Comment vivent les travailleurs pauvres ? (par Pierre Concialdi, chercheur à l’IRES)

mardi 20 février 2018.
 

« Au  jour  la  journée,  sans  aucune assurance  de  ce  que  sera  l’avenir »

Comment les travailleurs pauvres sont-ils contraints de gérer 
leurs revenus  ?

Pierre Concialdi. Aujourd’hui, c’est le logement qui pèse énormément sur les ménages les plus pauvres. Ces dernières années, le coût du logement a très fortement augmenté. Actuellement, ce qu’on appelle le taux d’effort, c’est-à-dire la part du budget que les locataires consacrent au logement, est, concernant les 20 % des plus pauvres, de 30 % dans le secteur HLM, soit presque un tiers de leurs ressources, et monte jusqu’à 48 % dans le secteur libre, soit quasiment la moitié de leur budget  ! C’est énorme. Et une fois déduites les dépenses « contraintes », le loyer et les charges, et celles « incontournables », les transports, l’alimentation, la santé et l’éducation, les 10 % des ménages les plus pauvres ne possèdent plus que 80 euros par mois, soit moins de 3 euros par jour, pour tout le reste, à savoir s’habiller, avoir des loisirs, sortir, prendre des vacances… Difficile donc, voire impossible de vivre dans ces conditions et de se projeter dans l’avenir. Dans ces situations, on parle plutôt de survie au quotidien.

Leurs conditions de vie sont-elles plus dures aujourd’hui 
qu’il y a vingt ans  ?

Pierre Concialdi. En effet, la situation s’est dégradée pour de plus en plus de personnes, notamment avec le développement des bas salaires, liés à l’augmentation du travail à temps partiel encouragé au début des années 1990 par des exonérations de cotisations sociales. Les emplois précaires se sont multipliés, surtout avec le développement des CDD de plus en plus proposés par les entreprises  : 60 % des déclarations d’embauches en 2008 sont des CDD d’un mois. On constate aussi que les salariés alternent de plus en plus des petits boulots et des situations de chômage, 
 sans pouvoir accéder à des emplois mieux rémunérés ou plus stables. Il faut avoir à l’esprit qu’avec un smic on ne peut pas sortir de la pauvreté. Donc il faut un second salaire. Les familles monoparentales sont les plus en difficulté, mais même des couples avec deux salaires au smic sont dans des situations à la limite de la pauvreté, dès qu’ils ont au moins un enfant.

Et pour les jeunes au smic  ?

Pierre Concialdi. Quand on est un jeune smicard, sans parents assez riches pour être soutenus, on est aussi en grande difficulté  : on n’a pas de garantie locative pour se loger, par exemple, sans parler des questions de santé. Avec la politique de déremboursement des médicaments, il est de plus en plus nécessaire d’avoir une couverture complémentaire. Alors qu’il y a trente ans ce défaut de couverture concernait surtout les personnes âgées, ce sont aujourd’hui les moins de trente ans qui sont les plus touchés, notamment parce qu’ils se retrouvent en CDD très court dans des petites ou moyennes entreprises qui ne proposent pas de mutuelles. Il est très difficile de se projeter à court ou à long terme ou encore de penser à fonder un foyer.

Justement, les enfants 
des travailleurs pauvres ont-ils 
les moyens de dépasser la condition de leurs parents  ?

Pierre Concialdi. Les inégalités sociales en matière d’éducation ne diminuent plus depuis le milieu des années 1990. Et les inégalités d’accès aux formations les plus élitistes, aux grandes écoles, ont clairement augmenté. Ces indicateurs montrent qu’il est donc plus difficile pour les enfants des travailleurs pauvres et à une large partie de la population, d’ailleurs, d’accéder à un autre niveau de vie. L’inégalité d’accès aux statuts supérieurs a clairement augmenté depuis trente ans.

Et pour les travailleurs pauvres 
eux-mêmes, est-il plus difficile
que par le passé d’accéder 
à une situation meilleure  ?

Pierre Concialdi. Oui, il y a eu un coup de frein à la mobilité sociale. Alors qu’il y a quelques années certains réussissaient à garder la tête hors de l’eau et à se débrouiller pour vivre dans des conditions correctes, aujourd’hui, de plus en plus de personnes sont en situation de précarité. Cela tient en grande partie au retard salarial accumulé dans les années 1980, avec une baisse de la part des salaires qui a été très rapide en France. Les travailleurs l’ont bien ressenti. D’après une enquête de l’Insee parue en décembre 2009, le salaire est la première source d’insatisfaction des salariés par rapport à leur emploi. L’écart entre le salaire perçu et le salaire jugé normal est important  : la moitié des salariés l’évaluent à plus de 330 euros mensuels. Ce retard salarial n’est donc pas une pure fiction statistique, c’est une réalité vécue par une grande partie des salariés. Cela signifie aussi que, pour les gens, la reconnaissance de leur travail ne se fait pas à sa juste valeur. C’est donc une dévalorisation implicite qu’ils ressentent.

Quelles sont les conséquences 
de ces emplois précaires 
pour le quotidien et le moral 
des travailleurs  ?

Pierre Concialdi. Ce n’est pas un hasard si, comme le montre un récent sondage (1), plus de la moitié des gens craignent de se retrouver à la rue. Cette insécurité sociale est nourrie par le développement de la précarité d’emploi et des bas salaires, avec des employeurs qui poussent à toujours plus de flexibilité, à des sacrifices de salaire. De leur côté, les bailleurs exigent toujours davantage de garanties, de hauts revenus, plusieurs feuilles de paie, un emploi stable à durée indéterminée… Un fossé se creuse entre les conditions que connaissent les travailleurs en raison des exigences des employeurs et les contraintes imposées par les bailleurs.
Les enquêtes sur les départs en vacances des Français sont aussi révélatrices  : près de la moitié d’entre eux ne sont pas partis en vacances en 2008. Et pourtant, dans ces études, on demande aux gens s’ils sont partis au moins quatre jours consécutifs hors de leur domicile. Ce n’est pas trois semaines aux Bahamas  !
On sait aussi depuis longtemps que le chômage et la précarité ont un impact sur les relations familiales, sur la santé, sur l’estime de soi… 
Dans une société marchande, l’estime qu’on peut avoir de soi est en partie à la hauteur de ce que le marché reconnaît. Si on est dans le bas de l’échelle des salaires, on peut avoir le sentiment de ne pas valoir grand-chose.

Comment construire sa vie 
dans ces conditions  ?

Pierre Concialdi. Le manque d’argent ne permet pas de se projeter dans l’avenir, de construire un projet personnel, les travailleurs pauvres sont écrasés par des contraintes matérielles. Beaucoup sentent qu’ils sont sur le fil du rasoir et donc à la merci du moindre aléa, que ce soit le chômage, un accident de santé ou une rupture familiale. Dans ce dernier cas, il faut assumer seul, avec un salaire unique, une charge de logement de plus en plus lourde, ce qui peut suffire à jeter une personne à la rue. Les travailleurs pauvres n’ont aucune assurance de ce que sera l’avenir, ils vivent « au jour la journée », comme on le disait jadis de l’immense majorité du peuple au XIXe siècle. Une insécurité sociale qui gagne du terrain, comme l’a souligné le sociologue Robert Castel.

Entretien réalisé par Anna Musso, L’Humanité

(1) Sondage CSA-Emmaüs, novembre 2009.


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