Uruguay : Les Tupamaros, de la guerilla des années 1960 à la présidence de la république pour Mujica avec le Frente Amplio ? (un grand article d’Alexis Corbière)

dimanche 21 octobre 2018.
 

1) Uruguay : courte histoire des Tupamaros, avant la naissance du Frente Amplio

Il faut s’intéresser à l’Uruguay. Politiquement, j’entends (quoique le pays soit aussi touristiquement très attirant et la majorité des uruguayens tout à fait charmants). Quand on est un militant français, engagé dans « l’autre gauche » pour la construction d’une force politique nouvelle, on doit savoir s’enrichir de toutes les expériences. Cela me semble d’une importance majeure. Internationaliste, nous devons être attentifs à toutes les formes d’organisations existantes au monde qui permettent à la gauche d’être majoritaire, sans rien lâcher sur la critique du capitalisme. Je crois d’ailleurs que l’un est la condition de l’autre. C’est le cas en Uruguay. Je l’ai déjà écrit précédemment, ici, le gouvernement Frente Amplio (FA) qui a dirigé ce pays pendant 5 ans a entrepris une série de réformes sociales très conséquentes.

On peut certes adresser encore bien des critiques à la gauche uruguayenne. Elle n’est pas sans défaut. Personnellement, en parcourant l’Amérique du Sud je ne suis pas à la recherche d’un pays idéal, où une gauche pure et parfaite serait en action. L’expérience m’a appris que ce type de « modèle qu’il suffirait d’appliquer à la lettre » n’existe pas. Transformer la société oblige quotidiennement à faire face à une longue suite de difficultés, ayant leurs propres expressions nationales, qui imposent parfois de reculer ou de prendre des chemins de traverse. Les débats et controverses ont d’ailleurs été nombreux pendant toute la mandature au sein du FA. Mais, cinq ans plus tard, l’œuvre accomplie est considérable, c’est indéniable. De toute façon, ce n’est pas au bilan de ce premier gouvernement que je me consacrerai dans cet article, car ceci est déjà l’objet d’autres publications et de plus, je l’ai déjà évoqué sur ce blog.

Je reviens à mon sujet. Je crois important d’essayer de comprendre ce qu’est le Frente Amplio, son fonctionnement, et connaitre d’abord (un peu) le principal courant politique qui le compose : les ex. Tupamaros devenus au sein du FA Mouvement pour la Participation Populaire (MPP). Pour cela, j’emprunte largement aux conversations que j’ai pu avoir avec des militants Tupamaros qui ont vécu pleinement cette époque, à quelques lectures effectuées ces jours-ci ; notamment le numéro 74 de la revue « Problèmes d’Amérique Latine » (éditions Choiseul), ou encore au livre d’Alain Labrousse « Tupamaros, des armes aux urnes » (éditions du Rocher) paru il y a quelques jours.

Si je m’arrête sur ce cas particulier, ces ex Tupamaros dont est issue José « Pepe » Mujica le candidat du FA pour l’élection présidentielle qui devrait être élu le 29 novembre, c’est qu’il s’agit d’un fait sans précédent dans toute l’Amérique Latine. Un groupe politique qui a dirigé une organisation politico-militaire, pratiquant la guérilla, se réclamant du marxisme, dans les années 60, est en situation de voir un des siens diriger son pays par la voie électorale. Ceci étant effectué dans le cadre d’une action collective, et non d’une trajectoire individuelle d’un homme ayant renoncé à ses combats passés.

Sur ce point, le cas de l’Uruguay est unique. Au Chili, le MIR n’existe plus et ceux qui se réclament de cet engagement de jeunesse sont parfois devenus des « sociaux libéraux » de chocs qui privatisent quand ils sont ministres. En Bolivie l’ELN n’est plus depuis l’épisode tragique de la mort du Che. En Argentine, le PRT et les Montoneros n’ont plus aucune réalité…

Alors, qui sont ces Tupamaros ?

