Sécheresse : « Nous devons sortir de l’idée que l’eau coulera toujours du robinet »

dimanche 30 août 2026.
 

Plusieurs départements français sont concernés par des arrêtés sécheresse, en métropole mais aussi dans les territoires ultramarins. Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue, appelle à « repenser notre rapport à cette ressource qui se raréfie ».

La France traverse cet été une sécheresse d’une ampleur historique. Depuis le mois de mai, les vagues de chaleur à répétition et les records de température aggravent un déficit hydrique déjà exceptionnel. Dans les campagnes, les vendanges débutent à une vitesse inédite, tandis que fleuves et rivières paient un lourd tribut : au 1er août, selon l’Office français de la biodiversité, 1 373 cours d’eau étaient touchés par des ruptures d’écoulement ou des assecs, c’est-à-dire un assèchement total du lit.

Au 18 août (dernier jour de relevés de VigiEau), quatre-vingt-treize départements de France métropolitaine sont concernés par un arrêté sécheresse qui impose des restrictions d’usage de l’eau ou encadrent les prélèvements. Dans les territoires ultramarins, trois des cinq départements (La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique) sont également concernés. Mayotte et la Guyane n’en font pas partie, bien que les deux départements connaissent une situation alarmante, avec l’eau coupée plusieurs heures par jour.

Juillet 2026 a été le mois le plus chaud jamais enregistré en France et le troisième mois de juillet le plus sec, avec un déficit de près de 70 % d’eau, selon Météo-France. En 2022, déjà, le pays avait connu une sécheresse d’une ampleur inédite.

Pour Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue spécialiste de la gestion de l’eau et autrice d’Agir pour l’eau (Éditions Tana, 2024), cette crise révèle avant tout « le terrible déficit d’adaptation de la France »,face à une ressource qui se raréfie et à des épisodes de chaleur appelés à se multiplier.

« Mediapart » : Comment mesurer l’ampleur et surtout la gravité de l’épisode de sécheresse que nous traversons ?

Charlène Descollonges : On dispose de plusieurs indicateurs pour caractériser un épisode de sécheresse. Les deux plus importants sont les débits des cours d’eau et le niveau des nappes, superficielles comme profondes, que l’on mesure notamment grâce au niveau piézométrique [la hauteur ou l’altitude de l’eau souterraine dans une nappe – ndlr].

En France, nous avons tout un réseau de mesures qui permet de suivre en continu le débit des rivières et le niveau des nappes. Pour les cours d’eau, nous disposons de longues chroniques de données qui permettent d’établir des statistiques et de caractériser la sévérité des sécheresses, notamment les périodes de bas débit, appelées étiages.

On constate actuellement, sur de nombreux cours d’eau de l’Hexagone, des niveaux de sécheresse particulièrement inquiétants. On peut également regarder les niveaux de restriction décidés par les préfets. Ils permettent de mesurer l’étendue géographique de la crise. Aujourd’hui, une grande partie du territoire est placée en alerte renforcée ou en crise. Sur certains indicateurs, on atteint même des niveaux qui sont supérieurs à ceux de 2022.

Cette sécheresse est-elle comparable à celle de 2022 ?

Pas exactement. Les dynamiques sont différentes. En 2022, la sécheresse était déjà perceptible à partir de l’hiver, notamment parce que les territoires de montagne avaient connu un déficit important de neige, ce qui n’était pas le cas cette année. Il y a également eu beaucoup plus de précipitations qu’en 2022 dans la plupart des régions françaises. En revanche, la sécheresse s’est installée et propagée extrêmement rapidement. C’est ce qui est assez exceptionnel dans l’épisode que nous vivons.

L’attention sur ces sujets sera entière lorsqu’elle se traduira concrètement dans la vie quotidienne.

Pour ce qui est de l’intensité globale et de l’étendue géographique, il est encore trop tôt pour établir une comparaison définitive. En 2022, des chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) avaient estimé que la sécheresse avait été particulièrement grave sur une large moitié sud de la France, selon une diagonale qui va de Metz à Bayonne. Il est encore difficile d’évaluer précisément les dégâts, mais je pense qu’ils dépasseront ceux de 2022, qui se chiffraient déjà en milliards d’euros.

Par rapport à 1976, qui a longtemps constitué la sécheresse historique de référence, 2022 avait déjà battu certains records. Il faudra des analyses approfondies pour déterminer si nous avons, à notre tour, battu le record de 2022.

Y a-t-il un manque de pédagogie et d’information sur l’eau en France ?

