Ces démarches Label bas carbone donnent à la filière bois l’opportunité de financer, autrement que par la seule vente du bois, le reboisement » [42].
En plus de cette valorisation financière de la forêt pour service écologique rendu, on assiste depuis les méga-feux de 2022 à une financiarisation du risque incendie par les assurances. En effet, jusqu’alors, la financiarisation des risques ne s’étendait pas à l’espace forestier [Brunette et al. 2013 ; Sauter et al. 2016]. Pour l’instant, peu d’assurance couvrent ces risques [43], alors que la financiarisation de la nature s’étend désormais aux catastrophes naturelles et que l’État ne se portera plus garant [44].
La loi du 10 juillet 2023 visant à renforcer la prévention et la lutte contre l’intensification et l’extension du risque incendie modifie les dispositifs juridiques relatifs à l’assurance dans le code forestier. Dans sa section « Financer la reconstitution de forêts plus résilientes après un incendie », cette loi incite [45] les propriétaires forestiers privés à souscrire un compte d’investissement forestier et d’assurance (Cifa), compte d’épargne, alimenté par les produits de coupes de bois. Fonctionnant comme un outil d’auto-assurance, il peut être utilisé en cas de sinistre. Cette nouvelle législation promeut par conséquent une vision néolibérale des risques naturels. La politique de prévention passe désormais par un marché de l’assurance.
Le site Viepublique.fr décrit le Cifa comme « une épargne de précaution mobilisable en cas de dégâts sur la parcelle » du propriétaire, mais il permet surtout une exonération de l’assiette des droits de mutations à titre gratuit, comme le montre le décret n° 2019-289 du 8 avril 2019. La forêt est dorénavant envisagée comme un support de défiscalisation. De plus, dans la loi de 2023, un amendement de la députée du bassin d’Arcachon Sophie Panonacle (Renaissance) supprime la franchise obligatoire pour les OLD, ce qui implique une augmentation de la prime d’assurance. Les incendies de 2022 deviennent donc le prétexte à la création d’un marché du risque « feu de forêt ».
Ainsi, le 18 juillet 2023, les assurances Axa lancent un nouveau service de prévention du risque feux de forêt pour les entreprises en France en partenariat avec Kayrros, une start-up qui modélise les risques et produit des big datas sur l’environnement. La production de données de masse est une condition nécessaire à la financiarisation de l’assurance des catastrophes naturelles [Keucheyan 2017]. En ce sens, la loi du 10 juillet 2023 est révélatrice d’une bascule puisque l’État ne veut plus endosser son rôle d’assureur en dernier ressort, celui qu’il avait joué après la tempête de 1999. La puissance publique laisse progressivement les acteurs financiers orchestrer la rentabilisation des actifs forestiers et des risques liés à leur gestion.
Selon Vincent Banos et Philippe Deuffic, « la tempête Klaus et la sécheresse de 2003 auraient dû sérieusement ébranler l’autorité […] des experts. Or, celle-ci s’est trouvée renforcée grâce à un accès privilégié aux arènes de débats et à leur statut de seuls référents disponibles » [op. cit. : 235]. Les rapports de pouvoir ne se sont donc pas inversés en faveur des sylviculteurs et des gestionnaires. En sera-t-il de même après l’incendie de 2022 ? Tout laisse à penser qu’en forêt landaise, les groupes forestiers d’investissement contribuent à la financiarisation de la nature, tout en tirant profit de celle-ci, au détriment des petits propriétaires qui avaient pourtant su s’adapter aux différentes transformations de l’industrie du bois depuis la création de la forêt au xixe siècle. Le modèle économique historique de la forêt des Landes, celui d’un capitalisme terrien et rentier de petits propriétaires, serait alors profondément modifié par l’arrivée de fonds d’investissement alliés aux grands propriétaires et aux coopératives forestières. Jusqu’à présent, les pratiques prédatrices de ces nouveaux acteurs ne sont pas évoquées dans le débat public.
La critique écologiste
Depuis une dizaine d’années, la critique principale faite au modèle landais provient des militants écologistes et provoque des oppositions dans le secteur forestier [46]. À l’échelle nationale, le Réseau des alternatives forestières [47], Pro Silva [48], et Canopée [49] défendent des sylvicultures opposées à la monoculture de pins maritimes. De même, en réaction à ce mode de culture monospécifique, le collectif Forêt vivante a été créé par des habitants dans le Sud-Gironde après les incendies de 2022. Il défend une gestion forestière alternative qui n’entend pas ralentir l’actuel mode d’exploitation de la forêt landaise mais remplacer le modèle landais en promouvant une sylviculture à couvert continu, c’est-à-dire sans coupes rases, et l’implantation de forêts mixtes et anciennes, alliant les essences feuillues et résineuses.
