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Dans « La Matrice des classes sociales », le sociologue Vivek Chibber souligne que les résistances à la logique capitaliste ne sont pas spontanément solidaires. Les obstacles pour organiser collectivement les travailleurs et les travailleuses sont encore plus redoutables qu’à l’orée du siècle dernier.
Pourquoi l’ordre social, qui génère de plus en plus de dépossessions, d’inégalités et de destructions des conditions d’habitabilité de la Terre, n’est-il pas davantage contesté ? De grands mouvements de protestation éclatent, mais de manière sporadique et pour des gains concrets très relatifs. Pis, une bonne part des milieux sociaux subalternisés n’hésitent pas à accorder leurs suffrages à des candidatures qui défendent une fuite en avant dans ce modèle.
Pour nombre d’activistes et d’analystes, une telle dissonance est difficile à accepter. La tentation est alors de recourir à l’argument de la « fausse conscience ». Celui-ci pose, en substance, que les intérêts des masses dominées leur sont masqués par un ensemble de mécanismes sociaux et culturels, depuis l’encadrement scolaire jusqu’à la propagande publicitaire, en passant par les médias possédés par la grande bourgeoisie et les imaginaires véhiculés par les industries du divertissement.
L’argument, dont des versions plus ou moins sophistiquées existent, a pu être utilisé pour expliquer l’intégration d’une classe ouvrière pourtant puissante dans le capitalisme après la Seconde Guerre mondiale, aussi bien que la persistance de sa désintégration à l’heure d’une exacerbation des prédations économiques à travers la planète.
C’est contre une telle explication, qui sous-estime selon lui l’agentivité et la rationalité des groupes dominés, que Vivek Chibber, sociologue marxiste affilié à l’université de New York, a publié un ouvrage récemment traduit, La Matrice des classes sociales (Agone, 2026). Le titre est austère, et la mise en scène par l’auteur de son débat avec les tenants du « tournant culturel » des théories critiques n’est pas très grand public. Mais on aurait tort de s’y arrêter.
La réflexion de Chibber sur ce qui permet à la logique capitaliste de se déployer sans entrave majeure, et sur les obstacles à sa remise en cause systémique, vaut d’être examinée. Si elle n’embrasse pas toutes les coordonnées de la conjoncture actuelle, elle rappelle que la « bataille culturelle », expression devenue à la mode dans les rangs progressistes, n’offrira aucune victoire en étant réduite à de la rhétorique médiatique ou électoraliste.
Par-delà la diversité culturelle des sociétés qu’il a englouties sous sa logique, explique Chibber, le capitalisme désarme « par défaut » les contestations dont il pourrait faire l’objet. Et les raisons en sont matérielles, affirme-t-il.
Pour cela, Chibber part d’une donnée structurelle d’une économie à dominante capitaliste : l’impératif, pour tout individu cherchant des moyens de subsistance, de faire exploiter sa force de travail par la minorité qui possède les moyens de production. Cette relation salariale, admet-il, est source de conflits (que ce soit à propos de la répartition du surplus, des conditions de travail ou de la sécurité de l’emploi). Mais cela ne signifie pas que les résistances des travailleurs et travailleuses doivent nécessairement s’exprimer de manière collective.
Au contraire, défend Chibber, le résultat le plus probable est que les termes de l’exploitation soient négociés ou compensés de manière individualisée, plutôt que d’être disputés par une classe qui se serait constituée à cet effet. « Il y a bien des travailleurs qui s’organisent, mais, dans l’histoire, c’est surtout l’inverse qui s’est produit : la stabilité a largement primé sur le conflit », note le sociologue.
Les salarié·es sont en effet dans une position de dépendance, vulnérables à des rétorsions, et porteurs d’intérêts hétérogènes à transcender. Les capitalistes, qui peuvent les mettre en concurrence, n’ont de leur côté même pas besoin de se coordonner pour voir leurs intérêts triompher. L’asymétrie des positions des deux classes étant massive, des efforts colossaux, de la part d’une minorité d’organisateurs, sont nécessaires pour pérenniser une « culture de la solidarité ». En employant, pour le coup, des moyens culturels de persuasion.
