Rayhana, actrice, auteure, Algérienne de naissance, aspergée d’essence pour avoir porté la parole des femmes (4 articles)

samedi 13 janvier 2018.
 

1) France : En solidarité avec la dramaturge et actrice d’origine algérienne Rayhana

Le 12 janvier 2010, deux assaillants aspergeaient d’essence la dramaturge et actrice d’origine algérienne, Rayhana, puis allumaient et lui jetaient une cigarette. Celle-ci manquait de justesse d’être brûlée vive, car la cigarette ne s’était pas enflammée. L’attaque a eu lieu à l’entrée du théâtre, ’La maison des Métallos’, dans le onzième arrondissement de Paris, alors que l’actrice, âgée de 45 ans, y pénétrait. Rayhana devait y reprendre son rôle dans sa pièce, À mon âge, j’ai encore à me cacher pour fumer !, consacrée aux femmes en Algérie. Cette agression physique inouïe, accompagnée d’agression verbale, a poussé sa famille à faire le lien entre cette tentative d’homicide et la pièce sur la montée du fondamentalisme islamique.

L’actrice a affirmé avoir reçu des messages, dans les semaines précédant l’attaque du mardi 12 janvier 2010. Elle avait porté plainte au commissariat, le 5 janvier. C’était une bien vaine précaution. Dans un entretien à l’Agence France Presse, elle déclarait : « Je parle de femmes que je connais bien, d’une culture que je connais bien » et qu’elle continuerait à jouer pour prouver qu’elle « n’avait pas peur d’eux » et que la France était un pays où « existait la liberté d’expression ».

À cette occasion, une déclaration publiée par Ni Putes, Ni Soumises (NPNS) soulignait que les femmes étaient sur la ligne de front dans les luttes contre les fondamentalistes et qu’elles étaient ainsi les premières à être attaquées. L’association appelait toutes les forces progressistes à soutenir le combat des femmes et des hommes contre l’obscurantisme.

Le Réseau Women Living Under Muslim Laws (WLUML) se joint à NPNS et La Coordination Française de la Marche Mondiale des Femmes pour interpeller la société civile sur les graves dangers qu’encoure la liberté de mouvement et d’expression des femmes dans les sociétés qui protègent les droits des fondamentalistes religieux à imposer leur vision culturelle du monde dans l’espace public. On remarque de très nombreux signes précurseurs du fondamentalisme dans toute l’Europe, et en France : promotion d’un soi-disant voile islamique ; attaques ciblées contre des anti-fondamentalistes aussi connus que le journaliste algérien, Mohamed Sifaoui, menacé de mort ; agression des jeunes filles qui refusent le code d’habillement des banlieues ; formelle interdiction, sous peine de violences, de certaines professions (artistes, journalistes, écrivains, coiffeuses, esthéticiennes), … Comme toutes les femmes qui ont été témoins de l’escalade de la violence dans leur pays d’origine dans lesquels les dirigeants politiques ont été incapables de freiner les attaques des islamistes contre les droits et autres libertés fondamentales des femmes, nous avons aussi appris à décrypter les tactiques des forces politiques d’extrême-droite qui opèrent sous le couvert de la religion.

Les autorités vont-elles continuer à fermer les yeux sur ces menaces, ces actes de grande brutalité, ces meurtres et sur le profond mépris des droits citoyens des individus et notamment des femmes ? De quelle impunité peuvent se prévaloir, en France, les fondamentalistes pour oser, au cœur de Paris, tenter de brûler vive une actrice ? Ce cas n’est pas le premier survenu en France. La liste de crimes s’allonge dangereusement. Jusqu’à quand ?

Le Réseau Women Living Under Muslim Laws exige des autorités françaises qu’elles envoient un signal clair aux fondamentalistes : ils ne peuvent, en toute impunité, continuer de terroriser les femmes et les hommes au nom de la religion ou de la culture. Les immigrants doivent être protégés par la loi, comme tous les autres citoyens de la République, et recevoir l’assurance que leurs droits fondamentaux ne seront ni piétinés, ni circonscrits, pour apaiser les ténors du relativisme culturel. Le droit à la liberté n’est pas négociable !

