Trump, héros du capitalisme : exceptionnalisme états-unien et violence des marchés

lundi 5 octobre 2026.
 

Composantes de l’exceptionnalisme états-unien qui alimentent la violence politique actuelle du dernier tournant néolibéral : ancienne colonie de peuplement et pays d’immigration, tradition libertaire populaire, libertés constitutionnelles, révolutions managériale et médiatique, montée d’une culture d’intimidation et de harcèlement d’un État toujours plus coercitif.

Première partie — Aux sources de l’exceptionnalisme américain

Avant-propos

Ce qui suit, c’est une tentative de revoir la question de la spécificité états-unienne au moment de l’approche des élections de mi-mandat où se joue l’avenir du pays en y apportant un supplément d’information et d’analyse. Comme le signale Romaric Godin, sur le plan de l’économie politique néolibérale, il importe de ne pas oublier le caractère exceptionnel de chaque État-nation.

Donc, ici je propose de mettre en relief les composantes de l’exceptionnalisme états-unienne touchant à la question de la vague de violence politique qui sévit actuellement dans le pays, et comment celles-là constituent un défi plutôt unique aux luttes en cours pour défaire la domination des forces de l’extrême droite et transformer les fondamentaux de la vie nationale.

La spécificité états-unienne consiste en la conjugaison de plusieurs éléments qu’un bon nombre d’observateurs ont souvent remarqués : entre autres, une histoire particulière de la pensée libérale et libertaire qui remonte au XVIIIe siècle ; une tout aussi vieille tradition de libertés individuelles (liberté de l’expression « absolutiste » et droit au port des armes) inscrites dans la Constitution ; les Etats-Unis comme pays d’immigration et ancienne colonie de peuplement ; et enfin, depuis les années 1980, les révolutions managériale et médiatique suivies de l’ascension d’une culture d’intimidation et de harcèlement qui ont bouleversé l’espace public et la vie collective états-unienne dans le cadre du tournant néolibéral et d’un État toujours plus coercitif. À mon avis, c’est bien dans leur conjonction aux Etats-Unis qu’elles contribuent depuis trente ans à alimenter une violence politique à multiples facettes (verbale, psychologique et physique) qui est exceptionnelle dans toute son étendue, sa profondeur et sa légitimité.

L’essai se divise en deux volets qui seront affichés séparément : d’abord, « Aux sources de l’exceptionnalisme américain » ; et ensuite, « Violence entrepreneuriale : état d’exception politique et marchande ».

C’est le cadre économie-politique du tournant néolibérale que semblent oublier les tenant(e)s de l’approche dite « constitutionaliste » de la crise. On favorise une analyse largement institutionnelle de la démocratie illibérale qui a tendance de laisser de côté la question de la violence étatique – mais aussi civile dans le cas états-unien — qui relève d’une économie de marché de plus en plus dérégulée et de la culture capitaliste qui sous-tend celle-ci.

Or, c’est là où se trouve tout l’intérêt des militant(e)s et des organisations de la résistance actuelle aux Etats-Unis. L’intérêt est double : d’abord, les activistes ont déjà dû faire face à la menace très réelle des violences physiques ; ensuite, s’inspirant de la tradition des libertés individuelles, on met en avant dans le discours et dans l’action sur le terrain le versant progressiste ou, si l’on veut, de gauche de la pensée libertaire états-unienne.

Reprenant des recherches poursuivies depuis 2008,[1] c’est à partir de la personnalité entrepreneuriale de Donald Trump que j’aborderai la question de l’exceptionnalisme américain par rapport à la violence politique dans un va-et-vient entre son personnage et l’histoire et les forces plus larges de la société états-unienne qui l’ont précédé et qui continuent à l’accompagner.

La situation actuelle : du régime autoritaire à l’autocratie décadente

Depuis l’attaque non provoquée menée fin février par Israël et les États-Unis contre l’Iran, suivie de menaces génocidaires répétées visant à anéantir le peuple iranien, et d’une nouvelle vague de droits de douane punitifs, la personnalité agressive et capricieuse de Donald Trump s’impose plus que jamais comme l’un des principaux moteurs des événements. Et tandis qu’il poursuit, l’un après l’autre, des projets mégalomanes — allant jusqu’à remodeler bâtiments fédéraux, monuments, navires de guerre et documents officiels pour y faire figurer son propre visage et son propre nom — et que s’accumulent les signes de son déclin cognitif, Trump semble être devenu la caricature de lui-même.