L’approche critique des militants de l’environnement se fait dorénavant entendre et gagne en adhésion dans l’opinion publique nationale depuis que les incendies de 2022 ont démontré les risques majeurs associés à la gestion industrielle de la forêt. Afin de contenir la critique écologiste, le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest a souhaité organiser un débat en février 2023 avec l’association Canopée-Forêts vivantes [50]. L’événement a été filmé et retransmis en direct sur le site du journal Sud-Ouest, preuve que le sujet est devenu central dans le débat public local. La critique du modèle landais trouve aussi des échos au sein des habitants, propriétaires forestiers et vieilles familles qui envisagent traditionnellement la forêt comme un espace productif et un patrimoine à défendre [Pottier 2012]. Par ailleurs, l’objectif de production n’est pas partagé par l’ensemble des propriétaires forestiers, certains privilégiant la dimension environnementale sur la dimension économique [Deuffic et al. 2021].
La dénonciation de la culture monospécifique par les écologistes passe souvent par la mise en exergue de la faible biodiversité des forêts cultivées. En effet, comme l’écrit le botaniste Francis Hallé [51] dans une tribune dans Le Monde, « le public prend trop souvent les plantations d’arbres pour de véritables forêts : en France, par exemple, on parle de la “forêt des Landes de Gascogne”, alors que c’est une plantation de pins » [52]. Cependant nier le caractère forestier du massif est perçu par les sylviculteurs landais comme un signe de mépris social de la part d’une élite urbaine sensible aux questions écologiques. En effet, ces acteurs historiques du massif des Landes de Gascogne se perçoivent et se revendiquent comme forestiers. Ils n’admettent donc pas que leur soient dictés les critères de ce que doit être une « belle forêt » ou une « forêt naturelle ». Ainsi, les injonctions environnementales redéfinissent « la légitimité des pratiques et des représentations sociales en anoblissant celles qui s’y conforment » [Grossetête 2019 : 85].
Après avoir construit la forêt des Landes dans un objectif purement économique, les gestionnaires forestiers se sont réapproprié les arguments écologistes afin d’assurer la poursuite du modèle landais. Jusqu’alors considérée comme une source de prospérité, la monoculture est de plus en plus remise en cause en tant que mode de production qui fragilise le territoire, comme en témoigne la notion de « commun négatif » [Monnin 2021]. Au lendemain des grands incendies de 2022, des arguments scientifiques sont venus critiquer l’hégémonie de la monoculture landaise.
Loin de la bifurcation de modèle économique qu’imposent parfois les catastrophes naturelles, les incendies de 2022 ouvrent la voie à une « accumulation par dépossession » [Harvey op. cit.], sous forme d’une concentration économique et d’une financiarisation de la forêt landaise que les rares contre-pouvoirs en présence semblent incapables de réguler.
Ces grands incendies ont surtout révélé les contradictions d’un socio-écosystème modelé par le capital depuis sa création en 1857 par Napoléon III. Cet avènement du capitalisme relève des mécanismes décrits par Karl Polanyi dans La grande transformation [1944]. Une bascule du pouvoir s’opère de la sphère politique vers la sphère économique, dans des sociétés où la terre et les hommes sont désormais soumis aux lois du marché. En 2022, dans les Landes de Gascogne, les grands incendies ont mis au jour les limites de cette hégémonie économique. En dépit de ces contradictions, la forêt landaise est progressivement assujettie à la financiarisation, sous couvert de gestion des risques.
Ainsi, par la rente spatiale [53] qu’elle offre, la forêt landaise est caractéristique du Capitalocène. Les incendies révèlent les limites du modèle de plantation en futaie régulière de pins maritimes, détruisant au passage le capital forestier accumulé. Le marché carbone, le risque incendie, et peut-être bientôt la surveillance du massif, sont autant de conquêtes récentes qui cherchent à perpétuer la rente forestière au détriment de la protection des habitants et de l’environnement.
Arthur Guérin-Turcq
Notes
1. Aldhuy, Julien, 2010, « La transformation des Landes de Gascogne (xviiie-xixe), de la mise en valeur comme colonisation intérieure ? », Confins 8 (https://doi.org/10.4000/confins.6351).
2. Banos, Vincent et Philippe Deuffic, 2020, « Après la catastrophe, bifurquer ou persévérer ? Les forestiers à l’épreuve des événements climatiques extrêmes », Nature. Sciences. Sociétés 28 (3-4) : 226-238.https://www.nss-journal.org/article...
3. Banzo, Mayté, Clarisse Cazals et Véronique André-Lamat, 2018, « Le bassin d’Arcachon entre attractivité et protection », Sud-Ouest européen 45 : 13-24. https://doi.org/10.4000/soe.3878
4. Bowman, David M. J. S, et al., 2009, « Fire in the Earth system », Science 324 (5926) : 481-484. https://doi.org/10.1126/science.1163886
5. Brunette, Marielle, et al., 2013, « The impact of governmental assistance on insurance demand under ambiguity : A theoretical model and an experimental test », Theory and decision 75 : 153-174. https://doi.org/10.1007/s11238-012-...
