En Allemagne, démocratie chrétienne et social-démocratie accélèrent leur déclin

jeudi 1er octobre 2026.
 

Les derniers scrutins régionaux l’ont confirmé : la CDU et le SPD ne sont définitivement plus les partis de rassemblement autour desquels s’était structuré le gouvernement de la République fédérale. Face à une extrême droite qui prétend à ce statut, des nouvelles configurations politiques apparaissent déjà.

https://www.mediapart.fr/journal/in...

Pendant longtemps, ces deux partis ont été désignés comme des Volksparteien, rassemblant tous les âges, classes sociales et lieux de résidence. Leur « crise » est certes un thème déjà ancien parmi les politistes, et elle fait écho à la tendance généralisée au déclin des grands partis de gouvernement en Europe de l’Ouest.

En Allemagne, la singularité du rythme et des conséquences de ce déclin mérite cependant d’être observée de plus près.

De grandes coalitions de moins en moins grandes

Revenons d’abord en arrière, à la naissance de la République fédérale d’Allemagne (RFA) en 1949. La première décennie d’existence de l’ex-Allemagne de l’Ouest est le théâtre d’une stabilisation progressive du système partisan autour de la CDU et du SPD, flanqués d’un Parti libéral-démocrate (FDP) de taille bien moins importante. Entre 1961 et 1980, ce sont les trois seules formations représentées au Bundestag (la chambre basse fédérale).

Si la CDU et le SPD sont alors qualifiés de Volksparteien, c’est parce qu’ils ne correspondent plus aux partis de masse prisonniers d’un seul milieu social clos sur lui-même, typiques du début du XXe siècle. D’emblée, les chrétiens-démocrates se sont présentés comme un parti interconfessionnel, dont la proximité avec les milieux d’affaires n’empêche pas une forte implantation électorale dans les nouvelles classes moyennes salariées, goûtant aux retombées du « miracle » économique d’après-guerre.

Les sociaux-démocrates, eux, portent davantage l’empreinte de leur organisation telle qu’elle s’était développée sous la république de Weimar, et vont mettre plus de temps pour développer un profil plus rassembleur. Après plusieurs échecs électoraux durant la décennie 1950, ils choisissent de s’ouvrir aux Églises et d’abandonner rites et symboles de la gauche ouvrière. Ils expurgent les références marxistes de leur programme fondamental et acceptent l’ancrage atlantiste du nouvel État né de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide.

Toujours différenciés mais convergeant sur les orientations fondamentales du pays, CDU et SPD ont concentré à eux deux, entre 1961 et 1980, plus de 90 % des suffrages exprimés lors des scrutins législatifs. La concurrence des écologistes s’est ensuite faite plus forte, puis la gauche radicale s’est de nouveau invitée au Bundestag à la suite de l’unification de 1990 avec l’ex-Allemagne de l’Est. Mais jusqu’au seuil des années 2000, les deux partis réunissent encore deux tiers, voire trois quarts de l’électorat.

Il aura manqué 800 voix à l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) pour siéger au parlement régional du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Lundi, au lendemain de ce désastre électoral, le parti local n’avait pas les mots. C’est un « silence brutal » qu’a documenté le Spiegel, en constatant que « les SMS rest[ai]ent sans réponse [et que] presque personne ne répond[ait] au téléphone portable ».

Depuis sa fondation en 1945, le grand parti historique de la droite allemande a subi de nombreux échecs électoraux et des renvois dans l’opposition. Jamais, cependant, il n’avait été propulsé dans les marges extraparlementaires de cette dernière, faute d’avoir franchi la barre des 5 % ouvrant l’accès aux chambres législatives des länder ou de la République fédérale. Voilà pourquoi, au-delà de la démission des responsables locaux et des emplois de permanent·es qui vont disparaître, l’événement a une portée nationale.

Il illustre d’une manière inédite un phénomène d’érosion électorale qui touche aussi la grande formation historique de la gauche, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Celui-ci n’a encore jamais été effacé d’aucun parlement régional, mais il pèse moins de 10 % des suffrages dans un tiers d’entre eux (cinq sur seize), et a frôlé l’élimination d’un point en Thuringe et dans le Bade-Wurtemberg. La conclusion est sans appel : non seulement la CDU et le SPD deviennent moins puissants au niveau national, mais leur présence sur l’ensemble du territoire commence à être remise en cause.

Depuis lors, le décrochage s’est accéléré. En 2025, CDU et SPD réunissent moins de 45 % de l’électorat s’étant déplacé (deux fois moins que durant les décennies 1960 et 70). « Parler de Volksparteien, note le politiste Martin Baloge, enseignant à l’université catholique de Lille, supposait que chaque formation pèse au moins un quart des suffrages, de sorte qu’à eux deux, ils rassemblent une majorité absolue. Ce critère n’est plus rempli, pas plus que leur représentativité de tous les segments de la population – il suffit d’observer leur marginalisation dans la jeunesse. »

Pour l’auteur de La Politique en Allemagne (La Découverte, 2024), ce décrochage est à mettre en regard de la décrue et du vieillissement de leur base militante. « Cela ferait pâlir d’envie en France, mais réunir moins de 400 000 membres pour la CDU et le SPD signifie que la moitié de leurs adhérents s’est évaporée ces dernières décennies, explique Martin Baloge. Et le processus devrait se poursuivre, dans la mesure où la moyenne d’âge est désormais de plus de 60 ans. »

Succession de crises

Des facteurs structurels sont à l’œuvre pour nourrir un tel déclin. La diminution de la pratique religieuse et la tertiarisation de l’économie ont réduit les noyaux électoraux les plus loyaux envers la CDU et le SPD. La hausse du niveau d’instruction et l’individualisation des valeurs ont donné des générations de votant·es plus versatiles.

