Léon XIV en France, une voix forte au service d’une Église affaiblie

jeudi 1er octobre 2026.
 

Le pape états-unien, ciblé par son compatriote Donald Trump notamment pour son opposition à la guerre en Iran, effectue sa première visite apostolique en France du vendredi 25 au lundi 28 septembre. Une occasion pour l’Église catholique de faire entendre sa voix dans un pays déchristianisé.

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Du vendredi 25 au lundi 28 septembre, Céline Dion va être délogée de la une des journaux et des sites. Ces derniers, ainsi que les chaînes d’info en continu, vont se tourner vers le pape pour suivre le moindre des faits, gestes et discours d’un Léon XIV devenu, dans le récit médiatique, l’égal d’une star.

Les titres catholiques, comme La Croix, La Vie ou Le Pèlerin ne sont pas les seuls à être gagnés par un certain engouement lorsqu’il est question du souverain pontife. L’écoute de la matinale de France Inter, mercredi 23 septembre, était instructive à cet égard, l’animatrice parlant d’une « ferveur incroyable » au vu des chiffres de fréquentation annoncés aux différents rendez-vous programmés.

On attend 80 000 personnes vendredi 25 septembre à la veillée des jeunes au Stade de France, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), et 600 000 se sont inscrites pour la messe de samedi place de la Concorde à Paris. Paris Match, lui, a titré en une : « Le pape qui veut reconquérir la France ». Rien de moins.

Léon XIV – né Robert Francis Prevost aux États-Unis en 1955 et dont la grand-mère paternelle était originaire du Havre (Seine-Maritime) – se rend dans un pays qu’il apprécie, mais où l’Église catholique a perdu de son influence politique et sociétale. Elle n’a pas pu empêcher l’adoption cet été de la loi sur le droit à l’aide à mourir. « Nos consciences sont en souffrance », a écrit dans la foulée un collectif réunissant 150 responsables d’établissements de santé d’inspiration chrétienne dans un texte publié par La Croix. Par ailleurs, en mars 2024, la France avait été le premier pays à inscrire le droit à l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution lors d’un Congrès historique.

Selon l’enquête publiée fin 2025 par La Croix sur les catholiques français·es, sur une population de près de 70 millions d’habitant·es, les pratiquants réguliers représentent quelque 3 millions de personnes de plus de 18 ans, alors que les « occasionnels engagés », qui ne vont pas tous les dimanches à la messe, quelque 3,5 millions.

Un pape fort, une Église faible

Dans ce cadre, le voyage apostolique du pape en France – dont le budget est évalué à quelque 27 millions d’euros – est d’abord une occasion exceptionnelle, d’une part, pour l’Église catholique de faire entendre sa voix dans un pays déchristianisé et, d’autre part, pour ses fidèles de se retrouver ensemble « dans des environnements où ils sont minoritaires », relève Charles Mercier, historien, directeur d’études à l’École pratique des hautes études. « C’est un moment où l’Église catholique dispose d’une fenêtre d’attention pour faire passer des messages », dit-il.

De son côté, François Mabille, chercheur au CNRS et directeur de l’Observatoire de géopolitique du religieux à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), estime que « plus le pape rencontre de succès et multiplie les rencontres à l’occasion des voyages apostoliques, plus cela démontre la faiblesse de l’Église catholique en France ».

Les voyages apostoliques sont devenus un instrument permanent du gouvernement de l’Église, mais aussi de sa diplomatie.

François Mabille, directeur de l’Observatoire de géopolitique du religieux à l’Iris

« Sur les enjeux de société, les débats intellectuels ou sur sa capacité à organiser des événements, l’influence de l’Église en France est faible, poursuit l’auteur de l’ouvrage Le Vatican. La papauté face à un monde en crise (Eyrolles, 2025). Qui peut donner aujourd’hui le nom de quatre personnalités catholiques connues ? Et c’est là que le pape américain en provenance de Rome semble renverser la situation et donne un visage au catholicisme français et le sauve. Cette figure pontificale cache le manque d’incarnation du catholicisme français, son manque d’impact social et politique. C’est une bouée de sauvetage. »

Comme le résume l’historien Charles Mercier, le catholicisme a perdu « son pouvoir de réguler, de régenter les vies, mais devient davantage une ressource de sens ». « Ce n’est plus une institution prescriptrice ou régulatrice, mais pourvoyeuse de sens et de symboles, qui s’accommode bien avec l’autonomie de la société culturellement libérale », relève-t-il.