En un temps record, son administration est passée d’un régime autoritaire émergent, doté de projets politiques pointus (America First Agenda, Project 2025) visant l’État administratif et les populations qui en dépendent à une autocratie pleinement décadente, soumise aux caprices violents du Leader et dont le gouvernement se pare des attributs grotesques et terrifiants du pouvoir absolu.[2] Comme beaucoup de régimes autoritaires finissants, l’administration s’en prend même à ses propres supporters.[3] Corruption massive et enrichissement personnel, politiques qui échouent, aventures militaires impopulaires, personnages dignes de Raspoutine et parasites opportunistes s’y multiplient, alimentant un rejet croissant de Trump et de son administration parmi les électeurs — hors d’une base MAGA (33% des votants) qui, elle, lui demeure indéfectiblement fidèle.

Face à ce dernier tournant d’une crise politique sans précédent, le mot « bully » est plus que jamais sur toutes les lèvres, chez les responsables politiques comme chez les commentateurs. Aux États-Unis, un bon nombre de responsables et d’observateurs libéraux et progressistes en sont revenus à leur obsession avec le caractère dysfonctionnel et agressif de Trump, qu’ils considèrent à la fois comme la cause de la crise et, paradoxalement, comme un motif d’espoir : Trump serait un narcissique rongé par l’insécurité (grâce à son père), un imposteur (homme d’affaires raté, criblé de dettes, etc.), un bouffon (exhibitionniste risible), un ignorant (en matière de gouvernement comme de politique étrangère), un menteur (délirant) et un homme porté à l’autodestruction (négociateur irresponsable et arbitraire). Il serait donc fatalement condamné à provoquer sa propre chute politique, peut-être même, dans l’esprit de certains, dès les élections de mi-mandat de l’automne 2026.

Tout cela pourrait fort bien être vrai. Mais on tend à oublier que, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, si Trump est peut-être un narcissique violent, tous les narcissiques ne peuvent pas devenir Trump, héros populaire du capitalisme et président des États-Unis à deux reprises. Il vaut donc la peine de revenir sur les contours de sa personnalité publique dans toute leur complexité, mais aussi sur l’histoire ancienne et récente des forces plus vastes — et largement états-uniennes — qui soutiennent et rendent possible une politique autoritaire hautement personnalisée et une vision utopique des marchés libres qui sont en train de bouleverser radicalement l’ordre national et international.

Je voudrais défendre ici l’idée que la violence intimidatrice de Trump tant dans les discours que dans les actions met en lumière la dimension politique de l’économie de marché dérégulée du néolibéralisme dans sa spécificité états-unienne, et qu’un bon nombre de racines sociales et culturelles de celle-ci restent encore aujourd’hui insuffisamment reconnues dans leur portée politique. Elles constituent de ce fait un défi pour les puissants efforts actuellement en cours, dans la rue comme aux urnes, d’arracher le gouvernement fédéral et ceux des États à l’extrême droite et de reconquérir l’espace public pour en refaire un lieu de renouveau démocratique et de solidarité, dignité et sécurité.

La culture d’intimidation et de peur

Depuis 2015, Trump se trouve dans une position exceptionnellement favorable pour régner sur un pays traversé par le mécontentement populaire et par l’ampleur d’une culture d’intimidation et de harcèlement moral dans la vie nationale qui, pendant des décennies, par des actes répétés de violence verbale, physique et psychologique, a profondément marqué les esprits et la vie politique du pays.

Pour lcomprendre celle-ci dans ses débuts, il faut remonter au lendemain de la défaite au Vietnam et au commencement de la désindustrialisation des grands centres manufacturiers états-uniens, où se sont forgés des liens étroits entre le sentiment d’insécurité individuelle, l’incertitude économique collective et le destin d’une grande puissance qui déjà semblait au bord du déclin. Cela a donné naissance à une culture de ressentiment et d’irrespect, dont a su profiter une droite populiste, dans trois domaines principaux : le monde du travail, la sphère médiatique publique et la vie politique. Depuis, elle s’est aggravée avec l’entrecroisement des humiliations et des indignités éprouvées dans la vie quotidienne sous l’effet de la mondialisation des économies de marché depuis les années 1990, du choc du 11 septembre 2001 et la longue « war on terror » (2001-18) qui l’a suivi, des effets du réchauffement climatique et des crises de santé publique.[4]

Le déclin croissant de la confiance des Américains en leur pays, en tant que première puissance économique et politique mondiale, imprègne désormais le paysage politique et a provoqué une résurgence du nationalisme violent promu tant par les libertaires de droite que par les chrétiens évangéliques. C’est un avertissement — si l’on en avait besoin — que les empires ne déclinent jamais dans le calme. C’est ce retournement du destin national qui confère au climat toxique actuel de harcèlement moral public et d’intimidation politique son ampleur et son tranchant particuliers.

