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L’Hexagone est entré dans un quatrième épisode caniculaire, inscrivant définitivement l’été 2026 comme celui de tous les records. Une situation qui illustre l’ampleur du changement climatique en Europe occidentale, selon le vice-président du groupe 1 du Giec, Robert Vautard.
Nouvelle journée aux températures caniculaires mercredi 29 juillet, avec des pointes à 40 et 42 °C dans le Sud-Ouest et la région lyonnaise. Pour Météo-France, l’Hexagone et la Corse sont entrés dans « le quatrième épisode de très fortes chaleurs de l’été » et la « 54e vague de chaleur au niveau national depuis 1947 ».
L’été 2026, qui a déjà battu de nombreux records, est-il en train de dépasser ce que prédisaient les scénarios scientifiques ? Faut-il s’attendre à de prochains étés similaires ?
Pour Robert Vautard, directeur de recherche au CNRS et vice-président du groupe 1 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), qui étudie les bases physiques du changement climatique, il faut de toute urgence développer une culture du risque adaptée aux événements « hors norme » qui vont se produire dans les prochaines années. Nos infrastructures et nos réseaux ont été conçus pour un climat qui n’existe déjà plus. Entretien.
« Mediapart » : Comment caractériser la quatrième vague de chaleur qui commence mercredi 29 juillet ?
Robert Vautard : Elle coupe un peu la France en deux. Si des pointes de chaleur vont être observées un peu partout, l’Ouest sera cette fois-ci légèrement épargné par rapport à l’Est, qui sera davantage touché. Les records de température ne devraient pas être battus cette fois-ci, mais cela n’enlève rien au caractère extrême de la situation.
De fait, nous traversons un été record en termes de températures, de sécheresse, et de surfaces brûlées par les incendies. Est-on en train de dépasser ce qui était prévu par les scientifiques ?
On ne peut pas tirer des conclusions sur un seul été, une tendance climatique se joue sur plusieurs étés. Mais une chose est sûre, cet été illustre une tendance générale : il fait suite à d’autres étés record – 2019, 2022 et 2025. On voit que la fréquence des étés avec de très fortes vagues de chaleur se resserre, et il va falloir s’habituer à ce que ce genre de saison se produise une année sur deux, voire, par la suite, tous les ans.
En Europe occidentale, les températures extrêmes progressent très vite, et plus vite que ce que les modèles nous disent jusqu’à présent.
Autre point à relever cette année : les records sont battus de loin. Que ce soient les records mensuels de températures, les records journaliers sur l’ensemble de la France, la durée des vagues de chaleur… Comme en 2019, le nombre de degrés franchis est très important. En mai, par exemple, nous avons battu le précédent record de chaleur d’environ 5 °C !
En termes de climatologie, c’est énorme, mais du côté des scientifiques, nous ne sommes pas étonnés : la physique prédisait cela en cas de réchauffement important. Avec le changement climatique, il faut s’attendre, localement et régionalement, à de nouveaux records battus de loin et à des événements sans précédent.
Dans un article scientifique publié en 2023, vous aboutissiez à la conclusion que les vagues de chaleur extrêmes en Europe occidentale augmentaient plus rapidement que prévu par les modèles. Confirmez-vous cette analyse aujourd’hui ?
Oui, malgré tout ce que nous savons, il nous reste des choses à comprendre, et il y a un aspect du dérèglement spécifique à l’Europe occidentale : les températures extrêmes y progressent très vite, et plus vite que ce que les modèles nous disent jusqu’à présent. C’est-à-dire que si la température de la planète augmente de 1 °C, nous allons connaître, sur le continent, des points de chaleur avec des augmentations de 3 à 4 °C.
La raison pour laquelle l’Europe occidentale présente cette particularité n’est pas encore très bien comprise, mais le phénomène du « sèche-cheveux » est sans doute un facteur important. Ce sont des situations météorologiques de plus en plus fréquentes, comme celle que nous connaissons en ce moment : une dépression sur l’Atlantique, un anticyclone en Europe, et un couloir de vent du sud venant du Sahara. On ne sait pas encore s’il s’agit d’un simple phénomène statistique ou d’un événement climatique.
Cette année est aussi marquée par le retour d’un courant El Niño plus fort que les précédents. Les conditions extrêmes de cet été relèvent-elles d’une conjonction entre ce phénomène et le dérèglement climatique ?
Il est très difficile de l’affirmer à ce stade. On va vers un El Niño très fort cette année, mais ce n’est qu’en fin d’année que le phénomène sera complètement développé. L’Europe se trouve par ailleurs très loin du Pacifique central où El Niño se déroule, et il n’y a pas de corrélation statistique entre El Niño et les phénomènes climatiques.
Il faut se préparer à des ruptures de réseaux et d’approvisionnement en eau à grande échelle.
