Népal : Le rôle du réchauffement climatique dans la catastrophe

mercredi 9 septembre 2026.
 

Des milliers de personnes sont toujours portées disparues après un effondrement glaciaire qui a transformé, le 26 août, une vallée de l’Himalaya en couloir de la mort. Une muraille de boue a déferlé sur une région investie par les routes, barrages, mines, tunnels et hôtels, malgré une forte activité sismique et l’instabilité des glaciers due au réchauffement climatique.

https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260830-170141&M_BT=1489664863989

Au Népal, une terreur de boue et de glace

Un matin ensoleillé, peu avant 9 heures, un bloc de roche et de glace s’est détaché au nord du massif de Langtang Lirung, à 5 200 mètres d’altitude, pour exploser 1 200 mètres plus bas dans la Lhende Khola. La rivière marque une des frontières naturelles entre le Népal et le Tibet, sous contrôle chinois depuis 1950. L’impact a été équivalent à une secousse sismique d’une magnitude de 5,2 sur l’échelle de Richter. Bloqué pendant quelques minutes, le flot de millions de mètres cubes de sédiments, de rochers et de débris a déboulé à 150 km/h dans les affluents de la Bhote Koshi et de la Trishuli.

Barrages et centrales solaires, maisons et ponts, pylônes et routes, arbres et marchés, bus scolaires et excavateurs : tout a été emporté, rien n’a résisté. « Cet incident est horrifique, dit Rahul Basu, directeur de recherche à l’ONG environnementale Goa Foundation. Il s’agit de l’effondrement soudain de l’embouchure d’un glacier et du flanc d’une montagne, probablement saturé d’eau, provoquant la liquéfaction des sols et une coulée en aval. »

Une vidéo, qui a fait le tour du monde, montre le poste-frontière de Gyirong, pendant tibétain du poste-frontière népalais de Rasuwa Gadhi-Kerung, comme la première infrastructure engloutie par le furieux vacarme du torrent boueux. Les informations, filtrées par Pékin, confirment sept décès, et la majorité des 554 disparu·es sont des randonneurs et des randonneuses, ainsi que des pèlerins étrangers.

Du côté népalais, la Croix-Rouge a recensé plus de 100 000 personnes affectées. Des survivant·es hébété·es racontent aux caméras avoir grimpé à toute vitesse dans la forêt, avoir trouvé refuge dans des tunnels en construction ou s’être agrippé·es aux parois rocheuses et aux troncs des manguiers.

À l’orée de la pleine lune d’août, de longues files de randonneurs et de randonneuses parcouraient les chemins autour de l’Everest. Grâce à des guides locaux, les groupes de fidèles hindou·es, bouddhistes et jains accomplissaient ce voyage d’une vie, semblable au pèlerinage à La Mecque des musulman·es. Leur destination sacrée est le lac Manasarovar et le mont Kailash, demeure du couple divin Shiva et Parvati. Beaucoup n’en sont jamais revenu·es.

Tous les accès et moyens de communication sont coupés sur des dizaines de kilomètres : seul un hélicoptère peut atteindre la zone du désastre. Villages-étapes de la route commerciale reliant la capitale Katmandou à la frontière tibétaine, Syabrubesi et Timure ont été oblitérés. Dans les districts de Rasuwa et de Nuwakot, les bourgs de Trishuli, de Dewighat et de Betrawati ont disparu, comme tant d’autres hameaux.

Originaire d’un village de la région, Arjun Poudel, journaliste au Kathmandu Post, se souvient du bazar de Betrawati et de l’arrêt de bus où ses parents venaient l’attendre. Avec ses temples dédiés à Ram et Krishna, il raconte que les fêtes de ce village traditionnel newar attiraient des foules de loin. Lorsqu’il a enfin réussi à joindre une belle-sœur, elle a répondu qu’il « ne restait plus rien et presque plus personne ».

Le reporter de 44 ans ne veut pas y croire. « Sole et Tupche sont perchés à 100 mètres du lit de la rivière. Jamais, de mémoire d’homme – depuis des siècles, du moins à ce que l’on sache –, une inondation n’avait atteint un tel niveau, et je n’ai jamais vu la rivière nous emporter. J’y ai des cousins, des voisins, des amis d’enfance. Tous ceux que j’ai aimés, en dehors de ma propre famille, viennent de là. »

Le rôle du réchauffement climatique

De violentes avalanches, parfois accompagnées de ruptures de lacs glaciaires, ont souvent remodelé l’Himalaya, selon des décennies de mesures documentées. Rahul Basu compare plutôt ce qu’il s’est passé mercredi dernier avec le tsunami exceptionnellement meurtrier lors duquel un quart de million de personnes en Asie côtière ont perdu la vie en décembre 2004 : « Avec le réchauffement climatique et la fonte du permafrost, sol qui reste gelé en permanence, tous ces événements vont s’intensifier. Ils débutent pour la plupart en altitude et créent des torrents gigantesques, semblables à des tsunamis, dans des vallées fluviales étroites et escarpées, sans aucun signe avant-coureur. »

Dans tout l’Himalaya, des infrastructures et immeubles bâtis à toute allure à flanc de montagne, le long des cours d’eau, amplifient le lourd bilan humain. La chaîne himalayenne, plus jeune et mouvante que les Alpes, est formée par le plissement provoqué par l’enfoncement continu de la plaque tectonique indienne sous la plaque eurasienne. Les sismologues avertissent que cette énergie accumulée n’a pas été libérée depuis des centaines d’années, et qu’un puissant tremblement de terre mettrait en péril les communautés montagnardes ainsi que les mégapoles surpeuplées de Delhi, de Dacca, de Lahore ou encore de Kaboul.