Oui. Il y a clairement un manque de formation et d’information. Mais il y a aussi un autre facteur, qui est essentiel dans la gestion : la mémoire du risque. Nous avons une mémoire du risque très faible. Dans quelques mois, nous aurons probablement oublié que nous avons traversé une sécheresse historique. Elle restera dans les statistiques, mais elle ne fera plus partie de notre quotidien.

Or nous entrons dans une période complètement nouvelle, avec des extrêmes hydriques qui vont s’intensifier sous l’effet du changement climatique. Nous avons besoin de renforcer considérablement la communication et la formation auprès du grand public mais aussi, et surtout, auprès des acteurs locaux et politiques pour expliquer que ces événements n’ont rien d’anodin. L’attention sur ces sujets sera entière lorsqu’elle se traduira concrètement dans la vie quotidienne : une hausse du prix de l’eau, une augmentation des primes d’assurance, des restrictions, voire des interdictions de construire dans certains territoires.

Quels sont les territoires les plus vulnérables à la sécheresse ?

C’est une question profondément territoriale. C’est d’ailleurs pour cela que la gestion de l’eau est historiquement décentralisée en France : chaque territoire possède ses propres caractéristiques et ses propres équilibres entre la ressource disponible et les usages.

Il y a d’abord un facteur naturel, lié à la nature des sols et surtout des sous-sols. Les roches n’ont pas toutes la même capacité à retenir l’eau : la Bretagne est un territoire principalement granitique et donc naturellement vulnérable aux pénuries d’eau, car l’eau y circule surtout dans les fissures des roches et il n’y a pas de grandes nappes comme dans d’autres régions. À l’inverse, dans les régions montagneuses, la neige et les glaciers, ainsi que certaines nappes situées en fond de vallée, permettent naturellement de disposer de davantage de ressources en eau.

Le changement climatique ne produit pas partout les mêmes conséquences. Il accentue les vulnérabilités propres à chaque territoire.

Mais il existe aussi un facteur anthropique : les besoins en eau. Tout dépend de l’équilibre entre la ressource disponible et les usages : agriculture, industrie, eau potable, tourisme… Dans certains territoires, ce déséquilibre est structurel. Dans le bassin versant de la Garonne, par exemple, certains territoires ont développé une agriculture irriguée alors que la ressource naturellement disponible en été ne suffit pas à répondre à la forte demande.

La gestion de la sécheresse en France ne reste-t-elle pas trop centrée sur les réalités métropolitaines, alors que les territoires ultramarins, notamment Mayotte et La Réunion, sont eux aussi confrontés à des tensions majeures, voire dramatiques, sur l’accès à l’eau ?

Je suis complètement d’accord avec ce constat. Et je pense que le problème n’est pas seulement médiatique : il est sociétal. Il s’inscrit aussi dans la continuité de notre histoire coloniale.

Nous avons tendance à tout centrer sur les enjeux métropolitains. Lorsqu’une sécheresse frappe la métropole, elle devient immédiatement un sujet majeur, alors que les territoires ultramarins sont confrontés depuis longtemps à des difficultés chroniques d’accès à l’eau. Ce sont pourtant eux qui ont des besoins d’investissement parmi les plus importants dans les infrastructures liées à l’eau. Les demandes formulées par les territoires ultramarins sont trop souvent minimisées, et les promesses de la métropole ne sont pas toujours tenues.

À Mayotte, par exemple, les coupures d’eau, les problèmes de qualité et les difficultés d’accès à l’eau potable sont devenus une réalité quotidienne. Si nous avions en métropole des coupures aussi importantes, avec des problèmes d’insalubrité et une eau parfois impropre à la consommation, le traitement médiatique et politique serait très différent.

Quelles sont les priorités à Mayotte concernant l’eau ?

Le problème est structurel et aussi économique : les moyens consacrés aux infrastructures d’eau et d’assainissement ne sont pas suffisants. L’État s’est notamment lancé, en 2025, dans la construction d’usines de dessalement d’eau de mer [l’usine de dessalement d’Ironi Bé à Mayotte vise à produire 10 000 mètres cubes d’eau potable par jour pour alimenter environ 100 000 habitant·es de Grande-Terre – ndlr].

Mais cela peut plutôt constituer une forme de maladaptation au changement climatique si l’on ne traite pas les causes profondes du problème. Il faut davantage protéger les forêts, car on connaît leur rôle pour alimenter les nappes phréatiques et garder l’eau dans les sols, rénover les réseaux d’eau potable et investir massivement dans l’assainissement, ainsi que dans la sécurisation de l’approvisionnement en eau. Nous sommes encore beaucoup trop dans la gestion de crise, dans l’immédiateté et pas suffisamment dans une stratégie à long terme.

