Marine Le Pen, le RN et l’antisémitisme : ce n’est pas une « dinguerie », c’est une entreprise de dissimulation

mardi 6 octobre 2026.
 

Les révélations de « Mediapart » sur les écrits antisémites du président du Rassemblement national s’inscrivent dans la continuité d’un parti qui tente depuis quinze ans de se camoufler pour conquérir le pouvoir. Les faits parlent d’eux-mêmes : des prestataires aux élus, l’antisémitisme est toléré au RN.

Invitée au côté de Jordan Bardella à la marche contre l’antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher après le 7-Octobre, la cheffe de file du Rassemblement national (RN) entendait alors prouver définitivement que son parti était désormais « le bouclier des juifs de France ». Ce qui était valable pour son père, alors président d’honneur de 87 ans, le sera-t-il pour son futur premier ministre désigné et successeur adoubé ?

Depuis les révélations de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella, qui dénonçait en 2013 le fait que « les banques sont toutes détenus [sic] par des Juifs » ou que « le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les ecraser et les voler », Marine Le Pen le répète sur tous les tons : ces éléments seraient, au choix, des « dingueries » ou des « barbouzeries ». « Nous allons démonter cette manipulation », a-t-elle encore promis mardi 29 septembre, à l’Assemblée nationale, où elle a conduit une réunion de son groupe au côté de son dauphin.

C’est oublier un peu vite à quel point l’antisémitisme est constitutif de l’histoire du mouvement politique de Marine Le Pen, qui a – malgré ses dires – conservé dans son premier cercle des militants parfois tout aussi obsédés par la supposée « mainmise de la communauté juive-sioniste sur le pays » que le jeune Jordan Bardella.

À l’époque de ces écrits, celui qui commence à militer dans la fédération locale de son département de naissance, la Seine-Saint-Denis, est fortement imprégné des thèses d’Alain Soral, dont il vante alors les « analyses ». L’idéologue antisémite a pendant plusieurs années œuvré aux côtés de Marine Le Pen, qui s’affichait avec lui lors d’un karaoké en 2006, pendant la campagne présidentielle de 2007 qu’elle dirigeait, ou encore durant un tractage lors des municipales de 2008 à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais).

À ce moment-là, Alain Soral avait déjà été condamné pour diffamation raciale et incitation à la haine raciale pour des propos datant de 2004, ce qui ne semblait gêner personne au parti. Au moment de la rupture de l’idéologue avec le Front national (FN) en 2009, Marine Le Pen n’avait d’ailleurs pas eu un mot sur l’antisémitisme viscéral du polémiste, préférant mettre son départ sur le compte d’« ambitions déçues ».

Prestataires, élus : au RN, l’antisémitisme est toléré

Parfois prompte à retirer l’investiture à un·e candidat·e épinglé·e par la presse pour des propos racistes ou antisémites, la cheffe de file du RN n’a pas la même intransigeance lorsque les outrances concernent ses proches, ou ses prestataires de communication. Elle a ainsi conservé dans son premier cercle son amie Caroline Parmentier, dont Mediapart avait révélé les écrits antisémites, islamophobes et homophobes.

Cette très proche de Marine Le Pen a largement contribué à façonner l’image d’une responsable politique « dédiabolisée », loin des outrances de son père. L’ancienne journaliste du quotidien pétainiste Présent, qui dénonçait l’existence d’un « lobby juif » et rendait encore hommage à Philippe Pétain en 2018, a conservé la vice-présidence du groupe à l’Assemblée. Lors de la rentrée de la candidate RN à la présidentielle à Hénin-Beaumont le 13 septembre, elle distillait aux journalistes présent·es des éléments pour construire le récit d’une campagne apaisée et sans anicroche entre les deux têtes du parti d’extrême droite.

À l’Assemblée, Caroline Parmentier a côtoyé quotidiennement pendant quatre ans Frédéric Boccaletti, qui siège aussi, comme elle, au conseil national du RN. Député du Var depuis 2022, celui-ci a été élu maire de la commune de Six-Fours-les-Plages au mois de mars. Son admiration pour Charles Maurras, qui dénonçait la supposée mainmise sur les pays des « quatre États confédérés : les juifs, les protestants, les francs-maçons, les métèques », ne l’a jamais empêché d’obtenir l’investiture du parti.

Pas plus que son passé de libraire qui vendait des ouvrages de l’écrivain négationniste Roger Garaudy ou de Jean Mabire, auteur de livres hagiographiques sur la Waffen-SS. La révélation par Mediapart de sa présence, comme celle du directeur de cabinet de Jordan Bardella, dans des listings d’adhérent·es de l’organisation soralienne Égalité et Réconciliation (E&R) n’a pas davantage freiné la carrière de celui qui est désormais maire d’une commune de 37 000 habitant·es.