Un instrument d’influence

Cette habitude prise par les papes de se déplacer est relativement récente. Jusqu’à Jean XXIII, qui a régné au Vatican de 1958 à 1963, les fidèles se déplaçaient à Rome pour entendre la parole papale. Depuis, le souverain pontife parcourt le monde à la rencontre de ses ouailles. Dans les années 1980, à la fin de la guerre froide, le pape polonais Jean-Paul II accélère le rythme au point d’instituer ces grandes tournées hautement médiatisées, où les questions pastorales se mènent aux engagements sur les grandes questions du monde.

« Les voyages apostoliques sont devenus un instrument permanent du gouvernement de l’Église, mais aussi de sa diplomatie, explique François Mabille. Ils se caractérisent par une double dimension. Une dimension pastorale pour s’adresser en l’occurrence aux catholiques français, une dimension plus politique, géopolitique, pour s’adresser à l’État français, au gouvernement en place, et travailler sur des enjeux diplomatiques. Ce qui change, c’est la configuration internationale qui fait évoluer le type de discours. »

Depuis le début de son pontificat en mai 2025, Léon XIV a poursuivi dans la veine de son prédécesseur François, en poste depuis 2013, en particulier sur la question des migrant·es. En juin, lors de son déplacement en Espagne, le pape s’était rendu dans l’archipel espagnol des Canaries, une des principales routes migratoires vers l’Union européenne, pour dénoncer l’« l’indifférence de nombreux individus qui laissent les pauvres être engloutis par l’exploitation ou l’oubli ».

« Souvent, nous ne comprenons pas les raisons qui ont poussé ces personnes à quitter leur pays pour tant de motifs, violence, guerre, conflits…, avait-il expliqué aux journalistes à la fin de son voyage de six jours. Et c’est pourquoi se contenter de dire : “Chassons-les comme ça et lavons-nous les mains de ce problème” ne me semble pas, disons, être la réponse la plus chrétienne. »

À Paris, il doit rendre visite samedi matin à la Maison Bakhita, un centre d’accompagnement et d’intégration sociale des exilé·es dépendant du diocèse de Paris, pour, selon le programme, « rencontrer des personnes en situation de précarité, les écouter et leur adresser un salut fraternel ».

La veille, de passage à l’Unesco, il doit s’exprimer sur l’intelligence artificielle. En mai, il y avait consacré une encyclique, se demandant « quel type d’humanité [nous sommes] en train de devenir ». Au dernier jour de sa visite, lundi 28 septembre à Metz (Lorraine), dans une région marquée par les guerres, l’accent sera mis sur « l’Europe de la paix et de l’unité ».

Le pape contre Trump

Introduit par Emmanuel Macron, il prononcera un discours sur ce thème au centre des congrès Robert-Schuman, du nom d’un des pères fondateurs de l’union politique européenne. L’Élysée a annoncé que les chef·fes d’État et de gouvernement des vingt-six autres pays de l’Union européenne avaient été invité·es.

Toutes ces positions l’ont consacré comme celui qui se dresse face à Donald Trump, le président états-unien partisan de la force et qui ne cesse de s’en prendre aux émigré·es. Cette opposition est même allée jusqu’à la confrontation en avril au sujet de la guerre en Iran. Le locataire de la Maison-Blanche avait été ulcéré par les déclarations papales à l’occasion d’une veillée de prière pour la paix à la basilique Saint-Pierre de Rome. « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent ! Assez des démonstrations de force ! Assez des guerres ! La véritable force se manifeste en servant la vie », avait lancé le chef de l’Église catholique.