Alors que l’intimidation comme phénomène de comportement individuel et collectif n’est pas nouvelle et ne se limite guère aux seuls Etats-Unis, depuis trente ans elle y connaît peut-être une virulence et une diffusion dans le corps social quasiment sans égales ailleurs pour ce qui est de son étendue, de sa profondeur et de sa légitimité. Ainsi déjà nombre d’observateurs étrangers l’ont-ils remarqué parlant d’une « culture américaine d’intimidation ». Symptôme révélateur : par exemple, aujourd’hui, dans les lieux de travail, à la différence de beaucoup de pays de la sphère occidentale, le harcèlement moral n’est toujours pas illégal. Cela tient à beaucoup de raisons, entre autres parce qu’aux Etats-Unis les rapports aux bureaux sont régis en premier lieu par une tradition de législation sociale (le Title VII du Civil Rights Act de 1964) qui interdit moins l’intimidation en soi que les actes discriminatoires contre les personnes à cause de leur identité sociale.[5]

Ensuite, il y a la doctrine de la liberté d’expression, régime dit « absolutiste » et « exceptionnel » sur le plan de la jurisprudence internationale et qui est garanti par le premier amendement de la Constitution américaine tel que les tribunaux l’ont interprété depuis un siècle. Elle fait preuve d’une grande tolérance des discours publics – oraux et imprimés – racistes, nazis, etc. à condition qu’ils ne résultent pas en des actes de violence physiques immédiats. De plus, elle ne prend en considération aucun autre élément pertinent (dignité, égalité, respect, etc. ; la souffrance psychique en est exclue). Ce qui fait qu’aux Etats-Unis rares sont les discours qui sont interdits ou tombent sous le coup de la loi.[6]

Même un bon nombre d’organisations progressistes se souscrivent à cette doctrine, notamment la American Civil Liberties Union (ACLU), vieille organisation de défense des droits civiques. Elle a toujours fait sienne cette tradition jurisprudentielle, au point où elle défend devant les tribunaux le droit des groupes d’extrême-droite violents — mêmes armés — de défiler, comme par exemple, quand les autorités de Charlottesville (Virginie) ont voulu interdire la manifestation suprémaciste et néo-nazie armée « Unite the Right » sur la campus de l’Université de Virginie en août 2017 (dont le slogan, on s’en souvient, « Les Juifs ne nous remplaceront pas ! » fut scandé par la foule), ce qui a provoqué par la suite une crise au sein de l’organisation progressiste.

Parti de son terrain traditionnel, la cour d’école, les pratiques de harcèlement moral et d’intimidation se sont répandues non seulement au monde du travail mais aussi aux anciens comme aux nouveaux médias et au monde politique. Ce processus a bouleversé les limites de ce qui était considéré alors comme un comportement public admissible et pulvérisé les derniers vestiges de civilité et de respect dans les conduites et dans le langage de ces trois sphères de la vie nationale. Celles-ci fonctionnent désormais comme des foyers privilégiés de la culture d’intimidation et de peur qui se légitiment mutuellement : les comportements et les propos abusifs dans un domaine — aux bureaux, par exemple — peuvent avoir pour effet d’en autoriser des conduites semblables dans d’autres — les médias ou le monde politique — et inversement.

Objet d’études multiples par les experts depuis les années 1990 – notamment Hélène Hirigoyen et Christophe Dejours, pour ne citer que des chercheurs français – c’est une forme particulière de pouvoir qui est exercée aussi bien par des individus que par des institutions entraînant souvent des traumatismes psychiques, parfois physiques qui déstabilisent les victimes en les diffamant et les humiliant surtout aux yeux d’autrui. Cela va des moqueries, stigmatisation et ostracisme à l’école ; aux critiques abusives, rabaissement, pressions hiérarchiques et représailles au travail ; aux campagnes de calomnie et mises au pilori dans les médias et aux propos et messages haineux, doxing, trolling, et mêmes menaces de mort dans les médias sociaux. Dans le champ politique, on a recours à la diabolisation, mise en cause personnelle, propagation de rumeurs et – dans le cas des Etats-Unis – aux menaces de mauvais traitements, rassemblements et manifestations armés, assauts contre les édifices publics et tentatives d’assassinats.

De la part de l’État, comme l’on peut le constater tant en France qu’aux États-Unis, les moyens d’intimidation et de harcèlement ne manquent pas. Ils vont de la mise sous surveillance, contrôle fiscal, mise en examen arbitraires jusqu’aux mesures de répression confinant au terrorisme : arrestation sans mandat ; enlèvement, expulsion et disparition sans trace des travailleur(se)s et leurs familles en situation irrégulière ; désignation des rivaux (ales) politiques et des dissident(e)s comme autant d’ennemi(e)s de la nation (communistes, terroristes) et déploiement sans motif plausible des forces de l’ordre dans les municipalités en leur accordant l’immunité légale pour leurs actes, aussi violents soient-ils.