D’abord, le noyau originel vient pour l’essentiel du PS uruguayen, Parti très marqué par les luttes indépendantistes, qui a rompu avec l’Internationale socialiste, et particulièrement le PS français depuis 1962 à cause de l’épisode algérien. Je rappelle pour mémoire que le PS Uruguayen, et son fondateur Emilio Frugoni, avaient accueilli Jean Jaurès en 1911 à Montevidéo. Il restera très marqué par cette visite et le portrait de Jaurès est encore affiché sur les murs de la Cas del pueblo, le local du PS U.

Vers le milieu des années 60 donc, à l’initiative de Raul Sendic (le grand dirigeant historique de ce groupe) et d’autres jeunes militants issus de la gauche du PS Uruguayen dont Julio Marenales (que j’ai eu l’honneur de rencontrer à Montevideo), un Mouvement de Libération Nationale (MLN) est fondé. Le pays est alors frappé par une rude crise économique aux conséquences sociales désastreuses. La gauche politique est alors faible électoralement, même si le mouvement ouvrier est historiquement assez organisé, mais souvent influencé par une tradition anarcho-syndicaliste (et laïque) qui le détourne des batailles électorales. Deux partis politiques de droite, le Parti Colorado et le Parti National « Blanco » se partagent le pouvoir sans exclusive depuis la création du pays 150 ans plus tôt.

Dans un premier temps sous l’impulsion de Raul Sendic, avec patience, en se mêlant à eux, le MLN organise des ouvriers coupeurs de canne à sucre, les caneros qui travaillent dans des conditions très difficiles. Autour de ce groupe et de leurs premières initiatives, d’autres organisations les rejoignent. Maoïstes, anarchistes, elles s’associent au MLN et pour certains fusionnent avec lui. D’autres, comme Pepe Mujica, proviennent du Parti National (Blanco). Manifestement, les débats idéologiques ne sont pas d’une grande intensité. On se réclame autant de la Révolution cubaine qui vient d’avoir lieu en 1959, que de la lutte pour l’indépendance du FLN algérien, ou de la Résistance française. Ce qui caractérise tous ces militants est plutôt le courage physique et la force de caractère. Pour eux : « les paroles séparent, et l’action unit ». Leurs actions justement consistent à organiser un coup spectaculaire qui décrédibilise le pouvoir, cible les responsables des inégalités, et met en place des formes de redistribution populaire en direction des plus pauvres. Des camions fournisseurs de supermarché sont attaqués pour en distribuer le contenu dans les bidonvilles. Un patron d’une usine en grève qui avait fait appel à l’armée pour briser le mouvement syndical est kidnappé pendant trois jours…

Ainsi, naît la légende Tupamaros. Ce nom vient de Tupac Amaru, un chef indien qui avait levé une grande rébellion contre les Espagnols, et qui finalement fut vaincu et écartelé sur la place du Cuzco en 1871. Le nom de Tupamaros fut ensuite dans un premier temps appliqué avec dérision envers tous ceux qui s’opposaient à l’occupant espagnol, puis est devenu synonyme de Résistant, de Rebelle, dans toute l’Amérique Latine. Le MLN devient MLN-T (pour Tupamaros).

Les premières années, toutes ces actions sont pacifiques. Mais progressivement le ton se durcit. Le gouvernement ne tolère plus ces « coups d’éclat » qui le ridiculisent. La police politique et l’armée, connues depuis longtemps pour leurs sombres pratiques anti-ouvrières, s’activent. Toutes les manifestations publiques « légales », politiques ou syndicales, sont systématiquement rudement réprimées. Le 13 avril 1969, un commando « Tupa » exécute un commissaire de police tortionnaire. Le 8 octobre 1969 (anniversaire des deux ans de la mort de Che Guevara), ils s’emparent d’une ville de 20 000 habitants, Pando, pendant quelques heures. Une fusillade s’engage. Un passant est tué, et trois Tupamaros qui se rendaient sont exécutés. 17 militants sont arrêtés. La police réprime et torture de plus en plus durement. Le MLN-T répond par des actions de plus en plus violentes.

