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Face à la multiplication des candidatures, dont aucune ne les convainc vraiment, les milieux patronaux redoutent l’effacement de la droite au second tour.
Estimant la France « en faillite », ils cherchent la personne qui pourrait rassembler et parler au RN pour appliquer leur programme : en finir avec l’État social français.
Ils sont exaspérés. Chaque jour ou presque, une nouvelle personnalité politique déclare sa candidature à la présidentielle 2027 ou évoque la possibilité de le faire. Il y a celles et ceux qui sont à la recherche de leur quart d’heure warholien ; celles et ceux qui veulent exister au sein de leur parti ; celles et ceux qui se positionnent pour l’après dans l’espoir d’un portefeuille ministériel ; celles et ceux qui occupent le terrain et les antennes en attendant que leur vrai·e candidat·e se déclare.
Combien sont-ils exactement à ce jour ? Trop, beaucoup trop au goût d’un patronat qui, pour une fois unanime, critique « ce cirque politique », alors que démarre mercredi l’université d’été du Medef. « Il existe un grand mépris pour la classe politique, considérée comme nulle dans les milieux patronaux. Pour certains, il prend même la forme d’une sorte de dégagisme, ce qui est inquiétant pour le fonctionnement démocratique », analyse ainsi un responsable patronal.
Les milieux d’affaires regardent effarés la droite s’éparpiller façon puzzle. Tous comprennent qu’à ce jeu, aucune candidature de leur camp n’a de chance de figurer au second tour de la présidentielle. Aucune en tout cas ne leur semble, à ce stade, susceptible de rassembler les différents courants de la droite.
« Pour la première fois, le patronat n’a pas de candidat naturel. Ce qui doit d’ailleurs poser des problèmes de financement aux uns et aux autres. Quand Nicolas Sarkozy organisait des dîners avec les grands patrons lors de sa campagne présidentielle, l’argent coulait à flots. Je ne pense pas qu’aujourd’hui les milieux d’affaires soient prêts à se mobiliser pour aider financièrement l’un ou l’autre des candidats », constate un dirigeant.
Tous soupèsent les chances des un·es et des autres, se demandent derrière lequel ou laquelle se rallier et peser de tout leur poids pour forcer à l’union. L’objectif du monde patronal est clair : il veut une candidature forte qui, cette fois, n’hésitera pas à porter ses idées jusqu’au bout. Et à ce stade, aucune n’emporte vraiment son adhésion.
Autour de ces milieux d’affaires, le monde est en plein bouleversement. Les problématiques géopolitiques et climatiques posent des défis d’une ampleur inconnue jusqu’alors. Le capitalisme financiarisé sombre face au capitalisme de production incarné par la Chine. La politique de l’offre se traduit partout, et notamment en France, par des échecs flagrants.
Pourtant, ils n’en démordent pas. Une grande majorité des institutions patronales françaises, des grands groupes, des lobbys et tous les cercles de réflexion qui tournent autour s’accrochent au néolibéralisme des origines. Le programme est toujours le même : « Défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance », tel que l’avait édicté Denis Kessler, érigé en théoricien du patronat, en 2007.
La nouvelle présidence, surtout si elle bénéficie d’une majorité de droite et d’extrême droite à l’Assemblée, doit être, selon la frange la plus radicalisée du patronat, l’occasion de mettre à bas ce qu’il reste de l’État social français. Après les attaques contre les services publics, le système d’assurance-chômage et des aides aux plus précaires, les retraites et la santé sont dans le viseur.
« Notre système de retraite ne peut pas tenir, compte tenu de la démographie. Il faut des réformes radicales. Il faut revoir notre système de santé », assène un conseiller du Mouvement des entreprises de France (Medef). Les systèmes par capitalisation – aux États-Unis ou aux Pays-Bas, par exemple – rencontrent les mêmes problèmes démographiques et des difficultés financières parfois encore plus grandes. Mais le patronat et les responsables politiques qui ont repris ses idées se gardent bien d’en souffler mot.
Cependant, certains dirigeants commencent à estimer que cet entêtement néolibéral devient dangereux, d’autant qu’au sein même du patronat de plus en plus de chefs d’entreprise, redoutant d’être pris en étau entre la Chine et les États-Unis, demandent « plus de souveraineté nationale », plus de politique industrielle.
« On ne peut pas continuer à porter un discours sur les seuls déficits publics et les retraites. Il nous faut développer d’autres idées qui devraient s’articuler autour du partage de la valeur, du besoin de souveraineté et des défis climatiques », dit un responsable patronal.
Se calant sur le discours du Medef, tous les candidats de droite ont commencé à entonner en chœur ses demandes. Se présentant comme l’homme de la rigueur et de la bonne gestion des deniers publics, Édouard Philippe promet des mesures radicales et immédiates pour en finir avec la « gabegie » de l’État. Les milieux d’affaires écoutent. Mais, même s’il fait figure de favori de la droite à ce stade, le maire du Havre (Seine-Maritime) ne les convainc pas. Il leur paraît « trop indécis », « incapable de s’imposer ».