Il est peu satisfaisant, insiste Chibber, de postuler une « panne cognitive » durable pour expliquer le consentement de la classe laborieuse à son sort. Si celui-ci est avéré, et il y a certainement quelque chose de cet ordre qui s’est produit pendant le boom occidental de l’après-Seconde Guerre mondiale, c’est encore une fois « un fondement matériel » qu’il faut rechercher. En l’occurrence, celui de gains de productivité redistribués, de droits et de protections acquises, dans le cadre d’une accumulation qui fonctionne comme un jeu à somme positive.
Ce genre de configuration reste cependant instable et historiquement exceptionnelle, nuance Chibber. Même pendant la période dite des Trente Glorieuses, des moments d’insubordination ouvrière ont confirmé que la relation capital et travail reste structurellement antagonique. Et en tout état de cause, la part des richesses et du pouvoir de décision économique a été, depuis, déformée au profit des milieux d’affaires. La précarisation et la dualisation du marché de l’emploi ont également affecté les conditions de travail.
Si consentement il y a aujourd’hui, poursuit Chibber, il est essentiellement passif. Divers indices de mécontentement, même sans lendemain, en témoignent. Plutôt que le consentement, qui suggère l’idée d’adhésion, le sociologue choisit donc un autre mot pour désigner la force d’inertie à laquelle se heurtent les partisan·es d’une contestation systémique du pouvoir du capital.
« Le fondement de la stabilité du capitalisme, écrit-il, c’est la résignation des travailleurs à leur situation. Et ils s’y résignent en raison des contraintes qui pèsent sur la constitution en classe. » Les idéologies antisocialistes que certain·es épousent seraient alors moins des voiles d’ignorance que des façons de rationaliser une situation regrettable, faute de mieux. Les coûts d’une organisation collective en vue de l’émancipation étant perçus comme déraisonnables, il resterait les voies du sauve-qui-peut.
Il n’y a bien sûr pas de fatalité à cette situation. À cet égard, il ne faut pas mésestimer l’hétérogénéité des milieux ouvriers que les syndicalistes et les socialistes du XIXe siècle se sont efforcés de dépasser pour construire des organisations puissantes, lesquelles ont ensuite pesé en faveur d’une économie capitaliste plus encadrée. Mais c’est ici que Chibber vient tempérer l’optimisme qui resterait à certain·es.
« Les données structurelles et institutionnelles » du début des années 1990, souligne-t-il, n’étaient pas si mauvaises. Elles ont « favorisé le processus de constitution en classe », d’une manière qu’il semble difficile de reproduire à notre époque. La configuration des usines de grande taille, celle des logements à leur proximité et le redoublement d’inégalités économiques par une exclusion de la citoyenneté et du jeu politique sont des tendances qui ont favorisé l’activisme en vue de l’action collective, et in fine le façonnage d’une identité commune.
« La tendance à la résistance individuelle » est le résultat le plus probable du fonctionnement ordinaire du capitalisme.
« Sans les efforts concertés des organisateurs, les conditions favorables auraient pu rester inactives », admet le sociologue, saluant « l’exploit » de la constitution de partis et de syndicats de masse. Mais en comparaison, prévient-il, les conditions contemporaines sont plutôt défavorables et promettent donc, à le suivre, une tâche encore plus dure pour une contestation à grande échelle de la domination du capital.
Les structures productives reposent en effet sur des activités tertiaires et « une industrie atomisée », moins propice à la mobilisation. Même dans les pays dits du Sud global, une désindustrialisation précoce repousse en dehors du monde ouvrier une main-d’œuvre agraire ou servicielle, évoluant le plus souvent dans le secteur informel. L’atomisation concerne également l’habitat. L’égalité citoyenne formelle, là où elle a été conquise, diffuse la rage sociale plus qu’elle ne l’exacerbe.
