La mobilisation dans les lycées monte en puissance, portée par la banlieue parisienne

mardi 6 octobre 2026.
 

Plus de 400 lycées étaient mobilisés mardi à travers la France, pour défendre un droit à l’éducation identique pour tous. Les accusations de violences policières, et la présence massive des forces de l’ordre notamment en banlieue parisienne, ajoutent à cette mobilisation. Au sommet de l’État, on accuse LFI de souffler sur les braises.

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Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Paris.– Djamila Khaldi est grand-mère. Elle regarde les élèves du lycée Paul-Éluard, massé·es sur les quelques marches du parvis de l’établissement, entonner une vigoureuse Marseillaise alors que d’autres tapent du poing sur des poubelles à la renverse. « Je suis venue en soutien et protéger nos enfants contre l’escalade de la violence », explique cette habitante de Saint-Denis, dont les enfants ont été scolarisés dans le lycée il y a plus de vingt ans.

Il est 8 h 30 mardi 29 septembre, et rituellement depuis jeudi dernier une petite centaine d’élèves manifeste déjà devant les grilles. « Nous sommes les 0-9, les 0-10, les 0-11 [en référence à l’année de naissance – ndlr] et on ne va pas se laisser faire, tonne Kamélia au mégaphone. Pourquoi on devrait accepter de se laisser traiter comme ça ? »

Au menu des revendications lycéennes, rien que du « très banal », remarque une de leurs professeur·es, en grève. À Paul-Éluard, les élèves sont massé·es à plus de trente-cinq par classe dans des préfabriqués surchauffés en été, glacials en hiver. Il n’y a pas d’infirmière à temps plein, les moyens alloués à l’établissement ont encore baissé cette année, les chaises ploient toutes les semaines sous le poids des élèves…

« Franchement, le système pour les élèves de banlieue comme nous, il est tout cassé, se plaint Niouma, en terminale, qui rêve sans trop y croire de Sciences Po pour l’an prochain. On étudie dans des modulaires tout pourris, on n’a pas tous nos profs ni assez de surveillants, et à la fin, c’est le robot Parcoursup qui décide de notre avenir : on ne peut que se sentir délaissés. » Ils ne sont pas les seuls : après la mobilisation de la grande banlieue, la bataille lycéenne pour de meilleures conditions d’apprentissage s’est propagée à travers toute l’Île-de-France, touchant Paris mais aussi Lille, Lyon, Montpellier, ainsi que des établissements en Normandie, en Bretagne, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, etc.

Mardi en fin de journée, 416 établissements ont fait ou font l’objet d’actions, selon un communiqué du ministère de l’éducation nationale, avec une centaine de blocages totaux (45) ou partiels. C’est sept fois plus que la semaine passée. « Ce qu’ils dénoncent, c’est la même chose que nous !, remarque Sophie Binet, secrétaire général de la CGT, interrogée dans le cortège parisien, plutôt garni du côté de la jeunesse. Ils dénoncent concrètement le résultat de ces politiques d’austérité qui sacrifient nos services publics. »

Accusations de violences policières

Les très nombreuses images de confrontations policières, en banlieue parisienne mais aussi dans l’Orne, ont en partie alimenté cette contestation croissante. Parmi celles-ci, le cas de l’élève scolarisé au lycée Château-d’Épluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), a particulièrement choqué. Une vidéo le montre victime d’un tir de policier, lundi 28 septembre, à quelques mètres de son lycée. L’enfant de 14 ans est, selon nos informations, toujours hospitalisé, et souffre de plusieurs fractures à la mâchoire et de dents cassées.

« On était dans le cadre d’un blocus très léger du lycée mais avec une présence policière importante dès 8 h 30, raconte Mathieu Moreau, enseignant témoin de la scène. Il y avait eu des tirs de lacrymogènes pour répondre à des tirs de feux d’artifice. » Puis, vers 10 h 30, certain·es élèves sont ressorti·es de l’établissement : « L’élève était face aux policiers avec son téléphone portable. Une policière lui a mis un coup de matraque. Il a essayé de se défendre, la policière lui remet un coup de tonfa. Puis le policier a tiré. »

Le professeur parle également d’un « jet de canette », à l’origine non identifiée, sur la voiture des policiers, quelques secondes avant cette scène : « On a senti que la tension montait, même si nous avons assuré à la police que nous allions faire rentrer les élèves, et suggéré de se calmer. » « Les forces de l’ordre lui ont demandé de rentrer dans l’établissement et le coup est parti, je l’ai vu à terre », décrit également Frédéric Moreira, enseignant lui aussi et par ailleurs adjoint à l’éducation à Saint-Ouen-l’Aumône.

Le procureur de Pontoise, qui n’a pas répondu à nos demandes de précision, a indiqué à Libération et France Info avoir ouvert deux enquêtes sur cette scène. L’une, confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), vise le tir effectué par le policier. L’autre, qui revient au commissariat de Cergy, porte sur des violences préalablement commises par le lycéen sur la policière.