« Depuis six mois, il a raté tous les moments pour prendre le leadership », constate le conseiller du Medef cité plus haut. Ce chef d’entreprise de PME, lui, n’oublie pas qu’il « a été le premier ministre qui a déclenché les Gilets jaunes ». La prise d’assaut des ronds-points reste, pour nombre de patrons, un moment de violence dont ils gardent un souvenir à vif.
Et puis, Édouard Philippe a un handicap rédhibitoire aux yeux des patrons : même s’il a tenté de prendre ses distances, il reste associé au bilan d’Emmanuel Macron. « Il a beau dire, il a quand même été son premier ministre pendant trois ans. Il prône la rigueur, mais il a participé à creuser le déficit de 1 000 milliards », pointe un ancien dirigeant de grand groupe.
S’il y a un sujet qui fait l’unanimité parmi le patronat, les milieux d’affaires et le monde des PME, c’est la détestation d’Emmanuel Macron. Leur haine actuelle est à la hauteur de la fascination qu’il a exercée sur eux à ses débuts. Tous considèrent qu’il est responsable « d’une France en faillite ». Tous veulent tourner la page de ces dix ans de présidence « calamiteuse ».
Pourtant, le chef de l’État leur a beaucoup donné pendant ses deux mandats. De la fiscalité sur le capital à l’allégement des cotisations en passant par une distribution sans équivalent d’argent public aux entreprises – 211 milliards d’euros, selon un rapport sénatorial –, tout ce qu’ils demandaient leur a été accordé. Sans que les résultats économiques escomptés, y compris au niveau du chômage, soient au rendez-vous.
Se dédouanant de toute responsabilité, le patronat estime que si la politique de l’offre n’a pas porté ses fruits, ce n’est pas parce qu’elle est erronée, mais parce qu’elle a été insuffisamment appliquée. « Macron a fait des réformes budgétaires, paramétriques, sans jamais aller jusqu’au bout et l’assumer politiquement », analyse un dirigeant.
Cela a encore empiré, selon eux, avec la dissolution de 2024. « Une faute politique majeure » que les milieux d’affaires ne sont pas près de lui pardonner. « Deux ans d’instabilité politique et de paralysie, en donnant libre cours à La France insoumise », résume un homme du milieu. « Une France ingouvernable qui n’arrive même pas à voter un budget », rajoute un autre.
« Tous ceux qui ont approché de près ou de loin Emmanuel Macron, y compris dans la haute fonction publique, sont en train de devenir radioactifs. Plus personne dans les milieux d’affaires ne veut les voir », estime un observateur. Gabriel Attal n’échappe pas à ce verdict.
Alors que le candidat de Renaissance occupe tous les terrains possibles cet été, beaucoup de patrons le regardent, indifférents. Il a beau coller à leur agenda économique et politique, prôner des réformes « radicales » pour les retraites et la santé, promettre de rapprocher le salaire brut et le salaire net en supprimant une large partie des cotisations, il n’est pour beaucoup qu’« un clone d’Emmanuel Macron ». « En pire », ajoute un chef d’entreprise. « Il n’est qu’un pur produit de la communication politique. Et il n’a aucune expérience », dit-il.
Au vu de la situation de la France et du monde, le patronat s’accorde sur un point : il faut un homme d’expérience pour diriger le pays. Bruno Retailleau pourrait être leur homme. Il est élu depuis des années, il dirige le parti Les Républicains (LR), a un programme économique proche de celui de François Fillon et sait parler au Rassemblement national (RN) en reprenant leurs thèmes sur la sécurité et l’immigration.
Mais les patrons regardent les sondages. Ils en sont même de grands consommateurs : la candidature de Bruno Retailleau ne décolle pas. « Il n’imprime pas dans l’opinion », constate un observateur patronal, qui doute qu’il puisse inverser la tendance dans les semaines qui viennent.
Désormais, les milieux d’affaires semblent voir sa candidature comme un risque supplémentaire d’éparpillement à droite, sans aucun bénéfice. Sur le ton de la confidence, certains commencent à murmurer que le président du Sénat, Gérard Larcher, s’emploierait à convaincre Bruno Retailleau de se retirer, par peur qu’il fasse un score inférieur à celui de Valérie Pécresse en 2022.
Qui alors pour incarner une solution ? Une toute petite frange de dirigeant·es qui ne se résout pas à l’union de la droite et de l’extrême droite serait prête à se rabattre sur le nom de François Hollande. Même si elle est encore putative, la candidature de l’ancien président de la République semble presque acquise – celles de Bernard Cazeneuve, Jérôme Guedj, Philippe Brun ou de Karim Bouamrane ne leur semblant qu’être une « mise en condition » en attendant que l’ex-chef de l’État se déclare.
