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Invité le 30 août sur la très regardée chaîne YouTube « Legend », l’ancien premier ministre a multiplié les contrevérités sur l’affaire des emplois fictifs de son épouse, pour laquelle il a été définitivement condamné. Un discours qui n’a rien à envier aux théories les plus conspirationnistes.
https://www.mediapart.fr/journal/fr...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260831-174224&M_BT=1489664863989
François Fillon est un « platiste » judiciaire, en plus d’être un délinquant. Comme il existe des gens qui affirment sérieusement que la Terre est plate, l’ancien premier ministre croit, lui, qu’il a été la victime d’un complot politique de la part de juges qui auraient décidé de l’empêcher d’être président de la République en 2017.
Qu’il le pense est une chose, mais qu’il continue de le dire publiquement près d’une décennie plus tard, après une condamnation définitive et la réfutation catégorique de ses arguments, en est une autre.
L’occasion lui en a été donnée, dimanche 30 août, par Guillaume Pley, fondateur de la chaîne YouTube « Legend », 3,75 millions d’abonné·es et premier podcast francophone en format audio. Sous le titre « François Fillon balance tout », l’entretien est déroulé comme on déroule un tapis rouge – avec empathie et sans contradiction. La vidéo, où il est aussi question de Poutine, de la France et de politique, cumulait quelque 500 000 visionnages sur la plateforme en vingt-quatre heures.
L’ex-chef du gouvernement de Nicolas Sarkozy, condamné pour le détournement de plus de 800 000 euros de fonds publics issus du Parlement, sans compter 135 000 euros pour une complicité d’abus de biens sociaux dans un autre volet de son affaire, y multiplie les contrevérités afin de servir un discours qui n’a rien à envier aux théories les plus conspirationnistes.
Et comme pour tout complotisme, son premier carburant est le faux. François Fillon commence par raconter qu’il n’avait pas été particulièrement « inquiet » après les premières révélations du Canard enchaîné, en janvier 2017, sur les emplois de complaisance de son épouse Penelope à l’Assemblée nationale.
« Il n’y a pas d’emploi fictif. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la justice », assène-t-il. « La cour d’appel nous a relaxés sur une période allant de 1995 à 2002, parce qu’elle a estimé qu’il y avait suffisamment de preuves de travail de mon épouse. Cela veut dire qu’elle a bien été ma collaboratrice », ajoute-t-il.
La réalité est autrement plus nuancée. François Fillon a bien été relaxé sur une période allant de 1998 (et non 1995) à 2002 s’agissant de l’emploi de son épouse comme assistante parlementaire dans la Sarthe. La cour d’appel, dans sa décision rendue en mai 2022, estime néanmoins qu’« aucun document comportant la trace de son intervention ou le descriptif de ses activités n’a été retrouvé ».
Cependant, un « doute raisonnable » devait profiter à François Fillon sur cette période dans la mesure où la cour affirme ne pas disposer d’éléments suffisants pour juger de l’« inauthenticité » de la douzaine de témoignages d’anciens collaborateurs et de proches ayant confirmé une activité de Penelope Fillon durant les procès.
Mais François Fillon passe surtout sous silence dans « Legend » les véritables raisons de sa condamnation. Alors qu’il a été appelé au gouvernement en 2002, François Fillon a, d’après la justice, organisé pendant cinq ans dans la plus stricte illégalité le maintien de l’emploi de son épouse comme collaboratrice de son suppléant devenu député à sa place – quand un parlementaire devient ministre, il est d’usage que son ou sa suppléant·e le remplace.
La cour a ainsi relevé, pour la période 2002-2007, une « base factuelle de peu de consistance […] pour établir l’effectivité d’un travail de collaboratrice » de Penelope Fillon, dont le salaire était supérieur à celui de son député… Une « pratique exorbitante » pour la cour.
Les magistrats ont aussi acquis la conviction que François Fillon a utilisé son suppléant comme paravent « illégal » pour un « enrichissement » de son couple et le maintien de son « train de vie », le tout sur fonds publics. « Penelope Fillon n’a accompli aucune des tâches usuelles ou ordinaires de collaboratrice parlementaire pour son employeur qui a accepté d’être effectivement un employeur de pure façade », tranche la cour.
Il faut ajouter à cela qu’à partir de 2012, Penelope Fillon a été rémunérée pendant plusieurs années, d’abord à hauteur de 4 000 euros mensuels puis de 7 300 euros, pour un emploi de conseillère littéraire à La Revue des deux mondes, propriété du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière.
Elle n’a cependant fourni que de menues « notes de lecture » inconséquentes et sans commune mesure avec de tels émoluments – ce qui a été jugé comme un abus de biens sociaux au préjudice de la société éditrice de la revue. Or, « François Fillon est celui qui a directement provoqué les rencontres de Marc Ladreit de Lacharrière et de son épouse et formulé la demande d’un emploi » par l’intermédiaire d’un « contrat de façade », selon les juges.