Le harcèlement moral et l’intimidation sont une partie intégrante de la dégradation de la vie quotidienne contemporaine désignée par Dejours et Pierre Bourdieu sous le nom plus général de la « souffrance sociale ». Lorsqu’ils atteignent leur but, ils peuvent réduire la capacité de ceux et celles qu’ils visent à entretenir des relations personnelles, à poursuivre leurs études ou leur formation, à travailler de manière productive et, dans le domaine de la vie collective, à prendre part au débat public, se présenter aux élections ou exercer leur capacité d’autogouvernement. Ils relient les expériences individuelles les plus subjectives à celles de la vie publique elle-même.

En d’autres termes, c’est la domination qui s’exerce aux dépens de la souveraineté — c’est-à-dire de la liberté et le pouvoir d’agir de manière autonome — des individus et des communautés. Aujourd’hui, ceci constitue un courant profond de la culture états-unienne au sens large, qui est apparu au cours des dernières décennies et qui, silencieusement, autorise les comportements et les politiques les plus autoritaires. C’est ce qu’a bien compris Donald Trump, entrepreneur devenu politicien, quasiment mieux que quiconque. Agissant dans cette culture où il savait bien prospérer, dans une période de crise nationale, grâce à une personnalité agressive plus grande que nature, il a réussi à transformer un sentiment grandissant de grief personnel en une colère collective efficace.

On peut dater l’apparition d’un véritable théâtre d’intimidation dans la vie politique avec l’arrivée de Newt Gingrich républicain à la présidence de la Chambre des représentants en 1995. D’emblée, il met en œuvre la radicalisation du Parti républicain et ne tarde à provoquer une crise budgétaire sans précédent paralysant l’État fédéral et à ouvrir une enquête sauvage sur la vie privée du président Clinton en 1999 déclenchant ainsi une crise constitutionnelle.

Celle-ci en est suivie aussitôt par une autre quand les membres de l’état-major du Parti républicain envahissent les bureaux de vote en Floride pendant le recomptage des voix des élections présidentielles en 2000 pour menacer physiquement les employés. De sorte qu’ils ont réussi à détourner les élections en faveur de George W. Bush et cela avec l’appui de la majorité républicaine de la Cour suprême qui de sa part, dans un arrêt sans précédent, stoppe la tabulation qui aurait fini par donner la victoire à Al Gore candidate démocrate. C’étaient autant de coups de boutoir portés à l’édifice constitutionnel.

Mise en œuvre avec une virulence accrue par les républicains et leurs alliés médiatiques exploitant les deux premiers amendements de la Constitution (la liberté de l’expression et le droit au port d’armes), l’intimidation politique atteint un nouveau tournant lors de l’élection du premier président noir. Le lendemain de la cérémonie d’investiture d’Obama en janvier 2009, sur les plateaux de CCN et Fox News les présentateurs Lou Dobbs et Glenn Beck ont fait appel aux téléspectateurs à la résistance armée contre la nouvelle administration qui, disaient-ils, projetait de confisquer les armes à feu aux civil(e)s. Puis l’année d’après, en 2010, au plus fort des débats sur l’Obamacare, les supporters du Tea Party, nouveau mouvement d’extrême droite populiste financé par les frères Koch et porté par les fondamentalistes chrétiens, ont assisté aux manifestations contre la législation proposée, fusils chargés à la main, dans le voisinage des meetings que tenait le jeune président. Les agents du Secret Service n’y pouvaient rien pour les en empêcher. Enfin, tout a basculé au pire en janvier 2011 : dans l‘Arizona il y a eu une fusillade visant la représentante démocrate Gabrielle Giffords, championne ardente d’Obamacare et objet de discours menaçants de la part de son opposant ex-Marine, qui l’a grièvement blessée et a fait six morts.

Dès sa première candidature à la présidence en 2016 Trump a porté à l’extrême l’art d’intimidation et de harcèlement : à titre d’exemple, à plusieurs reprises, Trump n’a pas hésité à inciter ses supporters dans les meetings à agresser avec de mauvais traitements les détracteurs présents ; ou à menacer sa rivale Hillary Clinton d’emprisonnement au cas où il aurait remporté les élections et d’assassinat au cas où il les aurait perdues. Pour ses méfaits — et beaucoup d’autres —, il n’a jamais été poursuivi en justice.

Mais Trump n’était pas seul. Après les élections de 2016 et encore après celles de 2020, bon nombre de politiciens républicains entretenant des liens avec les milices armées ont évoqué à mi-mot l’assassinat de leurs rivaux au Congrès ; d’autres n’ont pas hésité à embrasser un suprémaciste connu et assassin de deux manifestants dans le Wisconsin qu’ils traitaient ouvertement de héros national.[7] Tout cela n’était qu’un avant-goût de ce qui allait suivre en janvier 2021 et quatre ans plus tard lors du retour de Trump à la Maison-Blanche.