La CIA et le FBI américain viennent apporter leur aide au gouvernement uruguayen pour « mâter » les guérilleros. Le 31 juillet 1970, Dan Mitrione, un policier du FBI spécialisé dans la torture et la lutte anti-communiste envoyé spécialement sur place, est enlevé par les Tupamaros. Ces derniers veulent l’échanger avec des prisonniers, mais c’est toute la direction politique Tupamaros qui est arrêtée le 7 août. Le 10 août, Dan Mitrione est exécuté. Cet épisode, aura un grand retentissement international, et servira notamment de scénario au film de Costa-Gavras sorti fin 1972, Etat de siège, où Yves Montand joue le rôle de Mitrione.

Parallèlement au développement du MLN-T, le 15 février 1971, le Frente Amplio est crée. Il entend regrouper tous les partis de gauche en vue notamment des prochaines échéances électorales. Une élection présidentielle doit avoir lieu cette année là.

2) Uruguay : petite histoire du Frente Amplio, à grands traits, de 1971 à 2009

Je continue mon récit, que les connaisseurs jugeront sans doute elliptique, de la gauche uruguayenne.

Depuis la fin des années 60, le pays est en situation de profonde crise économique et sociale. En 1966, Oscar Gestido du Parti Colorado gagne les élections présidentielles et applique les recommandations du FMI : l’inflation augmente de 100 % en 1967 ! Son successeur gèle les salaires, interdit le Parti socialiste, réprime les mouvements sociaux et étudiants, puis censure la presse de gauche.

Dans ce contexte, le Frente Amplio est donc constitué le 15 février 1971. C’est une alliance de plusieurs Partis de Gauche s’appuyant sur un important réseau de Comités de base dans les quartiers. Les principales formations sont alors les partis socialistes et communistes, mais le FA polarise aussi des groupes issus des Partis traditionnels « Blancos » et « colorados » qui évoluent vers la gauche. Une personnalité indépendante,le Général Liber Seregni, un militaire progressiste, est désignée candidat du FA à l’élection présidentielle de 1971.

Les Tupamaros, après un long débat, décident d’apporter un soutien critique au Frente Amplio. Pour cela, ils fondent un mouvement de masse « légal » qui agira à l’intérieur du FA : C’est la Mouvement des Indépendants du 26 mars. Le candidat Liber Seregni obtient 18,7 % des voix, et le FA 18 députés (sur un total de 99). Au sein du Front, la liste soutenue par « le 26 mars » rassemble 23,7 % des suffrages, ce qui exprime une forte popularité des Tupamaros au sein de la gauche. Le nouveau Président, élu dans des conditions très controversées, est le colorado Juan Maria Borbaderry.

Là, il faut que j’explique un peu les particularités du système électoral uruguayen, sans quoi, le lecteur risque de perdre le fil. Ce système s’organise autour de grandes coalitions qui présentent un candidat unique (et son suppléant) pour l’élection présidentielle, puis qui permet aussi, à chaque formation qui compose la coalition de proposer sa propre liste pour les élections législatives et sénatoriales qui ont lieu en même temps. Chaque liste porte un numéro choisi par l’organisation (exemple : 90 pour les socialistes, 609 pour le MPP, etc.). Ainsi, en mettant son enveloppe dans l’urne, en fonction du numéro que porte son bulletin, l’électeur de la coalition vote par le candidat présidentiel commun à tous, mais choisit aussi au sein de la coalition la « sensibilité » des parlementaires qui seront élus.

Le résultat de 1971 démontre l’existence possible pour la gauche d’une voie électorale pour prendre le pouvoir. Mais, une fois la pause des élections terminée, le MLN reprend ses actions, et les militaires accentuent la répression. L’armée torture et exécute, les tupamaros ripostent. Les évènements s’enchaînent. Le 1er septembre 1972, Raul Sendic, principal dirigeant des Tupas est arrêté, puis bientôt toute la direction politique dont Pepe Mujica. Le 27 juin 1973 les militaires placent le pouvoir civil sous contrôle, avant de le prendre totalement en 1976.

Jusqu’en 1984/1985, une dictature sanglante va régner sur le pays. Elle coûtera la vie à plusieurs milliers de militants de gauche. Pendant 13 années, toute la direction politique des Tupamaros sera détenue dans des conditions très éprouvantes, pendant des années aux fonds de puits, souvent torturée.

