Dans quelle mesure l’AfD est-elle fasciste ?

mardi 6 octobre 2026.
 

Le fait que l’AfD soit désormais en mesure de participer à des coalitions gouvernementales au niveau régional, voire fédéral, a relancé le débat sur son interdiction. Cela repose sur cette idée selon laquelle l’AfD serait un parti fasciste qui se place en dehors du « consensus des démocrates » et qui devrait donc être mis au ban de la société – ce qui ne l’empêche toutefois pas de gagner en popularité. Le débat fait rage depuis un certain temps déjà, sans aboutir à une conclusion. On peut se demander : où cette discussion mène-t-elle ?

Les dangers que représente la montée en puissance de l’AfD pour les droits démocratiques et sociaux sont incontestables : chasse aux migrant·e·s ; discours haineux contre les minorités et celles et ceux qui pensent autrement ; atteintes aux droits des femmes ; manipulation des institutions – en particulier les moyens de communication, la justice et l’éducation – dans le but de les contrôler, le cas échéant par la corruption ; affaiblissement croissant des parlements ; attaques contre les syndicats, etc.Les militant.es de gauche utilisent souvent le terme « fasciste » dans ce contexte pour désigner « la fin de notre liberté d’action » ou « une répression maximale » – des formulations qui sont plutôt l’expression d’une réaction émotionnelle.

Si cet aspect est important et utile pour s’opposer aux voix qui minimisent la menace que représente l’AfD en considérant que son succès électoral est déjà un signe de « normalité », cela suffit-il pour formuler une stratégie susceptible de faire reculer ce parti ?

De nombreuses analyses soulignent que l’AfD « n’est pas fasciste dans son ensemble, car outre l’idéologie fasciste, elle défend également d’autres idéologies qui, bien que réactionnaires, contredisent – par leurs positions fanatiques en matière de propriété et leur fondamentalisme chrétien – la conception étatique autoritaire et völkisch du fascisme, du moins pour ce qui touche à la société à laquelle cette formation entend aboutir » (ainsi que l’explique Andreas Kemper, spécialiste de l’AfD, sur son site).

Une telle définition pourrait laisser entendre que la partie fasciste finira par prendre le dessus sur l’ensemble dès lors que l’AfD aura pris le contrôle de certaines institutions.

Est-ce vraiment le cas ? Qualifierions-nous aujourd’hui l’Italie de pays sous régime fasciste ? C’est là, pour le moins, que l’on constate à quel point ce terme est utilisé de manière floue, voire à la légère. À Gênes, l’année dernière, les dockers ont menacé de faire grève si des armes devaient être chargées à destination d’Israël. Peut-on imaginer une grève sous Mussolini ?

En réalité, les partis dits « du centre » se rapprochent à grands pas de l’AfD – notamment en matière de politique d’expulsion, ou lorsque le ministre de l’Intérieur Dobrindt souhaite lever le principe de séparation entre les services secrets et la police. C’est surtout avec l’aile droite de la CDU que les frontières sont parfois floues – comme le montre également la récente migration massive d’électeurs de la CDU vers l’AfD. (D’ailleurs, dans sa démarcation vis-à-vis de l’AfD, la CDU invoque moins les attaques de cette dernière contre les droits et les procédures démocratiques que sa position vis-à-vis de la Russie et de l’UE.)

S’agit-il là de tendances à la fascisation ? La question est plus complexe : compte tenu de la crise systémique générale et profonde du capitalisme, on peut supposer que des solutions fascistes sont envisagées par les classes dirigeantes, ce qui est d’ailleurs manifeste chez des milliardaires américains du secteur des technologies comme Peter Thiel. On ne peut toutefois pas affirmer que de telles solutions soient d’ores et déjà à l’ordre du jour. Ce qui se profile en revanche, c’est la marche vers un État autoritaire qui n’hésitera pas à démanteler les acquis sociaux et démocratiques et à réprimer violemment toute résistance. Ce virage autoritaire se traduit par la volonté croissante de certaines franges de la CDU et du FDP de former, d’une manière ou d’une autre, des gouvernements avec l’AfD.

Violence et terreur

Une comparaison avec les partis fascistes classiques des années 1920 et 1930 montre à quel point les différences sont grandes. L’AfD est issue de la rébellion national-conservatrice contre l’euro et l’intégration européenne. Elle souhaite un retour à la « souveraineté nationale » et à la grandeur allemande, quoi que cela puisse signifier aujourd’hui. Elle est issue de la CDU, mais n’a pas pu empêcher l’infiltration de courants d’extrême droite, voire fascistes, au sein de l’AfD, ce qui l’a poussée très loin à l’extrême droite. Dès le début, elle a combiné des positions nationalistes et libérales.