Dans un communiqué commun, six avocats défendant des élèves scolarisé·es dans des lycées de Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise ont par ailleurs annoncé avoir saisi l’IGPN pour dénoncer « des pratiques scandaleuses visant à terroriser cette jeunesse », après d’autres témoignages de violences policières en marge de manifestations. Ils et elles évoquent notamment un élève du lycée Paul-Éluard arrivé vendredi au commissariat de Saint-Denis « le visage en sang ». Il a reçu « plusieurs gifles » à l’intérieur, avant d’être relâché sans poursuites. Selon son avocate, il souffre d’une suspicion de fracture du crâne.

Au lycée René-Cassin, à Gonesse (Val-d’Oise), où les élèves sont mobilisé·es depuis mercredi de manière inédite, la police est même entrée dans le lycée pour fouiller les sacs, provoquant la stupeur du corps enseignant, raconte l’un des professeurs, Marc Oudot. Le décalage entre les revendications et l’intransigeance du maintien de l’ordre le « choque » : « Ils parlent de choses très concrètes, du prix de la cantine qui a augmenté, des emplois du temps pleins de trous, de la chaleur dans les classes à trente-cinq, de l’impossibilité de circuler dans les couloirs tellement le lycée est surchargé. Le sentiment de mépris social est clair. »

La semaine passée déjà, des dizaines d’interpellations ont eu lieu, certaines occasionnant des gardes à vue et des poursuites. Toujours selon le ministère, les actions lycéennes de mardi ont donné lieu à 40 nouvelles interpellations, avec 31 blessé·es signalé·es, chez les élèves et les personnels.

« Il y a les images qui circulent sur les réseaux sociaux, a rappelé Édouard Geffray, ministre de l’éducation nationale. Et il y a ce qu’elles ne montrent pas toujours : un professeur frappé dans le Nord, un proviseur blessé par un tir de mortier dans les Hauts-de-Seine, un autre menacé de mort en Essonne. À Toulouse, plusieurs personnels ont été pris pour cible. » Le ministre assure que « toutes les mesures sont prises pour assurer leur protection et les poursuites judiciaires contre ces agissements sont engagées ».

Des violences « urbaines » pour le gouvernement

Le gouvernement continue d’insister sur les débordements à l’occasion des blocages, appuyés par les images de feux de poubelles, de fumigènes, de tirs de feux d’artifice ou de mortiers qui envahissent les chaînes d’information en continu depuis quatre jours.

Le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez a parlé de « violences urbaines » ; des violences « commises par des personnes extérieures qui arrivent encagoulées, équipées, munies de mortiers et qui savent s’en servir », a complété son collègue Édouard Geffray à l’éducation sur BFM. Pour ce dernier, il s’agit d’une récupération d’un « mouvement classique », avec pour volonté « d’introduire un court-circuit violent par rapport à la démocratie scolaire ». La présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse a dénoncé mardi sur RMC le coût des dégradations, qu’elle chiffre à 200 000 euros : « Combien d’activités éducatives vont devoir être supprimées pour rembourser ? »

De leur promontoire devant Paul-Éluard, les lycéen·nes ont une tout autre vision des événements. « Protester, juste avec des pancartes, on sait très bien que ça ne sert à rien », assure Soheil, 16 ans. Derrière lui, le feu a pris dans les branchages au-dessus de l’entrée du lycée, vite éteint par les pompiers. Au mégaphone, Sofiane résume le sentiment général : « J’invite Valérie Pécresse, M. Lecornu et tous les autres à venir dans notre établissement, voir ce qui se passe, faire la queue comme nous devant les toilettes. C’est normal, ça ? Notre combat est légitime, et il est politique. »

Farid Aïd, maire délégué de Pierrefitte (ville jumelée avec Saint-Denis), prévient : « Cela va continuer, car les demandes sont honnêtes. Mais ni le recteur ni le ministre ni la présidente de région ne se sont déplacés, c’est le silence radio. Et après on nous accuse nous, élus de terrain, d’être là, et de récupérer le mouvement, alors qu’on essaye juste en tant qu’adultes de faire tampon. »

L’« instrumentalisation » des blocages lycéen·nes par des élu·es de La France insoumise (LFI) – le maire LFI de Saint-Denis-Pierrefitte Bally Bagayoko est très présent auprès des lycéen·nes de sa ville depuis le début du mouvement – a en effet été l’occasion de plusieurs passes d’armes ces derniers jours, par réseaux sociaux interposés, notamment entre Sébastien Lecornu et Jean-Luc Mélenchon. Kamélia, depuis Saint-Denis, balaye l’accusation : « Les médias racistes disent que nous sommes influencés par LFI. Mais on s’en fout de LFI ! »

Charlie, élève en terminale à François-Arago, qui participe avec des camarades au défilé parisien, scande également sa solidarité avec les « lycéens de banlieues », alors que Manon, qui a suivi l’invitation lancée par les syndicats, dit sa « honte » devant la « différence entre Paris intra-muros » et le reste du territoire. Quant à Alexis, surveillant à Paul-Éluard depuis quatre ans mais aussi inscrit en faculté de philosophie à l’université Paris-VIII (également située en Seine-Saint-Denis), il considère qu’élèves et étudiant·es se battent pour les mêmes choses, une éducation de qualité.

Mathilde Goanec


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