Pays basque : on peut effacer une fresque, pas une histoire

mercredi 9 septembre 2026.
 

La polémique née à Itxassou autour d’une fresque consacrée à Txomin Olhagaray pourrait n’être qu’un épisode de plus dans la longue histoire des conflits de mémoire qui traverse le Pays basque. Elle dit pourtant autre chose.

Quarante-six ans après les faits, plusieurs années après la fin de la violence armée, quelques mètres carrés de peinture suffisent encore à faire ressurgir des blessures anciennes, des récits antagonistes et des lectures profondément divergentes du passé. Cette controverse révèle moins un incident local qu’un symptôme : celui d’une société qui a réussi à sortir de la violence sans avoir encore construit un espace commun où regarder son histoire.

Il y a eu la violence et il y a eu la mort. Des femmes et des hommes ont été tués, blessés, traumatisés. Des familles ont été durablement marquées. Rien ne doit conduire à atténuer cette réalité, et aucune réflexion sur les causes d’un conflit ne peut effacer la responsabilité de ceux qui ont choisi la violence.

Mais l’histoire ne commence pas au premier coup de feu.

Il faut aussi accepter de regarder ce qui, dans une société, a pu produire suffisamment de désespoir, de rancoeur, de sentiment d’injustice ou d’impuissance politique pour conduire de jeunes femmes et de jeunes hommes à considérer qu’un engagement clandestin, parfois mortel, pouvait constituer une réponse. Dire cela n’est pas justifier. C’est refuser de raconter seulement les conséquences sans jamais interroger les causes. Une société qui veut comprendre pourquoi certains de ses membres ont accepté de tuer, de mourir ou de passer dans la clandestinité doit aussi se demander ce qui a rendu ce choix pensable.

Il y a également eu les silences, les zones d’ombre et les raisons d’État. Parfois, ceux qui prétendaient défendre la démocratie ont eux-mêmes des moyens qui l’ont abîmée. L’histoire des GAL, des opérations illégales, des complicités et des dissimulations rappelle une vérité inconfortable : une démocratie peut, au nom de sa propre défense, franchir les limites qu’elle prétend protéger. Elle ne se diminue pas lorsqu’elle accepte de regarder ces moments. Elle se renforce au contraire en soumettant ses propres actes aux mêmes exigences de vérité que ceux de ses adversaires.

Comprendre les ressorts d’un engagement violent n’est donc pas l’absoudre. Ecouter ceux qui en ont été les acteurs n’est pas justifier leurs actes. Reconnaître la pluralité des mémoires ne revient pas davantage à mettre toutes les violences sur le même plan, mais au contraire à les distinguer, à les documenter et à comprendre les logiques qui les ont produites.

C’est précisément ce que révèle, au-delà de son objet immédiat, la controverse d’Itxassou. Lorsque le représentant de l’État estime qu’une infraction a pu être commise, il est fondé à saisir la justice. Il appartiendra au procureur et, le cas échéant, au juge de dire le droit. Mais cette réponse n’épuise pas la question posée. Le droit pénal peut certes qualifier un acte, mais il ne peut à lui seul rendre compte de plusieurs décennies d’histoire, des souffrances qu’elles ont provoquées et des mémoires contradictoires qu’elles ont laissées.

On peut effacer une fresque, on n’efface pas ce qui a conduit à la peindre, les blessures qu’elle réveille ni les mémoires qu’elle oppose. Le préfet peut saisir la justice. Personne ne peut, seul, saisir l’histoire.

C’est à partir de ce constat que peut être envisagé un mécanisme indépendant de vérité pour le Pays basque en France.

Le terme de « commission vérité » surprendra peut-être. En France, il reste spontanément associé à des sorties de dictature ou de guerre civile. Pourtant, l’Afrique du Sud, le Canada à propos des pensionnats autochtones, ou encore l’expérience locale de Greensboro aux États-Unis, ont montré que de tels mécanismes pouvaient répondre à des situations très différentes. Aucun de ces modèles n’est transposable tel quel. Ils ont cependant en commun une intuition simple : certaines blessures collectives ne peuvent être traitées par la seule addition des procédures judiciaires, des commémorations séparées et des récits concurrents. Il faut parfois créer un espace où une société accepte de soumettre son propre passé à l’enquête.

Appliqué au Pays basque Nord, un tel mécanisme n’aurait vocation ni à constituer un tribunal de l’histoire, ni à distribuer rétrospectivement les légitimités politiques, encore moins à réhabiliter la violence. Sa fonction serait plus concrète : recueillir les témoignages, confronter les archives, établir les faits, restituer les contextes, identifier les responsabilités lorsqu’elles peuvent l’être et reconnaître toutes les victimes.

Les victimes des organisations armées doivent évidemment y trouver toute leur place, parmi lesquelles les policiers et les gendarmes tués ou blessés. Mais un travail de vérité digne de ce nom doit aussi pouvoir entendre celles et ceux qui ont subi des violences illégales imputables à des agents ou à des appareils d’État, ainsi que les familles, les habitants, les témoins et tous ceux dont l’existence a été durablement marquée par plusieurs décennies de confrontation.

Le Pays basque a accompli, au cours des quinze dernières années, un chemin considérable pour sortir de la violence. Cette voie basque de la paix constitue un acquis précieux. Mais la paix ne produit pas mécaniquement un récit commun. Une société peut réussir à faire taire les armes avant d’avoir appris à parler ensemble de ce qui les a rendues possibles.

Et si, quarante-six ans après les faits, une fresque suffit encore à transformer un mur en lieu de confrontation mémorielle, ce n’est peut-être pas seulement le signe que le passé demeure conflictuel. C’est aussi l’indication qu’il manque encore un espace commun pour le regarder.

On peut effacer une fresque. On n’efface pas une histoire.

Jean-Pierre Massias, professeur de droit, président de l’IFJD-Institut Louis Joinet.


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