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Dans un réquisitoire implacable, l’avocat général Philippe Courroye a réclamé 27 et 20 ans de prison contre Loïk Le Priol et Romain Bouvier. Le magistrat considère que les accusés ont prémédité leur crime et qu’il s’agit donc bien d’un assassinat.
On ignore si le magistrat s’en est aperçu mais, à la sortie du prétoire, Shaun Hegarty n’avait les yeux ni bleus ni noirs, mais rouges. L’ami et associé de Federico Martín Aramburú, colosse attachant, est bouleversé par ce qu’il vient d’entendre.
Lui qui est rongé par la culpabilité du survivant – il était avec l’Argentin quand ils ont croisé la route de deux militants d’extrême droite, il a vu son ami se faire mitrailler de balles, il l’a tenu dans ses bras dans les derniers instants – a entendu le ministère public dire en substance : « On vous croit, vous n’y êtes pour rien, vous êtes victime. » Alors que, depuis quatre ans, les accusés font porter la responsabilité du drame sur les deux anciens rugbymen, et que, dans les heures qui avaient suivi le crime, les politiques de tous bords avaient gardé le silence, au premier rang desquels les membres du Rassemblement national (RN).
Mais reprenons par la fin du réquisitoire et de la journée. Il est pas loin de 18 heures, mercredi 23 septembre, et l’avocat général s’adresse aux jurés de la cour d’assises :
« Alors, quelle peine ? Pour la fixer, je vous demande de vous souvenir de la responsabilité et de la dangerosité des accusés. À chaque séquence, à chaque acte commis par les quatre accusés, tout était choix. Loïk Le Priol et Romain Bouvier avaient le choix de ne pas violer leur contrôle judiciaire, le choix de ne pas porter une arme, de ne pas provoquer Shaun Hegarty au Mabillon, de ne pas s’élancer à la poursuite des rugbymen, de ne pas tirer, de ne pas vider leurs chargeurs, de ne pas s’enfuir. Ils avaient le choix de se rendre. Poursuivre ou renoncer, aller vers le crime ou rebrousser chemin. Tous sont allés vers le crime et le délit. Et pas d’un pied boiteux ! »
Des criminels « imprégnés des valeurs de l’extrême droite radicale » Contre Loïk Le Priol et Romain Bouvier, qui « ont administré leur justice privée sans appel », Philippe Courroye requiert, respectivement pour assassinat et tentative d’assassinat, vingt-sept ans et vingt ans de réclusion criminelle.
À ses yeux, Lyson Rochemir, compagne à l’époque de Loïk Le Priol, et Antony Sorrentino, vieux complice des tueurs, doivent être condamnés à trois ans de prison, assortis de douze mois avec sursis pour l’une, de vingt-quatre mois avec sursis pour l’autre. Les deux pour soustraction, recel et destruction de preuves.
Le magistrat roué se gausse du « pieux Sorrentino, le père de famille, le paroissien de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le bon samaritain naïf » qui, lors de son interrogatoire, a « baladé [la cour] dans ses mensonges ».
Concernant Lyson Rochemir, Philippe Courroye se montre plus indulgent. « Elle a conduit de manière certaine Romain Bouvier aux victimes, elle a assisté aux tirs. » Mais il n’a pas la certitude qu’elle ait su que Romain Bouvier allait faire feu, d’autant que des images de vidéosurveillance la montrent intercaler la jeep qu’elle conduit entre Romain Bouvier et Federico Martín Aramburú. Tirant les conséquences de ce doute, il réclame son acquittement pour la complicité de tentative d’assassinat.
Elle encourait la réclusion criminelle à perpétuité. Si la cour suit l’avocat général, sa peine maximum pour le délit retenu sera de trois ans de prison.
La matinée de mercredi a été consacrée aux plaidoiries des avocats des parties civiles, une équipe qui s’est distinguée au cours du procès pour avoir exhumé plusieurs éléments compromettants pour les accusés, autant d’éléments de preuve qui ont été repris par Philippe Courroye dans son réquisitoire.
Lors de sa plaidoirie, Yann Le Bras, conseil de Maria Aramburú, veuve du rugbyman argentin, et de plusieurs membres de la famille, a dépeint une « audience de contrastes, avec les solaires et les orageux », comprendre les victimes et les accusés. Yann Le Bras ne fait pas l’impasse sur ce qui pourrait gêner de ce côté de la barre. L’élément déclencheur de la première bagarre est du fait de Federico Martín Aramburú, qui a fait tomber de sa chaise Loïk Le Priol.
« L’énigme, c’est “Fede”, le fédérateur, le capitaine, l’homme qui sur un terrain n’a jamais pris un carton. Alors, pourquoi ce geste ? Pourquoi tirer cette capuche ? Pourquoi il s’énerve ? Un geste qui hante la famille. » L’avocat donne sa grille de lecture, empruntée au monde du sport. « Pour sortir quelqu’un, il y a le hors-jeu. Sans doute que Fede bouillonne. Alors, il tire sur la capuche pour dire : “Monsieur Le Priol, vous êtes hors jeu. Mon gars, je t’emmène sur la touche.” » Sauf que ce geste va déclencher quelque chose « qui n’est dans aucun code du sport ou de la nuit. Il n’est que dans le Code pénal ». Loïk Le Priol va vider le chargeur de son arme de poing sur celui qui a osé tirer sur sa capuche.
Bien sûr, les quatre heures de réquisitoire ont été consacrées essentiellement au « tandem maléfique », les inséparables Loïk Le Priol (« la force ») et Romain Bouvier (« l’esprit »), « compagnons de prétoire depuis 2015 » (déjà deux condamnations en commun), qui, « en dépit des chances qu’ils auraient pu saisir, ont fait le choix de la violence et du crime ».
