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Face à la montée de l’extrême droite, la psychiatre F. Bouvet de la Maisonneuve alerte sur l’impact intime du racisme et la fracture des liens humains. Entre méfiance, repli et banalisation de l’indifférence, elle appelle à un sursaut collectif pour rejeter la tentation du pire, restaurer le dialogue et reconstruire du lien pour « marcher debout, tête haute ».
Psychiatre est un poste d’observation idéal de la société. Nos maîtresses et maîtres formateurs nous ont montré à quel point la finesse clinique permet de comprendre le collectif à travers l’individuel : ce qui anime les gens, ce qui les porte et les menace aussi. Le psy observe les conséquences sur les individus de ce que l’on voit dans le fonctionnement social, ce qui est véhiculé dans les écrits, le lexique dominant, les médias, les discours, les silences et les conversations ordinaires. S. Freud affirmait déjà combien le malaise individuel est traversé par le malaise collectif.
Alors, de mon point de vue de psychiatre, de thérapeute, mais aussi de citoyenne, ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est que la progression des idées d’extrême droite est non seulement un danger politique, économique et social, mais elle brise l’intime et transforme fondamentalement notre rapport à l’autre.
Si les jeux sont faits et qu’on évolue dans un environnement de plus en plus hostile, on ne peut y répondre autrement que par une attitude de méfiance et de défense. On devient obsédé·e·s par l’anticipation sur les années rudes à venir et la prévision des luttes personnelles à mener. J. Lacan rappelle que l’inconscient est politique. Quel magnifique examen clinique de notre psyché !
Il faut le dire clairement : des liens sont en train de se défaire parce que le rapport que l’on a au monde actuel n’est pas le même si l’on est noir·e ou arabe, métisse… ou pas. Le corps que l’on porte n’est pas regardé de la même manière. De toute façon les dés étaient pipés depuis longtemps, puisque comme l’écrivait J.-P. Sartre, si l’on sent qu’autrui nous perçoit explicitement comme un objet plutôt qu’un sujet, les conflits psychiques s’agrègent. La confiance devient difficile. Je repense à ce qualificatif de « paranos » attribué aux Maghrébins de France depuis des décennies, encore un biais raciste banalisé. Comment ne pas se sentir persécuté·e lorsque vous êtes déshumanisé·e·s par le regard de l’autre. Avant, les anciens acceptaient ou banalisaient cette désignation ; aujourd’hui, les jeunes générations assument leur scepticisme, leur endurcissement car il s’agit d’un ressenti nécessaire face à un danger réel. Oui, ils sont réellement l’objet de persécutions, de dominations, de discriminations et d’injustices. Oui, ils sont réellement les éléments mis en action dans ces mécanismes qui hiérarchisent les vies et qui rendent certaines existences plus exposées que d’autres.
Lorsqu’on a été, ou que l’on se sent susceptible de devenir, la prochaine victime du racisme, la vigilance peut devenir permanente. L’un ressent dans son corps ce que l’autre peut encore considérer comme abstrait. Tout ceci se passe aujourd’hui dans cette république universaliste qui normalise un parti dont la paternité remonte clairement à Pétain.
J’écris ces lignes et je me pince : sommes-nous vraiment dans la France du 21e siècle ?
La vague brune est un péril civilisationnel. Beaucoup l’ont déjà essayée, elle détruit les gens. Lorsque les individus se sentent en danger, ils cherchent à se protéger puis ils comptent leurs alliés. Si un discours, une attitude n’est pas absolument claire, tout devient suspect. On ne supporte plus que l’autre ne soit pas immédiatement de son camp, on devient irritable. Chercher à comprendre, expliquer, analyser, apaiser, taire, bref toute absence d’indignation ou d’action effective est vécue comme une complicité avec celui qui menace. Fanon nous a montré que le racisme ne blesse pas seulement celui qui en est victime : il organise les rapports entre les êtres, jusqu’à pénétrer leur intimité.
Les personnes ciblées par le RN donné vainqueur deviennent plus réticentes, plus intransigeantes, plus promptes à suspecter, à exclure, à désigner celui qui ne sait pas assez se glisser dans leur peau. Et ceci malgré elles. Elles ont beau se raisonner, c’est irrationnel, elles sont convaincues, au fond, que personne d’autre ne peut les comprendre. Elles sont à fleur de peau, à cran avec leurs amis, famille, conjoint·e·s, enfants aussi. Même les couples qui se sont formés hier en surmontant le refus par leurs familles de la mixité, aujourd’hui se regardent en chiens de faïence car l’un veut chercher à comprendre et à rassurer, tandis que l’autre est déjà ravagé·e par la peur. L’autre est aussi déçu que la personne qu’il ou elle aime le plus au monde, et avec laquelle il ou elle a traversé tant d’obstacles pour construire une vie ensemble, ne saisisse pas à quel point ce ressenti est déchirant.