Les Antilles connaissent des températures anormalement élevées et des pénuries d’eau, alors que l’on y est en pleine période cyclonique. Quel rôle joue le phénomène El Niño, ce réchauffement anormal des eaux ?

Les territoires ultramarins peuvent être fortement affectés par les phénomènes climatiques et océaniques comme El Niño, dont les effets sont eux-mêmes aggravés par le changement climatique. Les Antilles sont notamment influencées par les courants océaniques et les oscillations climatiques associés à El Niño. Cela peut contribuer à des anomalies de température et à des épisodes de sécheresse intense, comme c’est actuellement le cas en Guadeloupe.

D’autres territoires ultramarins sont, à l’inverse, davantage exposés à des pluies extrêmes ou à des inondations, comme La Réunion. Ce que nous devons retenir, c’est que le changement climatique ne produit pas partout les mêmes conséquences. Il accentue les vulnérabilités propres à chaque territoire.

Comment rationner l’eau face à ces sécheresses dans les territoires ultramarins ?

Il faut d’abord rééquilibrer les moyens entre la métropole et les territoires ultramarins. La France doit investir davantage dans les réseaux d’eau potable et l’assainissement pour sécuriser l’accès à l’eau.

Il faut également anticiper les conséquences des tempêtes. Dans les territoires ultramarins, les cyclones peuvent provoquer des dégâts considérables sur les réseaux et donc des ruptures d’approvisionnement sur du long terme.

Nous avons structurellement pensé nos territoires pour disposer d’une eau disponible en permanence, de manière sécurisée. Or cette sécurité est aujourd’hui largement remise en question.

Il faut aussi prévoir des dispositifs d’urgence : des unités mobiles de traitement de l’eau, par exemple, qui permettraient de garantir un accès à l’eau pendant les crises. Mais la question ne se résume pas à la quantité d’eau. Sa qualité est également essentielle. L’agriculture, notamment, consomme de l’eau mais peut aussi contribuer à sa pollution à travers l’utilisation de pesticides et de nitrates. Aux Antilles, le cas du chlordécone est emblématique : cet insecticide utilisé dans les cultures de bananes a durablement contaminé les sols et les ressources en eau.

Cela vaut-il également pour la métropole ?

Absolument. Les petites communes rurales et les territoires de montagne ont souvent beaucoup moins de capacités financières pour investir dans leurs réseaux d’eau que les grandes villes. Il existe donc aussi une fracture territoriale en métropole. Nous avons tendance à avoir une vision très centrée sur les grandes villes, alors que les territoires ruraux ont des besoins d’investissement considérables.

La prévention doit également passer par une transformation des modèles agricoles et forestiers. Les champs et les forêts jouent un rôle essentiel dans le cycle de l’eau, en maintenant un rôle d’éponge et de filtre naturel.

La France doit-elle désormais considérer l’eau comme une ressource structurellement limitée plutôt que comme une ressource abondante ?

Nous n’avons plus le choix. Il faut tirer les enseignements de l’événement que nous traversons et comprendre que ces épisodes deviendront la norme dans les prochaines décennies. Ces évolutions sont annoncées depuis des dizaines d’années par les climatologues.

Nos territoires sont vulnérables aux sécheresses, aux incendies mais aussi aux inondations parce que nous avons largement artificialisé les sols et modifié les rivières. Nous avons structurellement pensé nos territoires pour disposer d’une eau disponible en permanence, de manière sécurisée. Or cette sécurité est aujourd’hui largement remise en question.

Faut-il alors accepter de renoncer à l’abondance ?

Nous avons peut-être justement besoin d’expérimenter ce que signifie une situation de pénurie en France métropolitaine. J’ai été formée comme ingénieure à sécuriser l’accès à l’eau. Mais je commence à me demander si, en cherchant constamment à garantir cet accès, nous n’avons pas aussi créé une forme d’insouciance.

Pourquoi ne pas organiser des exercices de gestion de crise ? Réduire ponctuellement les débits ou les pressions dans les réseaux pour voir comment ils réagissent dans des situations plus difficiles. Organiser des tours d’eau comme cela existe déjà dans certains territoires ultramarins.

Nous devons sortir de l’idée que l’eau coulera toujours du robinet. Encore inconcevable il y a quelques années, cette perspective était réservée dans notre imaginaire collectif aux pays du Sud [global], mais c’est aujourd’hui bien réel dans une grande partie des départements français. Il faut prendre conscience de notre vulnérabilité.

Inès Bennacer


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