Un « rendez-vous raté » : la rencontre du pape avec les victimes de violences sexuelles vivement critiquée

À trois jours d’une visite très attendue, le choix du pape de rencontrer sept victimes de violences sexuelles dans l’Église plutôt que des collectifs a été vivement critiqué mardi 22 septembre par la présidente sortante d’une des principales instances restauratives créées par l’épiscopat. « Le format interindividuel, je le comprends », car « pour échanger vraiment, il faut être un petit nombre », a affirmé Marie Derain de Vaucresson lors d’une conférence de presse bilan de l’Inirr (Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation).

Cependant, « on aurait pu imaginer une parole portée par un petit nombre, mais construite avec un nombre beaucoup plus important », par exemple lors d’« un temps d’échange d’une journée entière, avec 250 ou 300 personnes » à Lourdes (Haute-Pyrénées). Une grande rencontre entre victimes et évêques y avait d’ailleurs été organisée pendant deux jours en avril 2025. Ce colloque avait été salué de toutes parts et Marie Derain de Vaucresson a souligné la « maturité » existant en France sur le sujet : il est « possible », malgré les difficultés apparentes, de travailler avec des collectifs. « Et c’est, je crois, dommage d’avoir raté ce rendez-vous », a-t-elle affirmé.

Ce regret est partagé par des collectifs qui ont largement déploré de n’avoir pas été conviés à la rencontre, même si plusieurs participant·es sont membres à titre individuel de collectifs.

Pour Charles Mercier, « Trump a rendu un immense service à Léon XIV en l’attaquant ». « Par ses mots, Léon XIV a su se positionner comme une force tranquille face au président américain, poursuit-il. Il s’est resitué aussi dans une longue tradition de la papauté de regard critique sur les pouvoirs, notamment ceux qui utilisent le référentiel religieux à des fins politiques. Il a également parfaitement saisi les enjeux de l’époque, en se positionnant de manière pertinente, puisqu’il y avait une attente d’une figure d’un Américain alternative à celle de Trump. »

Sur la scène internationale, paradoxalement, le pape est devenu l’une des rares figures de premier plan qui rappelle la force des valeurs universelles, en prenant position sur l’accueil des migrant·es, la force de la paix ou la démocratie.

« Si vous prenez les différents discours du pape depuis son déplacement en Turquie et au Liban jusqu’à l’Espagne, il en ressort deux points tangibles et permanents, indique François Mabille de l’Iris. Premièrement, il s’appuie systématiquement sur le respect du droit international et il incarne une figure religieuse qui rappelle un droit laïque et international sur tous les sujets. On l’a vu sur la Turquie, le Liban, l’Iran. Et, deuxièmement, il est un leader religieux qui insiste aussi sur la nécessité de la démocratie. »

Léon XIV devra aussi s’adapter à des publics différents et à un catholicisme qui n’est plus homogène, entre, à gauche, les adeptes du catholicisme social et, à l’extrême droite, les tenants d’une religion identitaire qui bénéficient des relais des médias du milliardaire Vincent Bolloré. Sans oublier les catéchumènes (personnes qui souhaitent être baptisées) et les néophytes (celles et ceux qui ont été récemment baptisé·es), que Léon XIV rencontrera samedi à l’Institut catholique de Paris.

« Chaque courant au sein du catholicisme français va tenter de tirer à lui le déplacement pontifical, juge François Mabille. La presse Bolloré ne va sûrement pas s’attarder sur la visite du pape à la maison des migrants à Paris, mais mettre l’accent sur toute déclaration sur l’avortement, la fin de vie ou l’identité chrétienne. Comme le voyage est assez long, qu’il y a plusieurs étapes, différents symboles peuvent être repris par des courants différents, qu’ils soient du catholicisme social ou d’une aile plus conservatrice. »

Le pape pour soi et Dieu pour tous. Une formule qui pourrait s’appliquer à merveille pour ce déplacement sur le sol français de Léon XIV.

François Bougon


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