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Depuis quelques jours, des appels à une mobilisation d’ampleur le 17 octobre émergent. À ce stade, rien n’indique qu’ils aboutiront, mais face à un budget plus austéritaire que jamais et des prix de l’énergie toujours plus hauts, les syndicats restent à l’affût.
Une vidéo sur TikTok, une colère partagée autour de la hausse du prix des carburants, un rendez-vous fixé le 17 octobre, et le tour est joué. L’appel à mobilisation qui a émergé sur les réseaux sociaux il y a moins de dix jours est le nouvel ovni médiatico-politique du mois de septembre.
L’automne 2026 peut-il être marqué, comme en 2018 avec les Gilets jaunes, par un mouvement social d’ampleur, dont l’origine ne proviendrait d’aucune organisation sociale ou politique constituée ? En tout cas, il est peu probable que l’annonce de Sébastien Lecornu dans Le Figaro, jeudi 17 septembre, de faire 54 milliards d’économies dans le budget 2027 apaise la colère.
Certes, depuis cette première vidéo parue le 8 septembre, les appels à un « retour des Gilets jaunes » à la mi-octobre fleurissent sur les réseaux sociaux. Comme les vidéos de personnes se mettant en scène, gilet fluorescent sur le dos, devant les prix d’une station essence. Mais une tendance TikTok, aussi populaire soit-elle, ne constitue pas un indicateur fiable pour préjuger d’une mobilisation sociale.
Comment faire, alors, pour jauger la matérialité concrète de ces appels ? Les raisons de la colère sont nombreuses et évoquent forcément celles de 2018 avec, en tête de gondole, le prix du carburant.
Jamais les prix du litre de gazole et du sans-plomb n’ont été si élevés dans l’Hexagone – plus de 2,3 euros en moyenne pour le diesel, 2,15 euros pour l’essence. Et cette hausse s’inscrit dans la durée, après l’envolée des prix début mars à la suite du déclenchement, par les États-Unis et Israël, de la guerre en Iran.
Pour se rendre compte de l’impact de cette envolée, une note, publiée le 8 septembre par l’Insee sur la façon dont les dépenses de carburant pèsent sur les ménages, apporte un éclairage cru sur la situation.
En extrapolant l’étude – réalisée sur les données de 2021 – avec les prix du printemps 2026, l’institut statistique estime que 4,7 millions de ménages pourraient dépenser plus d’un mois de revenus dans les dépenses de carburant. Une hausse de 75 % par rapport à 2021.
Mais le prix à la pompe risque de ne pas être la seule hausse à affecter les ménages, notamment les plus précaires. Le prix du litre de fioul a augmenté de 70 % depuis le 1er janvier 2026. Or, en 2022, 2,6 millions de résidences principales se chauffaient encore avec ce combustible. Des ménages pour près de la moitié en situation de « vulnérabilité énergétique ».
Et pour le gaz, autre source de chauffage très répandue, la hausse du prix depuis le 1er janvier est de 180 %. Des chiffres affolants qui font craindre un hiver particulièrement douloureux pour le pouvoir d’achat des Français·es les plus précaires.
D’autant que les salaires réels, eux, n’ont toujours pas rattrapé leur niveau de 2021. Dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee évalue la baisse de pouvoir d’achat des ménages à 0,6 % par unité de consommation au deuxième trimestre 2026.
Autant d’indicateurs particulièrement inquiétants sur l’état social du pays. Mercredi 16 septembre, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a qualifié cette rentrée comme étant celle du « déclassement ». Le jour même, elle a pris la plume pour demander à Sébastien Lecornu, le premier ministre, de « réunir d’urgence une table ronde sur le pouvoir d’achat et la vie chère ».
« Les Françaises et les Français paient aujourd’hui beaucoup plus cher pour se déplacer, se chauffer, se nourrir et vivre, alors que les salaires ne suivent pas. […] Il y a donc urgence à agir », s’inquiète-t-elle.
Déjà, des premières mobilisations sectorielles sur le prix du carburant commencent à émerger, comme chez les pêcheurs et pêcheuses, qui réalisent des actions de blocage ces derniers jours. Dans ce contexte, l’Élysée a convoqué une réunion, qui devrait se tenir vendredi 18 septembre, avec les chef·fes des partis politiques sur la « dégradation rapide » de la situation internationale et ses « conséquences en France sur la sécurité et l’énergie ».
Des indicateurs, surtout, à mettre en comparaison avec un autre, révélateur des inégalités croissantes dans le pays : au deuxième trimestre 2026, les grandes entreprises françaises ont versé le montant de dividendes le plus élevé d’Europe. Le deuxième du monde après les États-Unis.
Interrogée sur l’émergence possible d’une mobilisation le 17 octobre, Sophie Binet a reconnu qu’il était encore « trop tôt pour caractériser » cet appel, tout en soulignant partager les revendications « sur la nécessité de bloquer les prix et d’augmenter les salaires ». « Cela confirme l’ampleur de la colère, alors que nous alertons le gouvernement depuis des mois et que celui-ci fait l’autruche », souligne la numéro un de la CGT.