La révolution libérale et managériale

Le caractère intimidateur de Trump plonge ses racines aussi dans une autre composante de la spécificité états-unienne et très liée à la précédente : une nation qui continue à célébrer PDG et entrepreneurs comme autant de héros populaires et qui reste sous le charme des promesses de la liberté de marché. Mais si sa personnalité publique doit beaucoup à son statut de célébrité à la tête d’un empire immobilier familial new-yorkais, elle est aussi légitimée par les nouvelles pratiques agressives de management qui se sont multipliées dans le monde du travail aux États-Unis depuis les années 1980 et qui persistent encore aujourd’hui.

Cette métamorphose du monde du travail s’est produite après que l’économie états-unienne est passée, dans les années 1970, sous l’emprise de Wall Street et du secteur financier, avec leur exigence de rendements exorbitants et irréalisables. Nous ne connaissons que trop bien ce qui a suivi, et il n’est pas nécessaire revoir ceci dans le détail.

Pourtant, au-delà de l’imposition de la gestion à court terme et de la vague de fusions, de l’irruption de la spéculation financière, de la déréglementation des marchés, des fermetures et délocalisations d’usines, des réductions de salaires, etc. il faudra signaler d’autres pratiques, peut-être moins connues, qui sont dans leur ensemble plutôt particulières aux Etats-Unis : à savoir, la subordination de la couverture santé au statut professionnel et l’introduction très tôt de la rémunération au mérite, de la sous-notation forcée, du recours aux travailleurs désormais reclassifiés sous le nom d’« entrepreneurs indépendants » (independent contractors).

Ces pratiques particulières ouvrent grand les portes à ce que l’on appellera par la suite « la gestion par la terreur » (management by terror) sur les lieux de travail qui étaient déjà livrés à la merci du at-will employment (licenciement sans motif), régime de travail unique aux Etats-Unis qui date de la fin du XIXe siècle et toujours en vigueur grâce auquel d’un jour à l’autre les salarié(e)s ne savent jamais qui va perdre son poste et par la même occasion qui se verra couper tout accès aux assurances-maladies.

Par conséquent, les employé(e)s de bureau, peu assuré(e)s de conserver leur emploi, se sont retrouvé(e)s pris dans un étau entre la course aux profits à court terme et la « discipline du marché » tant vantée, censée récompenser la réussite et sanctionner l’échec. Ils et elles se sont également trouvé(e)s pris(e)s dans une contradiction criante : entre d’un côté, le nouveau discours des directions des ressources humaines sur le « travail en équipe » et la « flexibilité », qui promettait des relations de travail informelles et coopératives, valorisait les compétences relationnelles et incitait les salariés à s’investir toujours davantage dans leur travail ; et de l’autre, l’expérience quotidienne de pratiques d’intimidation qui renforçaient les hiérarchies d’autorité et de statut dans les équipes placées sous la coupe d’un supérieur autoritaire.

C’est ainsi qu’a commencé, selon la formule de l’observateur de Wall Street Stanley Bing, une ère économique impitoyable « d’avidité à court terme et d’insécurité à long terme », dont on n’est pas encore sorti aujourd’hui.[7]

Avec elle sont apparues de nouvelles créatures : le patron tyrannique (le « bullying boss » ) et l’entrepreneur intimidateur. Ce sont les derniers avatars en date de la galerie des hommes d’affaires — souverains, distants, imprévisibles, manipulateurs, abusifs, arbitraires et vindicatifs. Aussitôt, tant dans la presse d’affaires qu’aux bureaux, se sont multipliés des sobriquets mi-critiques, mi-admiratifs tels que « franc-tireur » (loose canon), « celui qui en a » (old blood and guts), « Rambo en costard » (Rambo in pinstripes), « Jack l’éventreur » (Jack the Ripper) et « Prince des ténèbres » (Prince of Darkness). Parmi les noms qui défrayaient la chronique à l’époque figuraient ceux des personnalités telles que le futur secrétaire de la défense Donald Rumsfeld (alors PDG de G. D. Searle Pharmaceuticals), Steve Jobs (PDG de NEXT Computing), Andrew Grove (Intel), Jack Welch Jr. (General Electric) et les frères Harvey et Robert Weinstein (Miramax Films).

Ce sont autant d’ascendants, ou plutôt de confrères, de l’occupant de la Maison-Blanche actuel. Nous y reviendrons.