21 janvier 2010

Déclaration du Réseau international de solidarité, Women Living Under Muslim Laws

Compte rendu du rassemblement organisé en soutien à Rayhana

lundi 18 janvier 2010

par Lalia Ducos

Oui, nous étions nombreux, 500 personnes d’après les journaux, à nous retrouver devant le théâtre des Métallos ce samedi 16 janvier. Oui, nous étions nombreux à montrer notre soutien à Rayana dont le courage face à cette horrible agression rappelle le courage et la résistance des femmes Algériennes qu’elle a côtoyées et dont elle a partagé le terrible combat.

Nous étions nombreux, nombreuses à avoir vécu cette période terrible où les intégristes islamistes ont essayé d’imposer leur diktat par les intimidations d’abord, par les attentats ciblés, ensuite. La terrible agression de Rayhana nous a replongé dans ces moments où pas un jour ne se passait sans son cortège de morts.

La pluie battante dissimulait notre émotion, car nous ne pouvions nous empêcher de penser à toutes les filles et les femmes, tuées pour avoir refusé de porter le voile, aux dramaturges Alloula et Medjoubi, pour leur théâtre populaire et avec lesquels Rayhana a travaillé. Au poète Tahar Djaout dont la célèbre phrase nous est toujours en mémoire : « Si tu parles tu meurs, si tu te tais tu meurs, alors dis et meurs »

Je me souviens de cette nuit du 13 juillet 2001, de ces 39 femmes de Hassi-Messaoud, violées, lynchées , enterrées vivantes par une horde de voisins fanatisée, excitée par un prêche, et dont le seul crime était de vivre seules et de travailler.

Pourtant des voix se sont élevées et s’élèvent encore pour dénoncer mais aussi nommer les offensives des intégristes islamistes en République Française et laïque, ainsi qu’un peu partout dans le monde.

Pourtant des voix se sont élevées et s’élèvent encore contre l’abandon de nos jeunes par les politiques de gauche et de droite.

Oui, hier nombreux étaient les élus et les représentants de partis politiques de l’UMP, du PS, des Verts, Du Parti de gauche, des représentantes de la Mairie de Paris, des militants et militantes associatifs. Après le discours de la Présidente de « Ni Putes Ni Soumises » tous ont pu exprimer leur émotion et leur indignation face à cette acte barbare et criminel, qu’un des intervenants a malheureusement qualifié -de fait divers-, mais ce n’était qu’un malheureux lapsus !

L’ Adjointe au Maire de Paris a souhaité plus de moyens pour faire un travail de prévention du sexisme dans les quartiers. S’agit il de sexisme seulement ? Ne s’agit il pas d’un acte de terreur contre la liberté d’expression, la liberté d’opinion, contre les droits des femmes, contre l’une des valeurs essentielles de notre pays : la LIBERTE

QUI porte atteinte à ces droits ?

L’Imam de Drancy était aussi présent et toute l’assistance a applaudi cet acte de solidarité.

Le Maire du XI ème arrondissement a également dénoncé cette agression et a annoncé que L’Imam du quartier , dont la mosquée se trouve en face du théâtre, s’est également élevé contre.

Il est dommage que l’Imam du quartier n’ait pas jugé utile et important d’être parmi nous. Aurait-il le courage de dénoncer dans son prêche l’agression dont a été victime Rayhana ?

Ce qui m’inquiète surtout c’est la peur et l’inconscience dont ont fait preuve certains commerçants du quartier : Rayhana a tenté de se réfugier à deux endroits, dans les deux endroits, on l’a chassée et mise dehors sans appeler les secours : n’est ce pas terrifiant ?

Il est dommage que cette information n’ait pas été évoquée lors du rassemblement.