« La tendance à la résistance individuelle », conclut Chibber, est non seulement le résultat le plus probable du fonctionnement ordinaire du capitalisme, mais elle est particulièrement encouragée par les données structurelles et institutionnelles des années 2020.
Chibber n’est pas démagogique, c’est le moins que l’on puisse dire. Il promet « du sang et des larmes » au cours d’une ingrate reconstitution de solidarités de classe, plutôt que le salut par un bulletin de vote qui résoudrait tout, ou par la propagation de nouvelles visions du monde qui feraient soudainement advenir un autre ordre social.
Son analyse a le mérite de rappeler que la contestation de la domination capitaliste nécessite d’accumuler de la puissance, et pour cela d’accorder et de mobiliser des intérêts matériels. Mais il semble avoir de ces derniers une vision trop étroite, qui lui fait occulter des pans entiers de la réalité sociale. Cela, alors même que leur prise en compte consolide sa thèse de l’énormité des obstacles à surpasser.
Que les individus plongés dans l’ordinaire de la production et des échanges capitalistes ne soient pas des réceptacles passifs de leur légitimation culturelle et idéologique, c’est une chose. Mais sans se départir de l’analyse matérialiste de Marx, on peut prendre au sérieux les effets d’un mode de production particulièrement invasif, dans lequel les rapports sociaux sont médiatisés par des marchandises, et dans lequel les sujets économiques sont coupés de toute maîtrise du processus d’ensemble, chacun œuvrant à une accumulation déconnectée de finalités proprement humaines.
La subjectivité des individus en est forcément altérée, bien au-delà de leurs calculs sur les avantages et les risques de remettre en cause le système. Et cela ne peut que s’accentuer avec le temps qui passe et l’absence de « vécus » différents – comme cela pouvait être le cas des premières générations prolétarisées.
Une autre dimension négligée par Chibber est le fait que le capitalisme ne fonctionne, comme l’a bien montré Nancy Fraser, qu’en s’appuyant sur des sphères non strictement économiques, où se jouent d’autres rapports sociaux que la relation entre travail et capital. Le capitalisme, souligne-t-elle dans son œuvre, est « imbriqué à l’oppression de genre, la domination politique – à la fois nationale et transnationale, coloniale et postcoloniale – et la dégradation écologique ».
Parce qu’elle se réduit heureusement de moins en moins à la défense d’une classe laborieuse masculine, la gauche contemporaine commande d’articuler des causes multiples. Or, faisait remarquer dans nos colonnes l’essayiste Michel Feher, « si vous avez plusieurs ensembles de luttes, la superficie de leur intersection sera plus réduite que leur réunion, en raison de la concurrence ou des contradictions inévitables entre les causes ».
À l’heure où la planète bouillonne et brûle, la sortie du productivisme devient par ailleurs impérative. Or, cet enjeu ne planait pas sur la constitution en classe des années 1900. En elle-même, la planification écologique appelle certes à une socialisation des richesses et des décisions économiques, laquelle va dans le sens de « l’organisation » souhaitée par Chibber. Mais à l’échelle individuelle et sectorielle, elle est un facteur supplémentaire d’hétérogénéité des intérêts immédiats.
On peut considérer qu’il existe bien un potentiel de coalitions originales, fondées sur la justice sociale et climatique, en réaction aux stratégies de plus en plus rentières et prédatrices des firmes les plus puissantes de notre époque, lesquelles tentent par ailleurs de coloniser un terrain institutionnel de plus en plus à la peine pour prendre des décisions légitimes. Mais en tout état de cause, actualiser ce potentiel nécessite de rebâtir des infrastructures de contestation sur la durée, alors même que le temps joue en défaveur du vivant.
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Vivek Chibber, La Matrice des classes sociales, traduit par Laure Mistral, Agone, 2026, 256 pages.
Fabien Escalona
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