La sphère médiatique

Entretemps, loin des bureaux et des cours de récréation, les nouvelles pratiques d’intimidation commencent à se faire jour dans la culture de masse états-unienne où elles trouvent un terrain propice dans le fait que l’audiovisuel a toujours été entre les mains des grandes sociétés privées (ABC, NBC, CBS) et non de l’État — autre spécificité états-unienne —, ce qui a rendu plus aisée la dérégulation et la fragmentation de l’audiovisuel aux Etats-Unis et ceci bien avant d’autres pays. Il ne fallait pas attendre la privatisation avant de passer à l’affaiblissement des conduites normatives par la montée de la télévision câble et par l’arrivée à la radio et à la télévision des talk shows où l’on assiste à l’irruption d’un ton et d’un style nouveaux sur les ondes.

Les talk shows sont animés par des personnalités très agressives telles que Howard Stern, Rush Limbaugh et Bill O’Reilly, qui suscitent et exploitent la rage de leur public largement masculin qui s’en prend aux suspects habituels : les féministes, les Noirs, les libéraux, les gens de gauche, les gays et les immigrés. Leurs émissions font voler en éclats les derniers vestiges du langage respectueux et poli qui subsistaient encore sur les plateaux du vieux paysage médiatique. Conspuer les invités de gauche devient pratique courante et, dans le cas de O’Reilly, on ne peut pas exclure le recours aux mauvais traitements.

Plus insidieuses peut-être encore sont les émissions de la télé-réalité qui mettent en scène une compétition extrême entre les concurrents qui se voient éjecter brutalement un par un à la fin de chaque émission dans autant de spectacles d’humiliation cruelle. Vue d’aujourd’hui, la révolution dans le discours public provenant des talk shows et de la télé-réalité a bien préparé le terrain pour le cyberharcèlement qui vingt ans plus tard portera encore plus loin la culture d’intimidation dans la vie du pays.

Le libéralisme et le libertarianisme états-uniens devant l’histoire Le succès populiste de Trump témoigne également de la puissance persistante de deux autres phénomènes étroitement liés qui sont parties intégrantes de l’exceptionnalisme américain.

D’abord, les promesses sans cesse renouvelées d’accomplissement personnel et de prospérité matérielle qu’une nation d’immigrants adresse depuis longtemps à ses habitants — aux anciens comme aux nouveaux — en se présentant comme la terre promise des opportunités. Puis, il faut rappeler son passé de colonie de peuplement dont les échos des présupposés se font entendre encore aujourd’hui, selon lesquels la promesse de devenir maître de son propre destin y a souvent impliqué l’exercice d’une souveraineté violente sur d’autres peuples (à commencer — dans le cas des hommes blancs — par la chance de devenir propriétaire des esclaves). Passé politique qui se reflète encore aujourd’hui dans la Constitution américaine dont le Collège électoral, qui favorise toujours les États ruraux, fut créé exprès à l’origine pour protéger entre autres le pouvoir des États esclavagistes et où, dans le calcul du nombre de représentants auquel chaque État avait droit, les populations esclaves furent incluses mais comptées seulement à 60% de leur recensement total.

Ensuite, il faut citer un libéralisme de marché enraciné depuis toujours et, plus particulièrement, sa variante antiétatique plus extrême, le libertarianisme dont les origines remontent à la Révolution américaine. À la base de celle-ci fut la révolte des colons contre la politique fiscale arbitraire de la Couronne britannique (lancée par la fameuse « Boston Tea Party » en 1773). Le mouvement d’extrême droite Tea Party (soutenu par plus de 40 millions de supporters), né à la suite de l’ascension d’Obama à la Maison-Blanche en 2009 et qui a fini par dominer le Parti républicain, s’en est réclamé ouvertement.

La Révolution a été également nourrie par le ressentiment populaire contre les obstacles que les autorités anglaises opposaient au désir des colons blancs de poursuivre l’expansion vers l’Ouest sur les terres autochtones. Le slogan anti-État et anti-tyrannie « Don’t Tread on Me » — « Ne me marche pas dessus » — inscrit sur le drapeau de Gadsden en demeure l’un des emblèmes les plus éloquents de la Révolution américaine. Devenu au XXIe siècle l’enseigne de choix pour les milices armées d’extrême droite états-uniennes, ce drapeau était omniprésent parmi les foules insurrectionnelles qui se sont lancées à l’assaut du Capitole en janvier 2021.[8]

C ‘est pourquoi, à mon avis, aux Etats-Unis les forces progressistes sous-estiment à leurs risques et périls la force d’attraction dont jouit encore aujourd’hui ce vieil imaginaire libertaire d’un pays capitaliste. Par exemple, la journaliste russo-américaine Masha Gessen a prétendu que ce qui manque aujourd’hui à la culture publique états-unienne, c’est un récit utopique partagé, capable de mobiliser les espoirs autour d’un avenir collectif meilleur. [9] Comme bon nombre de commentateurs européens et d’universitaires états-uniens spécialistes de l’histoire européenne, Gessen néglige le fait qu’il existe déjà aux États-Unis un puissant discours qui remplit précisément cette fonction — mais qui soutient en même temps la politique violente de Trump et de ses alliés républicains : c’est précisément le libéralisme de marché et, tout particulièrement, sa variante antiétatique, le libertarianisme.