Malgré tout, le deuxième syndicat du pays n’appelle pas, pour l’instant, à se mobiliser le 17 octobre. Comme la FSU et l’union syndicale Solidaires, où l’on regarde attentivement l’évolution de ces appels. « Aucun syndicaliste ne doit avoir peur de se faire déborder par sa base. Nous comprenons parfaitement cette colère. Nous sommes un outil au service des travailleurs et des travailleuses. Si cette date prend de l’ampleur, on jouera pleinement ce rôle », assure Murielle Guilbert, codéléguée générale de Solidaires.
Les trois organisations syndicales, réputées les plus proches de la rue, rappellent avoir soutenu, en 2025, le mouvement « Bloquons tout », qui avait émergé sur les réseaux sociaux pendant l’été et abouti à une journée importante de mobilisation le 10 septembre, sans que celle-ci donne de réelle suite dans le temps.
En effet, les revendications qui avaient mené à la naissance de ce mouvement spontané n’avaient plus lieu d’être à la date de cette mobilisation, précédée par la chute du gouvernement Bayrou et, avec lui, de son projet de budget particulièrement austéritaire, qui prévoyait 44 milliards d’économies et la suppression de deux jours fériés.
Cette année, le projet de budget de Sébastien Lecornu et ses arbitrages ne risquent guère de calmer les aspirations à davantage de justice fiscale et sociale. La hausse du plafond des franchises médicales et des participations forfaitaires à 140 euros (contre 100 euros précédemment) pour les patient·es, instaurée dès le 1er octobre 2026, n’est qu’un avant-goût de la copie budgétaire gouvernementale.
Mais ce contexte social particulièrement inflammable ne présume pas de l’émergence d’un mouvement social d’ampleur. « Ce n’est pas parce qu’il y a plein de (bonnes) raisons de renverser la table que cela advient », rappelle Baptiste Giraud.
Le maître de conférences en science politique, spécialiste des syndicats et des mouvements sociaux, souligne qu’aujourd’hui il y a « une réelle difficulté à percevoir l’action collective comme un remède possible aux problématiques perçues et vécues ». La défaite de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023, malgré des manifestations d’une ampleur inédite au XXIe siècle, « pèse encore lourd dans les têtes », poursuit-il.
Surtout, le contexte électoral, à sept mois du scrutin présidentiel, peut créer une forme d’apathie sociale. Un sentiment alimenté par les discours du gouvernement, qui rappelle régulièrement que le budget pour 2027 sera vraisemblablement remanié à l’issue des élections présidentielle et législatives du printemps 2027. « L’idée qu’il ne va rien se passer dans les dix mois à venir s’instaure de plus en plus », note Baptiste Giraud.
Malgré tout, plusieurs personnalités politiques de gauche ont déjà témoigné de leur soutien à ces appels. Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle, a même appelé, sur France 2, « les Français à se mobiliser, comme nous avons su le faire en 2018 avec les Gilets jaunes », « sur les ronds-points » ou « devant tous les lieux de pouvoir, […] pour que ce gouvernement agisse ».
Même son de cloche du côté de La France insoumise : Mathilde Panot, présidente du groupe à l’Assemblée nationale, a affirmé sur les ondes de France Info qu’elle soutenait « la mobilisation du 17 octobre ».
Ces soutiens témoignent plus de l’attention politico-médiatique concernant cette date que de sa concrétisation le jour J. Beaucoup gardent en tête l’épisode des Gilets jaunes, où ils avaient été nombreux à ne pas sentir monter la colère. Pour ne pas reproduire ce loupé, l’appel du 17 octobre est pris au sérieux et fait ainsi l’objet d’une importante couverture médiatique.
« Le retour des Gilets jaunes est devenu un marronnier médiatique de rentrée », ironise, auprès du Nouvel Obs, Jérôme Rodrigues, une des figures du mouvement de 2018. Un « marronnier » qui pourrait pourtant, au vu du contexte social, avoir l’effet d’une prophétie autoréalisatrice.
À ce stade, à un mois de la date annoncée, si les appels fusent sur les réseaux sociaux, ni mode d’action ni réelle organisation ne semble encore émerger. C’est aussi pour cela que les syndicats préfèrent mettre l’accent sur la date du 29 septembre, jour de mobilisation intersyndicale dans les trois pans de la fonction publique (d’État, territoriale, hospitalière).
Une journée annoncée et préparée depuis des semaines, à la suite du gel, pour la troisième année consécutive, du point d’indice des fonctionnaires, faisant ainsi basculer la rémunération de 862 000 d’entre elles et eux sous le smic. « Le rendez-vous majeur reste le 29 septembre pour faire entendre nos revendications », martèle Sophie Binet, qui espère que la mobilisation s’élargira au secteur privé, « pour une augmentation des salaires ».
À la FSU, on veut croire que cette journée, veille de la présentation du budget en conseil des ministres, posera les bases d’un mouvement social plus large, au niveau interprofessionnel. « Mais pour envisager des suites, il faut réussir cette première journée de grèves et de manifestations », glisse Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU.
Des « suites » qui pourraient, alors, converger avec les appels du 17 octobre. Le niveau de mobilisation du 29 septembre pourrait être un premier indicateur, certes non exclusif, pour jauger la réalité d’un mouvement social qui viendrait secouer l’automne.
Pierre Jequier-Zalc
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