6. Chartier, Lise, 2003, Mesurer l’insaisissable : méthode d’analyse du discours de presse. Québec, Presses universitaires du Québec. https://doi.org/10.1353/book15268
7. Deuffic, Philippe, Ludovic Ginelli et Kevin Petit, 2010, « Patrimoine foncier… et naturel ? Les propriétaires forestiers face à l’écologisation des Landes de Gascogne », Sud-Ouest européen 30 : 109-124. https://doi.org/10.4000/soe.1296
8. Deuffic, Philippe, Élodie Brahic et Ève Dusacre, 2021, « La naturalité à petit pas. Évolution des regards et des pratiques sur une notion émergente », Revue forestière française 73 (2-3) : 253-270. https://doi.org/10.20870/revforfr.2...
9. Duboscq, Pierre, 1973, « Une nouvelle agriculture dans les Landes de Gascogne », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest 44 (2-3) : 185-206. https://doi.org/10.3406/rgpso.1973.3362
10. Dujas, Jean-Michel et Bernard Traimond, 1992, « Le maître du feu. Les incendies dans les Landes de Gascogne », Terrain 19 : 49-64. https://doi.org/10.4000/terrain.3045
11. Dupuy, Francis, 1996, Le pin de la discorde. Les rapports de métayage dans la Grande Lande. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’Homme.
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13. Fourcade, Arnaud, 1909, De la mise en valeur des Landes de Gascogne : résultats économiques de la loi du 19 juin 1857. Thèse pour le doctorat. Faculté de droit de l’université de Bordeaux. Bordeaux, Imprimerie moderne.
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16. Glinel, Charlotte, 2023, « Gestionnaires forestiers : une nouvelle catégorie de l’action publique forestière ? », Pour 246 (2) : 111-120. https://doi.org/10.3917/pour.246.0111
17. Grossetête, Matthieu, 2019, « Quand la distinction se met au vert. Conversion écologique des modes de vie et démarcations sociales », Revue française de socio-économie 22 (1) : 85-105. Consulter sur Cairn.info https://shs.cairn.info/revue-franca...
18. Guinaudeau, Jean, 1971, « Expérimentations sur les sapins dans la région landaise », Revue forestière française 23 (1) : 39-44. https://doi.org/10.4267/2042/20473
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25. Moriniaux, Vincent, 1999, « Les Français face à l’enrésinement, xvie-xxe siècles », Annales de géographie 108 (609-610) : 660-663. https://doi.org/10.3406/geo.1999.2078
26. Papy, Louis, 1949, « Le problème du reboisement dans les Landes de Gascogne », Géocarrefour 24 (4) : 406-412. https://doi.org/10.3406/geoca.1949.5383
27. Pinaud, Anne-Marie, 1973, « La forêt landaise : une forêt en mutation », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen 44 (2-3) : 207-224. https://doi.org/10.3406/rgpso.1973.3363
28. Pinaudeau, Christian, 2020, Gouvernance de la filière forestière et la gestion des risques incendies. Thèse de droit. Talence, université de Bordeaux. Polanyi, Karl, 2009 (1983), La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Paris, Gallimard (« tel »).
29. Pons, Jacques, 2023, « “Le massif landais est un nid à incendies”. Entretien avec Jacques Pons. Propos recueillis par Alphée Roche-Noël », Après-demain 68 (4) : 39-41. https://doi.org/10.3917/apdem.068.0039
30. Pottier, Aude, 2012, La forêt des Landes de Gascogne comme patrimoine naturel ? Échelles, enjeux, valeurs. Thèse de géographie. Pau, université de Pau et des Pays de l’Adour.
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33. Rebour, Thierry, 2000, La théorie du rachat. Géographie, économie, histoire. Paris, Éditions de la Sorbonne https://books.openedition.org/psorb...
34. Sauter, Philipp A., et al., 2016, « To insure or not to insure ? Analysis of foresters’ willingness-to-pay for fire and storm insurance », Forest policy and economics 73 : 78-89. https://doi.org/10.1016/j.forpol.20...
35. Thompson, Edward P., 2014 (1975), La guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du xviiie siècle. Paris, La Découverte (« SH/Futurs antérieurs »).
36. Tordjman, Hélène, 2021, La croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande. Paris, La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.tordj.2...
37. Traimond, Bernard, 1980, « Le feu est dans la lande ou l’incendie comme fait social », Revue forestière française numéro spécial : 333-343. https://doi.org/10.4267/2042/21474 P.-S.
• « Les incendies dans les Landes de Gascogne en 2022 ». Cairn. . Pages 90 à 115 : https://shs.cairn.info/revue-etudes...
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