Ce rassemblement a montré notre détermination à ne céder ni aux pressions ni à la peur.

3) Lettre Ouverte de Djemila Benhabib

Quelques mots à mes amis de France à la suite de l’agression de Rayhana

lundi 18 janvier 2010

Comme plusieurs d’entre vous, je suis terrassée par l’agression barbare dont a été victime, en plein cœur de Paris, le 12 janvier dernier, la comédienne Rayhana, à quelques pas de la Maison des Métallos où elle devait monter sur les planches le soir même. Je lui exprime toute ma solidarité ainsi que ma profonde sympathie.

Nous nous sommes rencontrées à Ottawa, en mars 2009, alors qu’elle était invitée par Esther Beauchemin au Théâtre de la Vieille 17 pour présenter une lecture-spectacle de sa pièce intitulée « A mon âge, je me cache encore pour fumer », à l’occasion de la Journée internationale des femmes. J’ai vite été enveloppée par la moiteur du Hammam, emportée par ses intrigues et littéralement conquise par le caractère libérateur et voir même libertin de quelques personnages. Nul interdit ne subsistait. Nulle place au conformisme. Rayhana avait fait péter tous les verrous et du même souffle avait suspendu tous les tabous. J’avais oublié le froid glacial de cette nuit hivernale. Ottawa avait disparu, englouti sous le Hammam qui avait pris ses aises. Aspergée par les vapeurs, je me voyais là, débarrassée de mes lainages, quelque part entre ces femmes dont les voix étouffées s’étaient furtivement libérées, partageant leurs rêves et leurs blessures. On aurait cru que l’Algérie entière s’était donné rendez-vous dans ce théâtre et que la vie de ces femmes convergeait toute vers le même idéal : leur émancipation. C’est précisément cette fin, un peu idéaliste et triomphaliste, qui m’a laissée perplexe. Autant admettre que je suis de celles qui ne croient pas en la vertu d’une solidarité féminine intrinsèque. Dans ma pensée, les lignes de démarcation transcendent les sexes et sont bien naturellement idéologiques. Pour ma part, les revendications féministes s’inscrivent toujours dans le champ du politique par leurs objectifs de transformation du système juridique et du modèle patriarcal. Cependant, cette réserve n’avait aucunement freiné mon élan. Lors de l’échange qui a suivi avec Rayhana, je saluais, émue, son souffle théâtral ô combien rafraichissant et courageux. Je découvrais aussi une femme d’une incroyable vivacité et immensément belle…parce que digne. Qui d’autre mieux que cette artiste pouvait incarner l’histoire de l’Algérie ? Elle qui est née dans un quartier populaire et a choisi de faire un métier interdit aux femmes. Elle qui se faisait traiter de pute depuis toujours ou presque. C’est ainsi qu’elle devient comédienne et féministe. Était-ce pour conjurer le sort ? Avec la montée de l’islamisme politique, vivre en Algérie ne lui était plus possible. Fatiguée de jouer à cache à cache avec la mort, elle a fui Alger, il y a une dizaine d’année, meurtrie, endeuillée par tant de haine et de violence. A la fin de la pièce, elle m’a racontée, en aparté, les conditions difficiles de son départ. Elle m’a révélé, avec retenue, les énormes sacrifices auxquels elle a consenti pour regagner l’autre rive et les difficultés de vivre à Paris. Ses yeux étaient embués et son rire était devenu plus discret. Nous avons évoqué Alloula et Medjoubi, ces deux géants du théâtre algérien, tous deux assassinés. Puis, nous avons pleuré l’une dans les bras de l’autre car une même douleur traversait nos corps. La douleur d’être femme lorsqu’on est de culture musulmane.