Avec le réchauffement climatique et la fonte du permafrost, sol qui reste gelé en permanence, tous ces événements vont s’intensifier.

Rahul Basu, directeur de l’ONG environnementale Goa Foundation

Le double séisme qui a dévasté le centre du Népal au printemps 2015 a inscrit cette angoisse dans tous les esprits. Au moins 9 000 personnes y avaient perdu la vie, dont 300 habitant·es et voyageurs ensevelis sous une tempête de gravats lorsqu’une partie du massif de Langtang a cédé, cette fois-ci sur sa face sud. C’est cette même vallée qui a déjà été balayée par de graves inondations l’an dernier, et qui a reçu le coup de grâce dans le récent cataclysme. Dès la fin des répliques, il y a une décennie, des entreprises, principalement chinoises, s’étaient mises au défi de transformer ce terrain hostile en un carrefour transfrontalier.

Mediapart avait documenté la fastidieuse reconstruction de Langtang, miroir du développement à marche forcée au pays des neiges. Depuis les années 1960, Pékin cherche à exploiter toutes les ressources tibétaines à travers l’implantation de barrages, de mines et d’usines de géothermie, et le percement de routes et de voies ferrées.

La guerre de l’eau

L’économie népalaise est désormais fondée en grande partie sur l’exportation d’électricité produite par ses rivières. Tel le Bhoutan, ces contrées enclavées veulent tirer profit de leur position stratégique entre l’Inde et la Chine. Plus de 400 projets hydroélectriques ont été construits, annoncés ou planifiés dans l’Himalaya par leurs grands voisins rivaux.

L’Himalaya constitue la principale source des systèmes fluviaux du continent. Ce « château d’eau de l’Asie » alimente l’Indus, le Gange, le Brahmapoutre, le Yangtsé et le Mékong. Plus de deux milliards de personnes dans huit pays en dépendent pour l’irrigation agricole et la production d’énergie.

« L’Himalaya, avec le plateau tibétain, est considéré comme le troisième pôle de la planète – avec l’Arctique et l’Antarctique. Ce réchauffement laisse présager à terme de la disparition de nombreux glaciers, avec des conséquences sur la disponibilité de l’eau en aval », avertit Rahul Basu.

En juillet 2025, Pékin a officiellement lancé la construction du mégabarrage de Medog, dans le canyon du fleuve tibétain Yarlung Tsangpo, renommé Brahmapoutre à son entrée en Inde, puis Jamuna au Bangladesh. Ce complexe devrait fournir une capacité électrique trois fois supérieure à celle du barrage des Trois-Gorges. Prévu pour devenir le nouveau plus grand au monde, le projet est aussi situé sur une faille sismique active. L’Inde et le Bangladesh, frappés par des inondations ou des sécheresses de plus en plus intenses selon les saisons, craignent le contrôle effectif de la Chine sur toutes ces sources d’eau.

Dans ce contexte où les ressources sont accaparées dans des réservoirs qui asphyxient faune et flore, ou s’évaporent dans cette région qui se réchauffe plus vite qu’ailleurs, des centres de données à alimenter jusqu’à plus soif font en outre leur apparition en Thaïlande, en Chine et en Inde. Simultanément aux guerres du pétrole, se joue la course à l’or bleu.

Le Népal, recouvert pour moitié de forêts, dont les 30 millions d’habitant·es produisent à peine 0,1 % du total mondial des émissions de gaz à effet de serre, est pourtant un des pays les plus vulnérables au désordre climatique et au grand jeu des empires. Des images satellitaires montrant la formation au goutte à goutte de deux autres lacs glaciaires prêts à déferler dans le Langtang soulignent le besoin criant d’une cartographie des zones à risque et d’un système d’alerte transparent et transnational.

Le drame pourrait forcer les villages à se relocaliser sur les hauts plateaux, le long des crêtes, comme c’était la coutume il y a encore deux générations. Ceux qui ont tout perdu pourraient gonfler les rangs de travailleuses et de travailleurs journaliers sur un des innombrables chantiers de l’Himalaya qui font vibrer les montagnes en continu.

Trois jours après la catastrophe, les rares corps apportés à la morgue de l’hôpital de Katmandou sont, pour la plupart, trop méconnaissables pour être identifiés par les familles. D’autres victimes flottent à 400 kilomètres au sud, sur le territoire indien. Analyste bangladais basé à Katmandou, Zakir Kibria écrit : « Les Népalais du Khumbu et les Bangladais de Barisal voient les mêmes eaux monter. Nous avons passé des siècles à tracer des lignes sur des cartes, à bâtir des nations de papier et d’orgueil. Mais le cycle de l’eau est le grand égalisateur de la planète. “Vasudhaiva Kutumbakam”, “le monde est une seule famille”. Nous sommes tous désormais en aval. »

Laure Siegel


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message