Je comprends les personnes qui partagent ces réflexions avec moi dans le cadre professionnel tout comme dans le cadre privé. Il s’agit là d’une réaction quasi physiologique. Lorsque vous tombez sur un loup en vous promenant dans la forêt, vous prenez peur, vous vous sauvez, puis vous faites des cauchemars et mettez tout en œuvre pour ne plus jamais vous retrouver dans la même situation. C’est une réaction humaine normale.
Seulement lorsque tous les autres deviennent des menaces potentielles, on peut aussi s’enfermer dans une nouvelle prison émotionnelle, affective et intellectuelle. L’exclusion de l’autre que l’on veut bloquer à un rang subalterne et que l’on déshumanise relève de la perversion. Les mécanismes pervers amènent une confusion dans laquelle les victimes elles-mêmes peuvent se perdre jusqu’à se retourner contre leur propre survie. C’est ce qui se passe actuellement.
Si celui qui ne partage pas immédiatement notre position devient nécessairement notre adversaire, si celui qui hésite devient complice, si celui qui pose une question devient suspect, alors nous reproduisons, à notre insu, une logique de séparation qui est précisément celle que nous voulons combattre.
Il est très difficile de traiter de ce sujet auprès de personnes en crise avec elles-mêmes et avec le reste du monde. J’essaie par cet écrit non pas de poser un diagnostic, mais d’attirer l’attention sur l’influence de la crise que nous traversons sur les liens humains. La cohésion d’un collectif ne se défait pas uniquement dans un grand fracas. Elle peut aussi s’abîmer dans une multitude de petits renoncements : une blague que l’on ne relève pas, une humiliation que l’on banalise, un voisin que l’on ne défend plus, une parole raciste à laquelle on finit par s’habituer. Et c’est à ce moment-là que le silence qui n’est jamais neutre devient complice. Oui, progressivement certains ont su rendre acceptable ce qui, quelques années auparavant, semblait impensable. C’est là qu’intervient la responsabilité face à la banalité ordinaire chère à H. Arendt, celle qui naît parfois moins de la haine que de l’indifférence, de l’obéissance ou de la renonciation à penser.
Il n’en reste pas moins qu’en ces temps cruciaux, nous devons parvenir à nous parler sans nous excommunier. Il nous faut écouter le philosophe du dialogue Martin Buber et voir l’autre non pas comme un simple interlocuteur, mais comme un partenaire d’échange, avec ses maladresses, ses ignorances, ses paradoxes. L’autre qui n’est pas nous n’est pas forcément un ennemi, il est même souvent un compagnon de combat, un allié à qui nous devons pouvoir dire « Je ne suis pas d’accord avec toi » sans que cette phrase signifie : « Je suis contre toi. »
C’est précisément cela que l’extrême droite menace, notre accès à la nuance et à nos complexités d’humains. Elle est à l’origine d’une aliénation intellectuelle et des tensions qui en découlent.
Soyons honnêtes, une fois de plus, la tension est telle que les dialogues ne seront pas tous paisibles, ils seront peut-être même très agités, les esprits sont bien trop fébriles pour tiédir les échanges. Je pense, à vrai dire, que cette sorte d’exorcisme est nécessaire. Jusque-là le « ni–ni », le « en même temps », le « centre », la tiédeur, n’ont été que des outils de déni puissants qui ont permis l’émergence du pire. Non, les débats doivent être forts, il faut aller chercher jusqu’à la racine du mal et se le dire. Il nous faudra ensemble autopsier le mal, pour le reconnaître dans ses moindres recoins et s’assurer qu’il n’ait pas pu se reproduire. Une analyse anatomopathologique fine s’impose. Ce n’est pas un exercice facile à vivre entre nous, mais il est nécessaire.
Disons que nous devons nous prêter à une thérapie familiale à grande échelle. Personne n’est jamais sorti indemne de ce type d’exercice. Seulement lorsqu’il est correctement et honnêtement mené, il permet à chacun de trouver la place qui lui revient dans sa famille. Il y aura des pleurs et des cris. Ce passage par le conflit est fondamental. C’est un sas qui doit devenir un espace de construction politique et relationnelle, car les humains ne peuvent pas vivre dans un isolement dont on sait qu’il tue l’humanité en eux. Les humains ont besoin les uns des autres, il faudra reconstruire du lien et le protéger. Rétablir la confiance et se remettre tous ensemble à marcher, Debout, tête haute !
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