Bien que je me réjouisse de la vague de sympathie envers Rayhana, certaines réactions me laissent dubitatives. En effet, plusieurs voix s’élèvent, en France, pour demander s’il y a réellement un lien entre la nature de cette agression et sa pièce de théâtre. D’autres encore appellent à la prudence et à la patience en évoquant l’enquête policière qui suit toujours son cours. Je vous le dis d’emblée et probablement d’une façon brutale : vos réactions me gênent profondément. Non pas que je doute, une seule seconde, de votre compassion, mais votre attitude donne à penser qu’on pourrait saucissonner Rayhana. Est-ce la comédienne qu’on a voulu punir ou bien la féministe ? Est-ce tout simplement la femme ? Et si c’était tout cela en même temps ? Et si toutes les facettes de cette femme incarnaient en soi un parti pris pour la liberté, pour l’émancipation des femmes et le triomphe de l’art ? Et qui donc Rayhana dérange-t-elle autant ? Qui traite de putains, de mécréantes et d’occidentalisées à longueur de prêches toutes les femmes qui sortent du rang ? Qui est obsédé par la sexualité et le corps des femmes ? Qui veut les voir brulées, crevées, cachées, voilées, terrées, emprisonnées et anéanties ? Qui déverse sa haine sur les journalistes, les écrivains, les caricaturistes, les poètes, les peintres, les dramaturges, les comédiens et les musiciens ? Qui manie le sabre pour sectionner les têtes des libres-penseurs ? Qui arrose ses mercenaires de la mort de millions de dollars pour mettre à prix la tête de telle femme ou tel homme qui n’ont que pour seul tort de « mal penser » ? Qui donc a donné l’ordre par une fatwa d’assassiner le romancier Salman Rushdie ? Qui a eu l’audace criminelle d’attenter à la vie du seul prix Nobel de littérature du monde arabe, Naguib Mahfoud, alors âgé de 83 ans, en le poignardant ? Qui a condamné à mort la féministe Nawal Saadawi en l’accusant d’apostasie et de non-respect des religions ? Qui a tenté d’assassiner le caricaturiste danois Kurt Westergaard, âgé de 74 ans le 1er janvier dernier en soirée ? Devrait-on penser à monter un spectacle planétaire intitulé Bas les masques ! J’ai bien peur que la fiction serait dérisoire tant la terrible réalité surpasse l’entendement lorsqu’il est question de l’islamisme politique et de ses nombreuses manifestations. Quiconque est familier, un temps soi peu, avec la rhétorique des islamistes est forcé de reconnaitre que l’idéologie qu’ils vocifèrent nourrit et perpétue toutes ces violences. S’élever contre l’agression de Rayhana, c’est d’abord et avant tout condamner l’idéologie islamiste. Sans cela, on contribue à isoler la main de l’agresseur de sa tête gangrenée par la haine des femmes, le passage à l’acte ne constituant qu’une étape d’un long processus jonché par la détestation et le mépris des femmes.

J’en arrive alors à la deuxième ambigüité qui sous-tend la prise de position précédemment citée. En évacuant le lien de cause à effet qui existe entre la main et la tête de l’agresseur, on situe l’agression hors du temps et hors de l’histoire. C’est comme si la pièce ne faisait plus partie de l’histoire. C’est comme si Rayhana n’appartenait plus à l’histoire. C’est comme si les personnages étaient soudainement devenues a-historiques. Et tout compte fait c’est comme s’il fallait occulter le contexte politique, aussi bien en France qu’ailleurs, dans lequel l’agression s’est produite. C’est comme s’il fallait soudainement devenir amnésique et vider l’histoire de son sens. Est-ce un hasard si l’ordre islamiste régule le quartier ou Rayhana a été agressée ? Est-ce encore un hasard si les commerces communautaires ont écrasé de tout leur poids le reste des échoppes avoisinantes ? Est-ce un hasard encore si la burqa se commercialise dans le quartier ? Est-ce toujours un hasard si la mosquée du quartier rythme la vie des riverains ? Je vous surprendrai peut-être, mais pour vous dire vrai, je ne suis aucunement surprise par l’agression de la comédienne. Depuis quelques années déjà je suis constamment alertée par des amis extrêmement inquiets de l’avancée de l’islamisme politique au sein même de leur quartier et de leur ville. A Marseille, à Lyon, à Lille, à Paris et en région parisienne ou ailleurs, plusieurs de mes amies ont été victimes d’agressions verbales et physiques. On les accusait toujours des mêmes maux : de mécréantes et de putains. C’est dire qu’une violence, avant d’être physique, est d’abord verbale et porte en elle une profonde charge symbolique. Aujourd’hui, j’en arrive à me demander combien sont-ils, en France, à subir des menaces et des intimidations sans jamais rien dire ni porter plainte ? Combien sont-elles à emprunter des ruelles sinueuses les entrailles nouées par la peur ?

