Le capitalisme sur une scène de théâtre (Le faiseur par Balzac, 1851)

mardi 13 août 2019.
 

1851 : sous le personnage de théâtre, un aigrefin de la Bourse, façon Madoff

Sur l’argent, voyez Balzac ! Pour en avoir beaucoup rêvé, beaucoup perdu, pour avoir couru après et désespéré de devenir un jour riche, voire richissime, il sait en parler comme personne dans ses romans et dans son théâtre. C’est le cas dans Le Faiseur, l’une de ses pièces en cinq actes où il se prend pour Molière et Beaumarchais réunis et où il se démasque. Car Mercadet, son personnage principal, c’est lui, trois fois lui...

Nous sommes dans les années 1840. La monarchie financière de Louis-Philippe s’est épanouie. Côté cour, Mercadet joue les bourgeois, les hommes établis. Il reçoit volontiers dans son hôtel particulier, commande avec autorité et doigté ses domestiques, tient à ce que sa femme et sa fille soient habillées par les plus grands couturiers et admirées par le Tout-Paris : "Une femme est une enseigne pour un spéculateur", assène-t-il avec son cynisme ordinaire. Côté jardin, Mercadet est un agioteur aux abois. Ruiné, au bord de la faillite, près d’être arrêté comme un vil gredin, ce boursicoteur trouve en lui les ressources pour tenir bon et échafauder mille plans pour s’en sortir. C’est un Madoff encore en liberté, un roué persuadé de toujours pouvoir rebondir et se refaire alors que tout est défait. Son génie réside dans sa capacité à dire à chacun les mots qu’il attend, de promettre à tous ce qu’ils espèrent secrètement. Cet animal est évidemment doté d’une intelligence vive et d’un sang-froid remarquable. A tel point qu’on en ferait bien un personnage de théâtre...

Au premier acte, il est perdu mais conçoit de marier sa fille unique, Julie, beauté très médiocre mais esprit fin, au jeune Michonnin de La Brive, supposé riche. Ce père indigne fait fi des sentiments de Julie pour le jeune Adolphe Minard, sans fortune et touchant de modestie.

Au deuxième acte, Mercadet marque des points. Il fait avouer au jeune prétendant qui gêne ses plans que Julie ne l’intéresse que très accessoirement : c’est sa dot qu’il convoite. Il parvient momentanément à le neutraliser et propulse son rival en avant de la scène.

Au troisième acte, il s’avère que le mirifique Michonnin de La Brive s’appelle Michonnin tout court, qu’il est perclus de dettes et que le mariage est son dernier recours. Prétendu riche à souhait et donc "plumable", il ne cherche en fait qu’une oie à plumer. Mercadet, aigrefin de la Bourse, a trouvé sans le savoir un compère, un fils, un héritier. Un jeune clone très doué et prêt lui aussi à tirer toutes les ficelles du métier.

Tout cela peut paraître bien convenu, et ça l’est. Mais Balzac ajoute à chaque scène, à chaque échange un sel particulier. Les traits d’esprit, les bons mots fusent. Cela ricoche de partout. Les réparties font rire comme dans un théâtre de boulevard. "Vous êtes impayable !", lance Mercadet à l’un de ses créanciers. "Je suis impayé, Monsieur Mercadet", rétorque le malheureux. Le public applaudit.

Au théâtre comme dans le roman, Balzac est un moraliste lucide. Il croque les travers de ses contemporains, tous fascinés par les sortilèges de l’argent. Comme lui ! Car Balzac ne s’épargne pas dans cet autoportrait. Lui aussi fait des châteaux en Espagne, parie sur la Bourse à l’instar d’une société louis-philipparde avide. Lui aussi veut toujours se lancer dans les affaires. "Enrichissez-vous !"

Mercadet résume sa soif d’argent. Michonnin de La Brive son arrivisme. Le jeune loup s’amuse : "Je serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes les époques, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions !" Nouveaux applaudissements !

Mais le fond est ailleurs, plus précisément dans la corruption des usages, l’envie qui pervertit tout, l’obsession de gagner plus et vite. Sans travailler. Mercadet est possédé par un rêve : "Je serai le Napoléon des affaires." A cette aune-là, il ne se contente pas d’arranger un mariage de convenance. Il décide aussi de se refaire en jouant à la baisse les actions des mines de la Basse-Indre. Dans le huis clos de son salon, il reçoit pour mieux téléguider les uns et manipuler les autres. C’est un artiste étourdissant. Un grand faiseur, à savoir un brasseur d’affaires louches. Sa philosophie est d’en imposer, de faire croire qu’il est au faîte. Cela lui permet de gagner du temps, de faire publier des rumeurs dans les gazettes. Il embrouille tout le monde, sublime de rouerie, maître en duperie. Au reste, Le Faiseur est une pièce sur la duperie.

Bref, Balzac brosse sur scène un monde cruel qui est la trame de nombre de ses romans jusqu’au moment où il brode un happy end improbable. Son associé qui l’avait ruiné, l’infâme Godeau, en fuite aux Indes, revient miraculeusement. Soudain généreux et bienveillant, il pourvoit à tout et rembourse la totalité des créanciers de Mercadet. Mieux, on apprend qu’il avait un fils, le jeune Adolphe Minard ! Julie va enfin pouvoir convoler en justes noces !

On ne se moque pas. Balzac a travaillé durant presque dix ans sur cette pièce. Il n’y a mis un point final que deux ans avant sa mort en 1850. Il voulait confier le rôle principal au célèbre Frédérick Lemaître. Hélas, la pièce ne fut montée qu’un an après sa mort. Balzac y croyait comme on croit à une bonne affaire... L’argent, toujours. Le théâtre rapportait en son temps bien plus que les romans. Il voulait s’y faire une place, briller et empocher comme Alexandre Dumas et tant d’autres des cachets mirobolants. Mais Balzac, cet immense romancier, n’était pas un grand du théâtre. La scène le boudait. Il serait faux de prétendre que l’histoire a rectifié ce premier jugement. Balzac n’est toujours pas Molière, même s’il nous apprend beaucoup de choses sur la très humaine boulimie d’argent.

LE FAISEUR. Comédie en cinq actes et en prose d’Honoré de Balzac. Edition L’Avant-Scène Théâtre no 524, 1973.

Laurent Greilsamer


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