Comme tous les libéralismes, aux Etats-Unis le libéralisme — et a fortiori le libertarianisme —privilégie les marchés peu régulés, l’entreprise privée, l’initiative individuelle et la liberté personnelle. Selon cette vision du monde, l’esprit d’entreprise agressif et des marchés soumis à un minimum d’intervention gouvernementale constituent la voie royale vers l’accomplissement personnel et le bien collectif. Cela dit, il faut signaler qu’il y a toutefois dans le discours libertaire états-unien portant sur les libertés politiques deux versants, l’un qui appuie les programmes de droite, en l’occurrence le trumpisme, et l’autre que, nous verrons plus loin, qui inspire les mouvements de gauche, comme aux années 1960 et encore aujourd’hui.

À la différence de l’Europe, cette tradition pour ainsi dire « libérale libertaire » états-unienne est non seulement très vieille mais aussi elle ne s’est jamais confinée aux seules élites dirigeantes. Comme l’a souligné Foucault dans ses cours aux années 1970 consacrés au néolibéralisme et à sa nouvelle conception du gouvernement, contrairement au libéralisme dans beaucoup de pays, cette forme de libéralisme a toujours fonctionné aux États-Unis comme une véritable « méthode de pensée », une manière utopique et largement partagée « d’être et de penser »[10] On pourrait ajouter en disant que pour beaucoup d’Américains, cette forme de libertarianisme fait partie du rêve américain et constitue un véritable « American birthright » ; c’est-à-dire, elle sous-tend un sentiment de privilège profond, sentiment qui est partagé aujourd’hui aussi bien par les citoyens ordinaires que par les PDG.

Ceci explique en partie comment cette puissante culture capitaliste arrive à constituer le socle d’une forme paradoxale et particulière du populisme états-unien qui est à la fois violemment hostile aux élites et fasciné par ceux qui réussissent, notamment dans le monde des affaires et par l’univers de la richesse où habitent ces derniers.

Lorsqu’il s’agit des élites nationales, il faut cependant préciser que le libéralisme dans son aspect libertaire n’est nullement propre aux États-Unis. Ce que souligne l’historien des idées Quinn Slobodian et Pierre Dardot et Christian Laval, c’est qu’au sein même de l’Europe il existe depuis le XXe siècle, parmi les élites, une puissante tradition intellectuelle et politique libertaire dotée, elle aussi, d’une composante utopique. C’est bien entendu le courant de pensée représenté par des économistes austro-américains comme Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, ainsi que par les membres de la Société du Mont-Pèlerin.[11]

C’est donc l’étendu populaire du libéralisme radical qui distinguait largement les États-Unis des autres pays surtout en Europe et ce jusqu’aux années 1980. À cette époque tout a commencé à changer avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de son programme populiste néolibéral. Comme l’a montré le sociologue anglais Stuart Hall qui avait observé à chaud ce tournant étonnant, le thatchérisme a révolutionné les attitudes populaires au Royaume-Uni en prônant une « culture d’entreprise » positive qui liait la liberté aux activités du libre-marché et la redéfinissait à travers le « choix » consumériste et le « rapport qualité-prix » (« value-for-money »), érigés en seules mesures du bien individuel et collectif.[12]

C’est donc cette tradition libertaire et populaire vieille de plusieurs siècles et toujours mobilisatrice que Trump et les républicains radicalisés ont su exploiter avec l’efficacité que l’on lui connaît.

En 2026, aux Etats-Unis la version libertaire du néolibéralisme ne fait que gagner en puissance et en radicalité. Beaucoup de ses partisan(e)s, épris du fantasme de marché « pur » et suivant le défunt Murray Rothbard, théoricien états-unien populiste d’extrême droite de l’anarcho-capitalisme, vont désormais au-delà de l’idée même d’un État anti-État pour prôner la destruction de l’État et de la fonction publique tout court. Ils exercent une influence croissante sur les politiques de l’administration actuelle.

Aujourd’hui à l’image de la marque personnelle de Trump, comme des commentateurs l’ont souligné, le libertarianisme populiste et autoritaire s’est mondialisé, gagnant des adeptes parmi un nombre croissant de dirigeants gouvernementaux d’extrême droite et leurs masses de partisan(e)s et sur des gouvernements contemporains — tout particulièrement en Amérique latine. Il contribue à façonner les politiques qui cherchent à défaire l’État-social et les institutions démocratiques.

roddeyreid

Chercheur en études culturelles

Notes

[1] Voir R. Reid, « La Culture d’intimidation aux Etats-Unis », Esprit, août-septembre, 2009-8, p. 50-68 ; pour une enquête plus approfondie et détaillée non seulement de l’histoire de la violence politique états-unienne sous ses multiples facettes depuis trente ans mais aussi des tactiques et stratégies employées aujourd’hui sous Trump 2.0, voir mon dernier ouvrage qui est conçu à l’usage du grand public et des activistes : Confronting Political Intimidation and Public Bullying : A Handbook for the Trump Era and Beyond, 2025, 272 p. : https://roddeyreid.squarespace.com/.... C’est une nouvelle édition entièrement remaniée et augmentée du livre publié en 2017 qui comportait une analyse de Trump 1.0 à ses débuts (138 p.).