Cet état de fait est une conséquence directe d’une situation particulière qui se caractérise par un recul de la laïcité, de la mixité, un affaiblissement des services et de l’école publics. Dans ce contexte, le lien social se fissure, et viennent se loger dans ces trous béants de la République des poches de régression qui échappent totalement à ses lois, à ses valeurs et à ses principes. Il ne fait aucun doute pour moi que la mouvance islamiste, extrêmement bien organisée, s’est greffée à toutes les sphères de la société française y compris la sphère économique et financière. Elle a ses entrées partout, ses représentants sont reconnus et reçus par tous les paliers gouvernementaux du municipal au national en passant par le régional ; ses prédicateurs, à travers le bruyant Tarik Ramadan, reçoivent toute l’attention des médias. La mouvance islamiste n’avance plus sur la pointe des pieds. Elle est dans la démonstration de sa force et de son arrogance. En ce sens, l’occupation des rues le vendredi après-midi lors de la prière en est un bon exemple. La multiplication des voiles, du hidjab à la burqa, en est une autre. Pendant ce temps, ceux qui osent dénoncer ces pratiques se font rabrouer et accuser de racistes et d’islamophobes alors que d’autres sont menacés et agressés. Se peut-il qu’il soit devenu périlleux de défendre les idées de Voltaire dans le pays des Lumières ? J’en ai bien peur. Ce ne sont pas que là des mots que je lance à la légère. C’est le fruit d’un constat auquel je suis arrivée après avoir goutté un peu à la médecine des islamistes, en France, lors du lancement de mon livre Ma vie à contre-Coran à l’automne dernier. Cela ne signifie nullement que l’adversité me fait reculer. Absolument pas. Je dis seulement qu’il est urgent d’unir nos forces pour que la République reprenne ses droits. Dans cette épreuve, j’ai besoin de croire en votre solidarité concrète et de lever toutes les ambigüités qui viendraient la parasiter. Ce n’est que de cette façon que les Rayhana de France et d’ailleurs feront éclater leurs talents sans jamais craindre pour leur vie. Rayhana quant à toi, je souhaite que la France entière, que dis-je ? que le monde entier, se transforme en un gigantesque théâtre pour accueillir ton Hammam.

Djemila Benhabib, auteure de Ma vie à contre Coran

WLUML/Femmes sous loi musulmanes, BENHABIB Djemila, DUCOS Lalia

4 De nombreux témoignages de solidarité

Source : http://www.humanite.fr/2010-01-18_C...