Sans se demander si la légalité de ses actes n’était pas plutôt le vrai sujet, François Fillon préfère agiter le chiffon rouge d’une conspiration de juges « de gauche ».
Voilà pour les faits, qui ont valu une condamnation définitive à quatre ans de prison avec sursis, 375 000 euros d’amende, cinq ans d’inéligibilité et le retrait de la Légion d’honneur.
Sur « Legend », François Fillon enjambe allègrement cette réalité pour mieux asseoir son opération de communication : s’afficher comme la victime expiatoire d’un complot ourdi contre lui. « Je tombe au mauvais moment », dit-il. « Un certain nombre de gens ont considéré » que sa candidature à la présidentielle de 2017 « les gênait ». La faute à sa volonté de réduction drastique dans les dépenses publiques et à son opposition au mariage pour tous, qui auraient déchaîné l’« hostilité d’une minorité » à son égard.
Il n’en faut pas plus à l’ancien premier ministre pour affirmer avec sa voix grave et sur le ton de l’évidence : « C’est la conjonction de cela qui va aboutir à des décisions de justice qui sont anormales. »
François Fillon s’en prend à la fois au Parquet national financier (PNF), qui a ouvert l’enquête après les premiers articles du Canard enchaîné, et au juge d’instruction Serge Tournaire, qui a conduit les investigations par la suite avec deux collègues codésignés. « On va choisir le juge d’instruction le plus déterminé à obtenir ma condamnation », veut croire François Fillon, sans se demander si la légalité de ses actes n’était pas plutôt le vrai sujet.
Il préfère agiter le chiffon rouge d’une conspiration de juges « de gauche » qui l’ont « traité d’une façon anormale » et « mis en examen dans des délais sans équivalent dans l’histoire ». Toutes ces affirmations ont déjà largement été battues en brèche, mais faute de contradiction de son intervieweur – « Vous êtes très populaire », préfère lui dire Guillaume Pley –, François Fillon a le loisir d’imposer son récit dans l’espace public.
La cour d’appel avait pour sa part conclu que « la mise en cause des magistrats […] se situait toujours dans le cadre d’un procès d’intention », sans que la défense de François Fillon n’ait été capable d’« expliquer » en quoi les juges auraient participé à une « entreprise “politique” ». Il s’agit d’« affirmations non corroborées » venant d’un prévenu qui « reprend une thèse fondée sur une approche fausse ».
Au-delà du geste classique d’imputer ses fautes à autrui, le plus intéressant à analyser derrière ce déchaînement de complotisme se situe dans ses motivations profondes, dont l’ancien premier ministre ne fait pas mystère. Dans son entretien avec « Legend », il plaide tout simplement en faveur d’un cartel de l’impunité hérité d’un vieux monde. Vieux monde dont il ne supporte pas la possible disparition.
« Les magistrats sont dans une phase de prise de pouvoir pour montrer aux politiques que c’est eux qui ont le pouvoir », se plaint-il, entretenant le fantasme d’un supposé « gouvernement des juges » quand ceux-ci s’intéressent à la délinquance chez les politiques. Comme le font régulièrement Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen, deux autres condamné·es dont il prend la défense au passage sur « Legend ».
« Il y avait une tradition en France, très ancienne, qui fait que pendant la campagne électorale, sauf si vous avez tué quelqu’un, on s’abstenait de poursuivre un candidat pour ne pas peser sur l’élection », avance François Fillon, qui semble regretter ce bon vieux temps du régime d’exception où les électeurs étaient maintenus dans l’ignorance avant de voter.
Il pleure ce monde d’avant, quand l’Assemblée nationale « aurait réglé elle-même cette question » d’emplois de complaisance, sans passer par la case justice. Durant ses procès, il avait d’ailleurs plaidé une impossibilité d’être jugé au nom de la séparation des pouvoirs.
Avant d’être sèchement recadré par la cour : « La prétention de François Fillon et de ses coprévenus d’exclure du champ légal, au nom du principe de la séparation des pouvoirs, le contrôle juridictionnel de l’effectivité des tâches d’un collaborateur de circonscription, payé sur fonds publics, se situe en droit hors le cadre de l’immunité garantie par la Constitution. » Ce serait « attentatoire au principe d’égalité devant la loi », avaient argué les juges d’appel.
La seule « faute » que reconnaît François Fillon est celle d’avoir accepté deux costumes Arnys d’une valeur totale de 13 000 euros, offerts en 2016 par l’avocat de la Françafrique Robert Bourgi après sa victoire à la primaire. « J’aurais dû avoir le réflexe de renvoyer ces costumes », même si « légalement, il n’y a pas de sujet », affirme à raison François Fillon – aucun délit ne lui a été reproché.
« Mais psychologiquement, cette affaire a pesé beaucoup plus lourd » du fait du « prix des costumes », selon lui. Cela représente pourtant cinquante fois moins que la somme des fonds publics qu’il a détournés avec son épouse au Parlement. C’est-à-dire au détriment de tout le monde, y compris de ses électrices et électeurs.
Fabrice Arfi
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