[2] Sur la « souveraineté grotesque » et, plus généralement, sur le caractère excessif, « grotesque », du pouvoir absolu, qu’il soit personnel ou bureaucratique, voir M. Foucault, Les Anormaux, Paris, Le Seuil/Gallimard, 2004, p. 11-12 ; pour un survol concis de la première année de la seconde mandature, voir F. Escalona, « Un an de Trump : le « changement de régime » appliqué aux Etats-Unis », Mediapart, 20 janvier 2026.

[3] Voir M. Foucault, Il faut défendre la société, Paris, Le Seuil/Gallimard, 1997, p. 232 ; et H. Arendt sur le mépris qu’éprouvait Hitler à l’égard du peuple allemand, The Origins of Totalitarianism, New York, Harcourt, 1968, p. 360-61, 416.

[4] Pour une analyse plus compréhensive et achevée, voir Reid, « La Culture d’intimidation aux Etats-Unis » ; et pour une approche comparée « transatlantique », voir également « Affect, Trauma, and Daily Life : Transatlantic Legal and Medical Responses to Bullying and Intimidation » in Science and Emotion after 1945 : A Transatlantic Perspective, F. Bliss et D. Gross, eds., Chicago, University of Chicago Press, 2014, p. 365-86.

[5] D. C. Yamada, « The Phenomenon of ‘Workplace Bullying’ and the Need for Status-Blind Hostile Work Environment Protection », Georgetown Law Journal vol. 88, no.3, 2000, p. 475-546.

[6] F. Schauer, « The Exceptional First Amendment », Faculty Working Papers, John F. Kennedy School of Government, Harvard University, février 2005. Le présupposé philosophique des partisans de la doctrine « absolutiste » de la liberté d’expression, c’est que l’État constitue la source principale des menaces pour la démocratie et non pas les organisations ou des groupes de la société civile. Ce présupposé foncier est également partagé par les politistes tels que Steven Levitsky et Lucan Way (voir S. Sinanglu, L. A. Way et S. Levitsky, « Can Capitalism Save Democracy ? », Journal of Democracy, vol. 36, no. 3, juillet 2025, p. 5-15). De ce point de vue, les autorités de l’État, auxquelles on pourrait faire appel pour contrôler les déclarations et les actions des organisations manifestement violentes, représentent en général un plus grand danger pour la démocratie que les actes de celles-ci.

[7] S. Bing, Crazy Bosses : Spotting Them, Serving Them, Surviving Them, 1re éd. New York, William Morrow, p. 59-70. Traduit de l’américain par l’auteur. Voir également P. Dardot et C. Laval, La nouvelle raison du monde : Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009, p. 442-52.

[8] Voir D. Neiwert, The Age of Insurrection : The Radical Right’s Assault on American Democracy, Brooklyn, NY, Melville House, 2023. La révolte anti-État voici deux cents cinquante ans est peut-être mieux saisie comme une insurrection contre des pratiques arbitraires plus typiques du temps révolu des anciennes monarchies absolues qui survivaient en colonie alors qu’elles avaient disparu en métropole cent ans auparavant avec l’avènement du régime monarchique parlementaire au Royaume-Uni. Phénomène colonial, si on veut, qui s’est ensuite perpétué chez les colons après l’indépendance qui, à leur tour, ont poursuivi des politiques expansionnistes encore plus arbitraires et violentes envers les populations autochtones de l’Amérique du Nord. C’est le legs de ses vieilles pratiques qu’on peut encore entendre dans les propos de l’extrême droite suprémaciste états-unienne aujourd’hui.

[9] M. Gessen, « Masha Gessen on Truth, Lies, and Totalitarianism in Russia and the U.S. », Bay Area Book Festival, Berkeley, 3 juin 2017

[10] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Le Seuil/Gallimard, 2004, p. 224.

[11] Q. Slobodian, Crack-Up Capitalism : Market Radicalism and the Dream of a World without Democracy, New York, Metropolitan, 2023 ; La nouvelle raison du monde, p. 219-69.

[12] S. Hall, « Learning from Thatcherism », in The Hard Road to Renewal : Thatcherism and the Crisis of the Left, London, Verso, 1988, p. 278.


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