Mais des facteurs politiques doivent aussi être pris en compte. Si le poids cumulé de la CDU et du SPD est resté considérable pendant longtemps, comparé à d’autres pays européens, c’est que l’unification a donné un second souffle à la démocratie-chrétienne. Ailleurs, les droites comparables ont été plus vite concurrencées par des nationalismes identitaires.

Au tournant du XXIe siècle, c’est le Parti social-démocrate qui semblait le plus malade des deux Volksparteien historiques. Son ralliement aux politiques néolibérales, notamment à travers l’Agenda 2010 poursuivi par le chancelier Gerhard Schröder, touchait en effet sa base de plein fouet.

Les années de grande coalition, sous l’égide de la chrétienne-démocrate Angela Merkel jusqu’en 2021, puis sous celle de Friedrich Merz depuis 2025, ont ensuite lourdement affecté la CDU. Celle-ci a été confrontée à la montée en puissance inédite d’une extrême droite surfant sur toutes les crises qui se sont succédé. Crise des dettes souveraines après 2010 ; crise des exilé·es à partir de 2015 ; pandémie de covid en 2020… et déliquescence du modèle économique allemand depuis.

« L’agression russe en Ukraine et le blocage actuel des détroits ont fait flamber les prix de l’énergie, les États-Unis de Trump recourent au protectionnisme commercial et la Chine inonde le marché de ses produits subventionnés, y compris dans les gammes où l’Allemagne restait jusque-là compétitive », rappelle Hans Stark, professeur de civilisation allemande contemporaine à Sorbonne Université. Selon le chercheur, « tout ceci se produit de manière simultanée, alors que le pays subit une décroissance démographique nécessitant un recours à une immigration à laquelle une part significative de la population est défavorable ».

Un nouveau parti de rassemblement… d’extrême droite

La convergence limitée des options chrétienne-démocrate et sociale-démocrate, le plus souvent en alternance, s’était bâtie sur un environnement géo-économique rassurant. Un environnement offrant des débouchés au modèle productif allemand, et in fine garantissant l’ascension ou la stabilisation sociales d’une majorité des ménages. Précarisé, polarisé et atomisé, le tissu social allemand ne récompense plus la CDU et le SPD de la même façon qu’auparavant dans les urnes.

Pire, il existe maintenant une formation, Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui prétend surmonter les difficultés et les fractures contemporaines en jouant sur la nostalgie du passé, le rejet des élites dirigeantes et un ressentiment dirigé contre des boucs émissaires bien pratiques (étrangers, musulmans, minorités sexuelles, peuple ukrainien soutenu par les puissances européennes, etc.).

« Si l’extrême droite a lentement progressé jusqu’aux portes du pouvoir en France, l’AfD a surgi dans un temps très court, entre 2013 et 2026. Elle pose désormais des défis que le système politique allemand n’avait jamais rencontrés », remarque Martin Baloge. « C’est l’AfD qui devient un parti de rassemblement », résume de manière brutale Hans Stark, en évoquant sa taille électorale croissante et sa capacité de mobiliser des abstentionnistes de longue date.

Ce sont les länder d’ex-Allemagne de l’Est, où le comportement électoral a été plus fluide qu’à l’Ouest dès la réunification, qui fournissent le terreau le plus fertile à la croissance de l’AfD. Logiquement, c’est aussi là où le duo des Volksparteien est le plus menacé. On le voit bien en examinant les derniers scrutins régionaux. L’addition des scores de la CDU et du SPD est plus souvent en recul qu’en augmentation, et ce recul est concentré à l’Est.

« Quand un ministre-président de land issu du SPD ou de la CDU est très populaire, l’électorat tient, précise Hans Stark. C’est ce qui s’est produit pour les sociaux-démocrates dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Mais il suffit qu’une telle figure prenne sa retraite ou soit absente pour que tout s’effondre. C’est ce qui s’est produit en Saxe-Anhalt. »

Pour le chercheur, la proportionnelle et le rejet de l’AfD par tous les autres partis font qu’à l’échelle fédérale, le mouvement d’extrême droite pourrait rester éloigné du pouvoir encore longtemps, du moins avec son profil actuel très radical. Mais le rendement électoral des grandes coalitions étant de plus en plus décroissant, cela suppose que l’éventail des alliances envisageables par chaque formation s’élargisse singulièrement. Il est par exemple difficile à ce stade d’envisager un travail commun entre la CDU et la gauche incarnée par Die Linke.

« L’avenir sera probablement fait de frustrations et blocages internes, anticipe Hans Stark. La fragmentation du champ politique va peut-être se poursuivre, avec des coalitions à la néerlandaise, rassemblant de nombreux acteurs et davantage propices à l’instabilité. » À l’échelle des États fédérés, « des nouvelles configurations politiques » sont déjà repérables, note pour sa part Martin Baloge, citant « des gouvernements minoritaires et des coalitions intégrant Die Linke ».

Les grandes coalitions ont masqué pendant un temps le changement de statut des Volksparteien. Ceux-ci n’ont plus de capacité d’intégration sociale, leur ancrage territorial se défait et leur représentativité est réduite à peau de chagrin dans de plus en plus de groupes sociaux. Les années Merz sont un moment de vérité, pendant lequel cette réalité, et ses dilemmes, apparaît en pleine lumière.

Fabien Escalona


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message