Autre exemple de la tolérance du RN à l’antisémitisme : le parti de Marine Le Pen peut compter pour sa communication sur son prestataire historique, e-Politic, entreprise cofondée par Frédéric Chatillon, connu pour sa fascination pour le IIIe Reich et sa détestation d’Israël, et toujours dirigée par Paul-Alexandre Martin. Ce dernier, militant proche des milieux néofascistes, grenouille depuis quinze ans à l’intersection des cercles les plus radicaux et du RN prétendument normalisé.

Ami de Loïk Le Priol et de Romain Bouvier, ce protégé de Frédéric Chatillon affiche également son amitié avec un autre militant radical, Logan Djian. Cet ancien leader du GUD, multicondamné pour violences, arbore fièrement sur le genou un tatouage de soleil noir, symbole du mysticisme nazi, et sur le bras l’emblème de la division SS Charlemagne.

L’agence e-Politic, qui a encore effectué des prestations de communication pour Marine Le Pen lors des législatives de 2024, a également compté dans ses rangs Paul-Alexis Husak, comme l’avait révélé Le Monde. Militant du GUD nouvelle génération, surnommé « Minhitler », celui-ci possède une bibliothèque riche en ouvrages et objets témoignant d’une nostalgie du IIIe Reich, découverte par les policiers qui l’avaient interpellé dans le cadre de l’enquête sur l’expédition punitive avortée autour du match France-Maroc en 2022.

Loin d’être une « dinguerie », les révélations de Mediapart sur les écrits antisémites du président du RN, futur premier ministre désigné de Marine Le Pen, s’inscrivent dans la continuité historique directe d’un parti qui s’efforce depuis quinze ans de dissimuler sa vraie nature. En 2013, le bras droit de Marine Le Pen, Louis Aliot, le disait ouvertement à l’historienne Valérie Igounet : « C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela… À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste. »

Depuis sa prise de contrôle du FN en 2011, et malgré son entourage ou l’histoire de son parti cofondé par des collaborationnistes, Marine Le Pen s’est efforcée d’imposer dans l’espace public l’idée que son mouvement serait « le bouclier des juifs de France ». Munie de ce qu’elle brandit comme un totem d’immunité – sa décision d’exclure son père, cofondateur du parti, pour ses déclarations dans le journal antisémite Rivarol –, elle a bien été aidée dans cette entreprise par un monde politique et médiatique prompt à embrasser son récit mensonger.

C’est ainsi que Jordan Bardella et Marine Le Pen ont pu déambuler, à l’invitation des président·es des deux chambres du Parlement, Gérard Larcher et Yaël Braun-Pivet, lors de la marche contre l’antisémitisme organisée après le 7-Octobre. En juin 2024, à quelques jours du premier tour des élections législatives anticipées, la cheffe de file du RN avait même osé se fendre d’une tribune dans Le Figaro pour dénoncer l’antisémitisme de la gauche.

« Jamais, au grand jamais, je n’ai toléré dans mon mouvement la moindre compromission avec les idées antisémites ou révisionnistes », prétendait-elle, avant d’enfoncer le clou : « Avec mes amis, à la direction du RN, avec Jordan, nous avons toujours été très clairs sur notre condamnation de la haine antisémite. »

En mars 2025, Jordan Bardella s’était rendu en Israël à l’invitation du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, une première pour un président du FN/RN. Vendue comme « la fin et l’aboutissement de la dédiabolisation », selon les mots de Louis Aliot au Monde, la visite avait été l’occasion pour le patron du parti de réaffirmer son soutien sans réserve à la politique israélienne, mais surtout de marteler ad nauseam des éléments de langage qui sonnent faux. « Je pense que s’il y a beaucoup de Français de confession juive qui nous ont accordé leur confiance, c’est parce qu’ils connaissent la sincérité de notre discours », avait-il prétendu lors de sa visite du site de Nova, le festival attaqué par le Hamas.

Le lendemain, celui qui écrivait douze ans plus tôt que « les banques sont toutes détenues par des Juifs », et considérait encore en 2023 que Jean-Marie Le Pen « n’était pas antisémite », était invité à prononcer à Jérusalem un discours sur la lutte contre l’antisémitisme. Sa prise de parole démarrait par ces mots : « C’est un immense honneur de nous exprimer sur un sujet qui nous est cher et ne devrait souffrir aucune ambiguïté : la lutte contre l’antisémitisme. »

Youmni Kezzouf


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