Le téléphone ne cesse de sonner. Les messages sur son répondeur de s’accumuler. Nous sommes vendredi et elle a la voix épuisée, les yeux cernés des nuits blanches qui se succèdent. De Paris, de France, d’Algérie, des amis, proches ou lointains, témoignent de leur affection à Rayhana, victime d’une agression violente à l’essence mardi dernier alors qu’elle se rendait au théâtre pour jouer dans la pièce dont elle est l’auteure, À mon âge, je me cache encore pour fumer, à la Maison des métallos. Samedi, c’était la dernière et le théâtre affichait complet, « bien avant mon agression », tient-elle à préciser. Samedi, un rassemblement sur l’initiative de Ni putes ni soumises s’est tenu devant le théâtre. La veille, Fadela Amara, ancienne patronne de cette association et aujourd’hui ministre de Sarkozy, avait assisté au débat qui avait suivi la représentation. D’autres membres du gouvernement ont marqué sans vergogne leur « soutien » à Rayhana. À commencer par le ministre des expulsions et de l’identité nationale, Éric Besson, qui espérait un déjeuner en tête à tête avec la jeune femme. Ou encore Nadine Morano qui souhaitait la recevoir à son ministère. Histoire de poser pour la photo  ? Vendredi matin, 
Europe 1 annonçait un déjeuner avec Besson, Amara, Morano et… Frédéric Mitterrand. Après vérification auprès du ministère de la Culture, dont le témoignage d’amitié a 
réconforté Rayhana, jamais il n’avait été question d’un déjeuner avec elle.

A tête nue

Rayhana est toujours sous le choc. Le choc que cela se soit produit ici, à Paris. Pour cette artiste, féministe jusqu’au bout des ongles, un tel acte la renforce dans ses convictions  : « Je suis contre ceux qui imposent le foulard aux femmes et contre les femmes qui le mettent volontairement. Ce sont des idéologues du voile et elles savent être convaincantes auprès des jeunes filles. Elles sont plus dangereuses que tous les Abassi Madani d’Algérie réunis. »

Ce qui la fait tenir

Adolescente, elle était prête à tout pour ressembler aux autres filles. Y compris porter le voile. Il lui a suffi de quelques semaines et d’âpres discussions avec une amie pour laisser tomber. Et comprendre que la liberté est un combat qui se livre tête nue. « Lors de la victoire de l’indépendance, le premier geste des femmes algériennes a été d’arracher le voile qu’elles portaient. Petite fille, je me souviens de ma mère portant des talons et des jupes… J’ai le sentiment qu’en Algérie les femmes sont bien plus modernes qu’ici, moins voilées que ce qu’on veut bien raconter. »

Elle a traversé les années noires avec la conviction chevillée au cœur et au corps qu’il ne fallait pas céder. Et pourtant, elle verra le metteur en scène Abdelkader Alloula tomber sous les balles des intégristes à Oran  ; un an après, en 1995, ce sera le tour d’Azzedine Medjoubi avec qui elle travaillait à Béjaïa de mourir assassiné  ; puis celui d’Ali Terkhi, en 1997, en plein tournage du Papillon ne volera plus, dans lequel elle jouait. « Dès lors, je changeais tous les jours d’appartement, je ne dormais jamais au même endroit. Je n’ai plus travaillé de manière visible et j’ai commencé à écrire. »

Ce qui la fait tenir, alors qu’elle ne se reconnaissait plus dans son peuple qu’elle aimait pourtant profondément, que les barbus lui crachaient à la figure quand elle marchait dans la rue, c’est un poète  : Kateb Yacine. « C’est inimaginable combien ses textes ont agi comme une thérapie. Je me suis imprégnée de Kateb au point de me sentir dans sa peau, dans sa tête. J’ai écrit un monologue à partir de l’Œuvre en fragments. J’aurais très bien pu passer à côté de son œuvre mais la situation a fait que j’ai plongé dans ses écrits. »

Sa pièce À mon âge… retrace ces années-là, avec vivacité et un humour incroyable. « Chez nous, comme dans le monde entier, les femmes sont fortes… On a beau essayer de les agenouiller, elles ne plient pas. Elles sont courageuses et je crois qu’elles n’ont rien à perdre. » Elle sait que le combat n’est pas terminé. Ses armes, c’est sa plume. Elle s’attelle déjà à une deuxième pièce en français. Ne pas renoncer. Ne pas céder à la peur, aux menaces. Rayhana est une femme libre. Et c’est sa liberté que d’aucuns voudraient réduire au silence. Sa liberté, c’est aussi la nôtre.

Marie-José Sirach


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