De fait, il reste des incertitudes dans les sciences du climat, et certains les utilisent à mauvais escient. Mais il n’y a pas le moindre doute sur le fait que les vagues de chaleur vont se multiplier, créer de nouvelles situations record, et ce dès les prochains étés. Ce ne sera pas dans vingt ans. Ce peut-être dans un an, dans deux ans… S’il n’y a pas de périodicité, la fréquence de ces événements se resserre, et il faut s’y préparer. Or on a bien vu ces dernières semaines que nous n’étions pas prêts.
Qu’est-ce que le pouvoir a raté ? Que faut-il faire pour, enfin, se préparer ?
La première chose, c’est d’écouter les scientifiques. La science a progressé, on a beaucoup plus de modèles et de prévisions qu’auparavant, les connaissances se sont énormément précisées. Toutes les informations sont dans les rapports du Giec.
Ensuite, de façon pragmatique, il faut se préparer à des situations hors norme, comme une température supérieure à 40 °C pendant plusieurs jours à plusieurs semaines. Une telle situation désorganiserait complètement les services de santé, les transports, l’agriculture, et aurait des impacts en cascade. Aura-t-on encore de l’eau ? Les réseaux d’électricité tiendront-ils ? On le voit déjà avec les feux : les installations Seveso sont exposées à un risque considérable.
Aujourd’hui, les infrastructures sont adaptées à un climat qui n’est pas celui que nous allons vivre et qui n’est déjà plus celui d’aujourd’hui. Il faut établir des scénarios qui ne reposent pas sur les conditions climatiques passées, mais sur les conditions à venir. Le plan canicule établi après l’été 2003, par exemple, n’est déjà plus adapté à ce que nous allons vivre.
Il faut développer une culture du risque qui tienne compte d’événements qu’on n’a pas encore vécus mais dont on sait qu’ils vont se produire ; il faut se préparer à des ruptures de réseaux et d’approvisionnement en eau à grande échelle. C’est ce que soulignait, d’ailleurs, le dernier rapport du Haut Conseil pour le climat. Rapport que doivent impérativement consulter nos dirigeants.
Reste-t-il des inconnues sur l’évolution du climat ?
Il y a bien sûr de nombreux aspects sur lesquels la communauté scientifique continue de travailler. La « pyroconvection », que l’on observe actuellement en Gironde et, comme on l’a vu, également dans le feu des Corbières en 2025, reste mal connue. C’est un phénomène par lequel le feu produit sa propre météo – une météo très difficile à anticiper par les services de prévision et qui gêne considérablement la sécurité civile.
Dans les décennies à venir, 2026 figurera parmi les étés les plus frais.
En Australie, les feux de broussaille à très grande échelle génèrent ainsi leurs propres orages et des vents intenses en raison des ascendances thermiques très fortes. Et cela provoque parfois des éclairs qui rallument de nouveaux feux.
Or le dernier rapport du Giec le dit bien : les risques de feux augmentent en Méditerranée et en Europe centrale.
Cet été français 2026 est-il le plus frais des années à venir ?
On ne peut pas dire ça, les températures ne sont pas systématiquement plus chaudes d’une année sur l’autre, elles fluctuent. Mais dans les décennies à venir, oui, 2026 figurera parmi les étés les plus frais.
On voit que certaines régions, comme l’Ouest, souffrent plus que d’autres depuis le printemps. La montée du mercure touche-t-elle des zones en particulier ?
Oui, les poussées les plus extrêmes concernent avant tout l’ouest et le nord de la France, alors que c’est dans le Sud qu’il fait le plus chaud et que c’est là que l’Hexagone a connu son record en 2019 : 46 °C à Vérargues, dans l’Hérault. En réalité, la vitesse de progression des extrêmes est plus forte dans le Nord, l’Ouest et les massifs montagneux.
Pour ces derniers, le phénomène est lié à la fonte de la neige. Celle-ci réfléchit le rayonnement et donc, en disparaissant, n’a plus cet effet de modération des températures.
Pour les autres régions, le phénomène est lié à ces masses d’air chaud qui viennent d’Afrique ou du centre très aride de l’Espagne. Ce sont des coups de chaud du type « sèche-cheveux » favorisés par la continuité entre le Sahara, l’Espagne et l’ouest de la France, tandis que le Sud est coupé par la Méditerranée.
Dans l’Ouest et le Nord, des endroits touchés de plein fouet par les canicules ont aussi été victimes de vastes inondations l’hiver dernier ou les hivers précédents. Cet autre aspect du dérèglement climatique affecte-t-il plus fortement les mêmes zones que le réchauffement ?
Les pluies extrêmes peuvent survenir un peu partout sur le territoire, il n’y a pas de lien physique entre la localisation des températures estivales extrêmes et celle des précipitations intenses.
En revanche, l’accélération du cycle de l’eau est une conséquence majeure du réchauffement climatique : sur les endroits très chauds, le phénomène d’évaporation est accentué, ce qui favorise à la fois la sécheresse des sols et la survenue de pluies intenses.
Amélie Poinssot
• MEDIAPART. 29 juillet 2026 :
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