Génocide des Palestiniens : Comment réveiller un monde qui regarde sans voir ?

mercredi 12 août 2026.
 

Comment réveiller un monde qui regarde sans voir ?

De la chambre d’exil de Tanger aux ruines de Gaza, aligner des chiffres et accumuler des preuves n’ont sauvé personne. Pour réveiller un monde qui regarde sans voir, il ne suffit plus de compter les corps : il faut disséquer l’impunité et exiger justice. C’est le seul moyen de faire honneur aux martyrs en exil comme à ceux de Gaza, de Galilée ou de Ramallah. Signalez ce contenu à notre équipe

Mon père, rescapé de la Nakba, me répétait souvent cette phrase comme une prière ou un axiome : « Si seulement le monde savait, si seulement le monde voyait, la Nakba n’aurait pas eu lieu. » Il est mort loin de la lumière dorée de sa chère Haïfa, enterré sur une colline face à la mer à Tanger, sous la terre de l’exil, faute de ce droit au retour qu’on lui a refusé toute sa vie. Avec tout le respect, toute la tendresse et la douleur immense que je lui dois, je sais aujourd’hui qu’il se trompait. Le monde savait. Le monde a toujours su. Aujourd’hui, alors que le génocide à Gaza et le nettoyage ethnique en Cisjordanie se déroulent sous nos yeux en ultra-haute définition, la certitude de mon père s’effondre complètement. Ce n’est pas l’ignorance qui tue ; c’est la complicité d’un monde qui regarde sans voir.

Cette Nakba continue ne vit pas seulement dans les actualités ; elle s’est imprimée dans nos chairs. Au chevet de ma mère à Tanger, alors que son souffle se fait plus lent, je ne regarde pas seulement une femme qui s’éteint ; j’observe la fin d’un long processus d’incorporation de l’exil. J’ai compris avec le temps que le traumatisme n’est pas seulement l’événement tragique lui-même, mais ce qui se passe à l’intérieur de nous en réponse à cet événement. Le corps n’oublie rien. Ma mère était une enfant lorsqu’elle a été chassée de Saint Jean d’Acre en 1948. Pendant plus de sept décennies, son système nerveux a porté la trace biologique de cette rupture originelle : l’hypervigilance, l’anxiété diffuse, cette manière d’habiter le monde en retenant son souffle, comme si le toit au-dessus de sa tête pouvait s’effondrer à tout instant. Ce que nous appelons « la mémoire » n’est pas un album photo mental mais une physiologie. La perte de la terre s’incruste dans la chair, modifie la biologie, se transmet d’une génération à l’autre autant par le corps que par le silence.

Aujourd’hui, posée devant elle dans sa chambre, il y a cette photo d’Acre qu’elle contemple. Regarder cette image depuis son lit de mort à Tanger, c’est éprouver le paradoxe ultime de la condition palestinienne : la présence obsédante du pays natal incarnée sur un morceau de papier, combinée à une dépossession totale. En la regardant fixer cet horizon figé, je vois comment la mémoire non résolue finit par réclamer le corps. Son épuisement actuel est la conclusion somatique d’une vie passée à ne pas oublier et à résister à l’effacement.

C’est là que l’histoire intime rejoint la littérature. Dans La Porte du Soleil d’Elias Khoury, lorsque le docteur Khalil parle indéfiniment au corps comateux de Younès, il pratique une thérapie de la présence. Il tente de réorganiser le traumatisme avant qu’il ne l’engloutisse. Khalil dit à Younès que la mémoire est l’art d’organiser notre oubli pour ne pas mourir de frayeur.

Mais le corps de ma mère, lui, n’a jamais su organiser l’oubli. Il a tout gardé. Il a gardé le déracinement d’Acre, comme le corps de mon père avait gardé le souvenir des rues de Haïfa avant d’être enterré ici, à Tanger. Auprès d’elle, je comprends que le véritable enjeu du traumatisme transgénérationnel n’est pas seulement de survivre à la perte, mais de réussir à nommer la douleur pour éviter qu’elle ne devienne notre unique héritage.

C’est précisément là que réside l’urgence de notre présent. Car pendant que le corps de ma mère s’éteint dans le silence de la mémoire, le monde extérieur est inondé par le bruit d’une horreur hyper-visible qui ne fait plus réagir personne.

Depuis le début du génocide, nous avons cédé à l’illusion positiviste de la preuve visuelle. Chaque jour apporte son bilan, chaque frappe son décompte d’enfants éviscérés et de quartiers rasés. On mesure l’ampleur du désastre à l’arithmétique des ruines, comme si l’élévation de la courbe statistique allait magiquement déclencher un sursaut diplomatique ou une prise de conscience morale. C’est une erreur fondamentale d’analyse. Le compteur quotidien ne renseigne sur rien ; il masque l’essentiel en réduisant un projet délibéré d’effacement à une catastrophe naturelle ou une « crise humanitaire ».

La documentation brute atteste l’horreur, certes, mais elle est incapable d’en désigner les causes structurales. Elle montre la chair déchirée, mais elle tait le cadre idéologique qui autorise sa destruction. Le drame de notre temps n’est plus un déficit d’images. Le monde ne manque ni de vidéos, ni de rapports d’ONG méticuleusement documentés. Si ces images ne font plus bouger les consciences, c’est à cause de l’asymétrie radicale de la grille de lecture qui leur est appliquée. En Occident, la grammaire politique et médiatique opère un tri systématique entre les vies qui méritent d’être pleurées et celles dont l’anéantissement est relégué au rang de fatalité géopolitique. La mort d’un Occidental exige une contextualisation historique, un récit d’altruisme et la condamnation sans réserve du coupable ; celle d’un Palestinien est enregistrée avec la neutralité d’un bulletin météorologique, comme un simple fait comptable sans auteur ni intention.

Cette cécité sélective est l’héritière directe d’une structure mentale coloniale qui continue d’irriguer le droit international. L’approche purement humanitaire, cette dérive qui consiste à traiter la guerre comme une simple crise d’approvisionnement en sacs mortuaires et en denrées d’urgence, participe à la dépolitisation de notre cause. Elle transforme un peuple qui lutte pour son existence en une masse indistincte de victimes nécessiteuses, privées d’histoire, de mémoire et de souveraineté.

Face à la paralysie du regard, il faut opérer une rupture stratégique et épistémologique. La surexposition de la béance des corps sans contexte politique finit par produire l’inverse de l’effet recherché : elle engendre l’accoutumance, le voyeurisme et, in fine, une forme de complaisance morale chez l’observateur distant. La pornographie de la souffrance ne sauvera personne, pas plus qu’elle n’a ramené mon père à Haïfa. La tâche qui incombe aujourd’hui à l’analyse critique, à la littérature et à notre parole publique n’est plus d’apporter une millième preuve visuelle de l’exécution, mais d’exposer la mécanique institutionnelle, théorique et militaire qui la rend acceptable. Il ne s’agit plus de comptabiliser les victimes, mais de déconstruire l’impunité, d’interroger la complicité des démocraties libérales et de nommer la logique de puissance à l’œuvre.

Muzna Shihabi

Ex-conseillère de l’OLP, responsable de développement au Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris.


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