Mais, les militaires tentent d’asseoir leur pouvoir en soumettant au vote une Constitution, qui est rejetée par 57,2 % des voix le 30 novembre 1980. La crise financière de 1982 déclenche une grave inflation et approfondit le chômage. Les mouvements sociaux reprennent. En mai 1984, une grande manifestation organisée par le syndicat PIT-CNT, fait libérer Liber Seregni emprisonné depuis 1976.

Le 14 mars 1985, la direction Tupamaros sort de prison. Le 17 mars 1985, un grand meeting a lieu au stade Le Platense, où Pepe Mujica prononce un grand discours qui le place désormais comme le dirigeant principal des Tupas. Une rude discussion politique va traverser le MLN-T jusqu’en 1994. Faut-il construire un mouvement de masse ou une avant-garde ? A partir de 1986, le MNL-T demande son adhésion au Frente Amplio. Elle sera acceptée le 20 mai 1989. Le MNL-T devient au sein du FA le Mouvement de Participation Populaire (MPP). Le 28 avril 1989, Raul Sendic meurt de maladie en France, où il avait été accueilli avec l’aide de Danielle Mitterrand pour être soigné.

Avec l’apport du MPP, le Frente Amplio progresse lors de chaque rendez-vous électoral. Il obtient 21,3 % en 1984, 21,2 % en 1989, 30,6 % en 1994, 40,1 % en 1999 et victoire historique 51,7 % en 2004. Progressivement, par son implantation populaire, le rayonnement personnel de ses dirigeants, son lien avec les organisations syndicales, son constant engagement dans les luttes sociales, le MPP s’impose comme la principale force du Frente Amplio. En 10 ans, il devient la principale composante (en obtenant 29 % en 2004, et près de 33 % en 2009 des voix obtenues au sein du FA) de la coalition. Sénateur le mieux élu du pays en 2004, Pepe Mujica est devenu Président du Sénat et, ironie de l’histoire, c’est à lui que l’armée qui le détenait 20 ans plus tôt, a rendu les hommages militaires lors de la cérémonie officielle de mars 2005 de passation des pouvoirs à Tabaré Vasquez, premier Président Frente Amplio.

Le fonctionnement du FA, aujourd’hui présidé par Jorge Brovetto, est un équilibre subtil permanent. 18 organisations composent aujourd’hui ce Front de gauche. Aucune des formations qui composent le FA depuis 1971 ne s’est dissoute. Chacune garde son existence autonome (adhésion, direction, publications, etc.). L’émulation électorale au sein du Front ne l’affaiblit pas, mais au contraire le renforce. La grande force c’est qu’en dernière analyse, le peuple tranche et établit les rapports de forces au sein du Frente. C’est là le « secret » vertueux du FA. Rassemblant des organisations de la Gauche chrétienne, trotskystes (du POR, tendance possadiste pour ceux qui connaissent), socialistes, communistes, etc., le Frente produit une dynamique populaire. Il est clair que c’est le système institutionnel uruguayen qui est à l’origine de cette construction originale, de cette « coalition de Partis devenu un Parti de coalition ». Aucune formation ne peut véritablement écraser l’autre, car ce sont les électeurs-citoyens qui ont le dernier mot.

En France, une telle architecture est politiquement, et institutionnellement, peu applicable à l’identique. Elle n’est d’ailleurs pas souhaitable sous la Ve République dans la mesure où elle signifierait, dans les faits, une hégémonie d’un PS engagé toujours plus sur une orientation « sociale libérale ». En revanche, l’idée que la gauche puisse se regrouper dans un Front, à condition que ce soit sur une ligne politique de rupture avec l’ordre établi, peut être source d’inspiration.

La touche finale tient aussi à ce qu’il y a de la pâte humaine dans le Frente Amplio, et pas n’importe laquelle. Des liens fraternels noués lors des années de dictature, relient les femmes et les hommes de gauche quels que soient leurs partis dans le FA. Ils ont été collectivement brûlés par ces années de combat. Bien loin des histoires mesquines, et de l’arrogance de petits marquis, qui prétendent dominer la gauche actuelle en France. Mais, en politique, rien n’est jamais acquis pour toujours. L’Uruguay démontre que le maltraité d’hier, peut devenir le Président de demain.


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