Deux hommes « imprégnés des valeurs de l’extrême droite radicale ». Car, si le mobile de ce dossier « n’a rien de politique », le magistrat considère que « le compagnonnage » des deux amis (et d’Antony Sorrentino) avec le Groupe union défense (GUD) est « le fond de sauce de leurs personnalités, avec cette fascination pour la violence, cette passion pour les armes ».
Le magistrat décrit le groupuscule plusieurs fois dissous, « pas tout à fait un mouvement de scoutisme inoffensif ». « On connaît le discours identitaire du GUD, le discours de la violence… L’archétype de ce que Romain Bouvier appellera une masculinité toxique. »
Ensuite, l’avocat général se consacre à « l’enchaînement d’une mécanique meurtrière » qui a conduit, le 19 mars 2022, à « la mort pour rien, la mort pour un rien ». Il évoque Federico Martín Aramburú, « un homme de 42 ans traversé de six ogives métalliques au petit matin ».
Et c’est peu dire qu’il ne trouve aucune circonstance atténuante aux accusés. Il consacre un développement à un fait anodin par rapport aux charges retenues, mais très signifiant selon lui.
Sur les images de vidéosurveillance de la terrasse du Mabillon, le bar où une bagarre va éclater entre les rugbymen et les militants d’extrême droite, on voit Loïk Le Priol sortir un couteau de sa poche et le pointer à plusieurs reprises en direction du cou de Lyson Rochemir. « C’était pour rire… » Philippe Courroye se tourne vers la cour : « Ça vous est déjà arrivé, mesdames et messieurs les jurés, d’approcher un couteau de votre conjoint ou de votre conjointe ? »
« Ils veulent un deuxième round. Loïk Le Priol est armé, il sort son arme, il la charge devant le videur qui croit sa dernière heure venue. Romain Bouvier est aussi armé. Pour eux, en découdre, c’est utiliser une arme, c’est tuer. D’autant plus qu’avec les poings, ils n’ont pas eu le dessus. »
Débute alors, selon lui, une chasse à l’homme dont « le gibier est Federico Martín Aramburú, parce qu’il a humilié le grand Loïk » en le faisant tomber de sa chaise, sans doute excédé par son comportement provocateur et violent à l’égard de différents clients du bar.
Puis viennent les coups de feu. Deux séquences de tir. Romain Bouvier vide son chargeur, quatre balles en quatre secondes. Loïk Le Priol également, six balles en quatre secondes aussi, les deux dernières, mortelles, tirées dans le dos de la victime.
« Le mobile, c’est l’honneur bafoué, la blessure narcissique. On ne bafoue pas impunément la susceptibilité et l’orgueil de Loïk Le Priol. » Pas d’hésitation non plus concernant Romain Bouvier, que l’avocat général considère lui aussi comme un tueur. « Il a échoué dans son passage à l’acte, mais seulement du fait de ce que l’experte médico-légale a appelé “le hasard des trajectoires”. »
Au passage, le magistrat règle ses comptes avec la défense de Loïk Le Priol, qui a fait citer à la barre des témoins supposés experts, « pompiers de service » venus dire ce que celui qui les paye souhaite. Il dénonce « le montage d’un dossier parallèle qui court-circuite des règles procédurales de l’expertise, une forme de privatisation de la justice ».
Il en vient à la modélisation produite par la défense, « un dessin animé très récréatif » supposé reproduire la scène de crime ayant opposé Federico Martín Aramburú et Loïk Le Priol. « Que nous montre cette modélisation ? La séquence est parfaite : on voit Loïk Le Priol être agressé et pour se défendre tirer sans regarder. […] Trois, sur les six coups qu’il tire, atteignent leur cible. Le problème, voyez-vous, c’est que monsieur Aramburú a reçu quatre balles… Fermez le ban. Cette modélisation n’avait que le but de vous égarer, de vous tromper. Cela a fait pschitt. »
Philippe Courroye cible nommément l’avocat historique de Loïk Le Priol. « Bienvenue au Far West, Me Nogueras ! Je vous le dis comme je le pense : il faut avoir de l’estomac pour soutenir la légitime défense dans ce dossier. » La réponse de la défense de Loïk Le Priol est attendue jeudi en fin d’après-midi.
Selon l’avocat général, le comportement des deux accusés dans les heures qui ont suivi la mort de Federico Martín Aramburú signe leur culpabilité. Ils font effacer les éléments de preuve (armes et téléphones) par Lyson Rochemir et Antony Sorrentino, puis prennent la fuite. En direction de l’Ukraine pour Loïk Le Priol – « il voulait aller combattre, je ne sais pas de quel côté d’ailleurs… ». Du côté de l’abbaye de Solesmes (Sarthe) pour Romain Bouvier, là où « Paul Touvier, milicien lyonnais, avait trouvé refuge » au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « Vous saviez que vous trouveriez peut-être un bon accueil », ironise le magistrat face à ce militant fasciné par le IIIe Reich.
Pour finir, l’avocat général s’inquiète de la dangerosité des accusés. Celle de Loïk Le Priol bien sûr, multirécidiviste décrit par trois experts psychiatres comme psychopathe. Mais aussi celle du « pseudo-intellectuel » qu’il entraîne dans le crime. « J’aurais été moins inquiet si Romain Bouvier avait été membre du Secours catholique ou membre de l’association des Amis de Marcel Proust. J’aurais été moins inquiet si j’avais trouvé chez vous une édition du Petit Prince. À la place, on a trouvé un exemplaire de Mein Kampf. »
La journée de jeudi 24 septembre est consacrée aux plaidoiries de la défense.
Matthieu Suc
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