Et le NSDAP ? Son noyau dur était constitué par la SA, la « Section d’assaut », à la fois garde du corps paramilitaire, service d’ordre et troupes de choc. Son chef, Ernst Röhm, avait rejoint en 1919 le Freikorps Epp, qui avait participé à la répression violente de la République des conseils de Munich. C’est parmi les Freikorps et certaines factions de la Reichswehr qu’il recruta les membres de la SA avant même la fondation du NSDAP en 1920, auquel il fut l’un des premiers à adhérer. Il s’agissait de soldats et d’officiers frustrés, mutilés de guerre, qui ne savaient pas comment faire face à leur défaite autrement qu’en adhérant à la fameuse légende du « coup de poignard dans le dos ». Ils avaient des armes et transposaient en temps de paix l’expérience et la pratique de la violence acquises pendant la guerre.

Le personnel politique du NSDAP avait poussé sur ce terreau. Mussolini aussi a recruté ses « Fasci » parmi ces militaires démobilisés, en haillons et désorientés, qui portaient en eux la déception nationaliste face à la « victoire mutilée » (vittoria mutilata) et dont la guerre civile contre le « danger rouge » a constitué le baptême du feu. C’étaient là des nazis bien trempés qui terrorisaient la population par leurs défilés.

Ces partis avaient une aversion profonde pour le libéralisme.

Le Parti

On ne peut pas comparer cela à la situation actuelle. Aujourd’hui, ceux et celles qui composent les partis d’extrême droite bénéficiant d’un large soutien populaire ont grandi dans des sociétés qui ont connu 80 ans de paix relative. Les nazis voulaient un retour à un État prémoderne fondé sur le droit féodal médiéval (Mussolini rêvait du retour de l’Empire romain). L’AfD, quant à elle, souhaite un retour à l’État-nation souverain fondé sur un libéralisme économique poussé à l’extrême.

Pour les nazis, le parti était le noyau dur du nouvel État, et ils avaient pour objectif d’en faire un vaste vivier de cadres capables d’occuper des postes de direction dans les secteurs les plus divers de la société. Le parti était leur instrument pour contrôler la société jusque dans ses moindres recoins.

L’AfD a besoin du parti, de manière tout à fait classique, pour obtenir des sièges au Parlement et accéder aux autres leviers du pouvoir. Le soir des élections, le 6 septembre, le chef du parti, Chrupalla, n’a pas déclaré : « Maintenant, nous allons nettoyer la porcherie de fond en comble. » Il a déclaré : « Nous sommes des démocrates et nous dialoguons avec tout le monde. » Cela ne signifie rien d’autre que : « Le temps de casser les chaises est révolu. Nous pouvons désormais accéder au pouvoir, et pour cela, nous ferons les compromis nécessaires. »

Fin 1932, le NSDAP comptait 850 000 membres ; seul le SPD en comptait davantage, avec un million. (À la fin de la guerre, le parti nazi avait multiplié par dix le nombre de ses membres). L’AfD compte à peine plus de membres que le FDP à l’échelle nationale (73 000) ; en Saxe-Anhalt, elle n’en compte que 3 000, soit moins que Die Linke à Cologne, alors que la population y est deux fois plus importante. Elle ne peut gouverner autrement qu’à travers les institutions étatiques existantes, qu’elle doit toutefois partager avec d’autres. Elle peut y causer beaucoup de dégâts et même les déformer. Cela suffirait, dans le pire des cas, pour instaurer une dictature, mais pas pour un régime fasciste.

Le NSDAP a réussi (après sa prise de pouvoir), grâce à son poids considérable et à son organisation, ce qu’aucune institution étatique, même la plus répressive, ni aucun service secret ne peut accomplir à lui seul : la surveiller et terroriser la population jusque dans les moindres aspects de la vie.

Les sources de danger

Il existe certes de nombreuses analogies entre la situation de crise actuelle et la fin de la République de Weimar. Cela ne signifie toutefois pas que les solutions seront les mêmes. Des dangers guettent également ailleurs – notamment, peut-être, du fait des conséquences sociales de la révolution de l’IA : la concentration d’une immense quantité de données entre quelques mains, grâce à laquelle un État de surveillance totale peut être créé.

En étiquetant l’AfD comme fasciste, on espère que l’instauration d’un tabou dissuadera les gens d’adhérer au parti ou de voter pour lui. Cette approche a échoué. Le tabou n’a pas fonctionné, car la comparaison historique est boiteuse. En revanche, il n’existe pour l’instant aucune réponse à la question de savoir ce qui peut empêcher la radicalisation de l’extrême centre.

La confrontation avec les milieux bourgeois et petits-bourgeois est inévitable. En revanche, le fait que, parmi les travailleurs, l’AfD soit, depuis les élections fédérales de 2025, le parti le plus fort avec 38 % des voix, loin devant la CDU/CSU (22 %) et le SPD (12 %), n’est pas une fatalité. C’est le résultat du suicide politique du SPD et des syndicats qui, dans une tragique répétition de 1933, préfèrent courir à leur propre perte plutôt que de défendre leur organisation et leurs membres.

Aux États-Unis, nous avons pu voir que dans des syndicats confrontés à ce type de crises existentielles, ont émergé de nouvelles figures de militants et militantes courageuses, qui ont su répondre au besoin profond d’une résistance combative et provoquer un changement de cap. Y parviendrons-nous également en Allemagne ? Cela devient urgent.

Angela Klein

Source - Sozialistische Zeitung, 26 septembre 2026


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