Son nom ne suscite cependant guère d’enthousiasme. Son mandat n’a pas laissé de souvenirs impérissables. Mais par défaut, cette poignée de patrons considère que ce serait le « moins pire ». Il a « une stature internationale » et, surtout, il est peut-être le seul susceptible de former une majorité au centre, en laissant le RN aux marges du pouvoir.
Aux yeux du patronat, Sébastien Lecornu a plusieurs atouts : il est « habile », « discret », a « l’expérience du pouvoir » et a appartenu à « la garde rapprochée de François Fillon ».
Pour une large partie du patronat, le scénario Hollande n’est pas envisageable un seul instant. La seule perspective de voir revenir la gauche, même sous des couleurs totalement affadies, crispe les milieux d’affaires. Pour eux, ce serait poursuivre cette politique molle qui conduit « au déclassement de la France ».
Ce qu’ils veulent, c’est une union de la droite et de l’extrême droite forte, intransigeante, qui ne fléchit pas devant les critiques, au mépris de tout contrat social. Tout l’inverse de ce qu’incarne François Hollande, « sauf à trahir ses électeurs », note l’un d’entre eux.
Cela n’empêchera pas cependant de mettre en valeur sa candidature dans certains médias. Car les patrons ont assigné une mission à François Hollande : « Tuer Mélenchon », comme le résume abruptement un des proches du Medef, tant la perspective d’un possible second tour Le Pen-Mélenchon les tétanise.
L’idée a-t-elle surgi de l’Élysée, où Emmanuel Macron tente de garder la main jusqu’au bout et même après ? Ou est-ce un scénario concocté par les milieux d’affaires pour éviter la « catastrophe annoncée » si rien ne bouge ?
Depuis la fin juillet, en tout cas, une rumeur circule avec insistance dans les cercles du patronat : puisqu’aucun candidat ne s’impose à droite, pourquoi ne pas lancer une autre candidature susceptible de rallier toutes les tendances de droite et d’éviter un éparpillement des voix qui disqualifierait toute représentation au second tour de la présidentielle ?
Dans cette hypothèse, Sébastien Lecornu leur paraît être l’homme de la situation. Le premier ministre a plusieurs atouts aux yeux du patronat : il est « habile », « discret », a « l’expérience du pouvoir » et a appartenu à « la garde rapprochée de François Fillon ».
Beaucoup de dirigeants apprécient la façon dont il assume le pouvoir à Matignon, son art de manœuvrer en terrain miné. Malgré une « Assemblée ingouvernable », il a su « faire voter un budget ». Il est parvenu à faire adopter des textes voulus par la droite et le RN à coups de votes bloqués, de propositions de lois ou de décrets.
Nombre de patrons notent aussi qu’il sait ménager le parti de Marine Le Pen quand c’est nécessaire : la décision de Matignon d’aider le Rassemblement national à trouver des financements pour sa campagne en est la dernière illustration et un gage pour l’avenir.
« Ça, c’est le scénario qu’Emmanuel Macron aimerait mettre en œuvre, grince un dirigeant. Mais je ne suis pas sûr que Sébastien Lecornu soit si apprécié que cela dans le monde patronal. Nombreux sont ceux qui estiment qu’il n’a pas beaucoup de courage. En tout cas, il n’a pas beaucoup de réseau auprès des chefs d’entreprise. Et il ne fait rien pour leur parler. »
Si la droite reste encalminée, Sébastien Lecornu, selon le scénario qui circule, pourrait alors se déclarer vers octobre-novembre 2026. L’idée serait qu’il se présente comme « le chef de file d’un collectif », incarnant l’ambition de la droite et des milieux patronaux de « redresser la France ».
« Pour des patrons qui disent vouloir en finir avec Macron, ce serait réussi. Ils sont prêts à choisir son premier ministre ! Bref, tout change pour que rien ne change », s’énerve ce dirigeant qui conteste « les jeux politiciens du Medef ».
Au-delà des responsables politiques de droite, plusieurs autres noms commencent à circuler. Thierry Breton, commissaire européen pour le commerce, pourrait en être. François Baroin, ex-ministre de l’économie sous Sarkozy, serait susceptible de reprendre du service, entraînant avec lui une partie de la droite chiraquienne orpheline. Le nom de Jean Castex, actuel président de la SNCF et ancien premier ministre, a aussi brusquement surgi.
Certains regardent néanmoins sceptiques la tentative en préparation. « Il y a une chose qu’oublie le patronat : à la fin, ce sont les électeurs qui votent et qui choisissent », rappelle cet ancien dirigeant d’un grand groupe, pas sûr que le projet de casse de l’État social que veut imposer le Medef pour le seul profit de quelques-uns recueille l’assentiment d’une majorité.
Martine Orange
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