Pour un bilan du lambertisme, résumé succinct du travail de Pierre Salvaing

mercredi 30 août 2017.
 

Pierre Salvaing vient de faire parvenir à un certain nombre de militants issus du lambertisme un travail de réflexion personnelle sur son itinéraire politique et les leçons qu’il en tire.

http://www.luttedeclasse.org/dossie...

Il a milité à l’OCI à partir de 1968 durant 20 ans. Permanent durant 6 ans, il quittera volontairement le PCI en 1989.

Il rejoindra après plusieurs années de combats politiques, de recherches et de réflexions le groupe animé par le dirigeant lambertiste exclu en 1983, Stéphane Just. Après la mort de Just en 1997, ce courant passera par diverses crises. Membre d’un petit noyau intitulé Regroupement pour la construction du Parti Ouvrier Révolutionnaire et de l’Internationale Ouvrière Révolutionnaire entre 2002 et 2005, dans l’héritage de Just, il quittera le combat politique épuisé par une activité dont il ne voyait pas l’issue positive. Une phrase dans ce travail a retenu particulièrement mon attention, et je la place en exergue de mon article : « Reprendre pour les générations futures ce qui doit demeurer de l’héritage de Léon Trotsky, par-dessus la tête de ceux qui ont capté un héritage pour le dévoyer… » Tel est bien pour notre génération militante qui a forgé sa pensée dans son opposition radicale au gaullisme par la grève générale de 1968 et au stalinisme après l’écrasement du printemps de Prague, ce qu’il nous reste encore à faire : tirer un bilan pour les générations futures.

Pierre Salvaing avertit sur le caractère individuel de son travail, donc forcément limité par une expérience fractionnée : je suis de ceux qui continuent à penser que ceux et celles qui ont vécu la même expérience devraient enfin se mettre autour d’une table pour réfléchir positivement à ce qui a été le naufrage des élites d’une génération révolutionnaire, non pour faire une association d’anciens combattants mais pour passer le relai aux générations à venir.

Le rôle de Pierre Lambert…

Ce qui a constitué le talent d’Achille de l’OCI, c’est l’extrême centralisation sur le rôle d’un homme qui en a été le principal bâtisseur, Pierre Lambert ; notre auteur explique :

« Ce n’est donc pas du tout par fixation obsessionnelle, ni dans un esprit de règlement de comptes à caractère « personnel ». Pierre Lambert, qui fut durant des années incontestablement un remarquable constructeur de l’OCI, un animateur incontournable du combat pour la reconstruction de la IVème Internationale, a écarté au fil du temps, presque systématiquement, tous les militants de grande valeur avec lesquels il pouvait espérer construire une véritable direction collective. A la fin des années soixante-dix, il avait fait pour ainsi dire le vide autour de lui : la direction officielle de l’organisation (Bureau politique et comité central) était très majoritairement constituée de permanents « à vie », dont l’indépendance politique était donc rendue impossible par leur situation matérielle et d’un certain point de vue, affective. La formule devenue célèbre dans nos rangs, selon laquelle ’’la crise de l’humanité se réduit à celle de la direction révolutionnaire’’ trouve ici en concentré toute sa force. Une direction réduite à un seul ne peut survivre. L’OCI-PCI n’a jamais résolu cette question fondamentale. »

Effectivement, jamais dans les différentes crises qui secoueront l’organisation dans les décennies qui suivront, les problèmes politiques ne pourront se régler par la libre discussion des points de vue, libre discussion qui n’est possible que si l’organisation accepte et protège le droit de tendance. Les crises se sont toujours soldées par des exclusions, suivies en général de calomnies contre ceux qui osaient s’opposer à la direction.

La question de l’imminence de la révolution…

Aux lendemains de la grève générale de 1968, l’OCI lors de son 16ème congrès parle d’une « nouvelle période de la lutte de classes », caractérisée « comme la période de l’imminence de la Révolution ouverte par la grève générale de mai-juin 1968 en France, et la marche à la révolution politique en Tchécoslovaquie ». Nous allions vers une processus révolutionnaire mondial. La grève générale de 1968 devenait « la répétition générale de la révolution prolétarienne en France. »

Ce que disait la résolution de congrès :

« Ce à quoi les militants révolutionnaires doivent se préparer est donc une période de « tournants brusques où s’exprimera, dans l’affrontement centralisé entre les classes au niveau de l’Etat, le problème du pouvoir ouvrier. C’est donc que nous devons nous préparer à la Révolution prolétarienne, c’est-à-dire à une période couvrant toute une époque où les classes et leurs expressions politiques disposeront leurs forces autour de la solution révolutionnaire concentrée au niveau de l’Etat, du pouvoir. »

Dans un premier temps dans cette tempête révolutionnaire annoncée, les masses se tourneront vers leurs organisations traditionnelles, PCF et PS, pour que celles-ci réalisent leurs aspirations. Poursuivons la citation :

« Le PCF et le PS obtiendront des mains des masses laborieuses le pouvoir qu’ils utiliseront contre les aspirations révolutionnaires. Les travailleurs, avant d’admettre la nécessité d’une nouvelle direction, tenteront de faire pression sur les anciennes directions pour que celles-ci réalisent leurs aspirations : elles réclameront à celles-ci d’exécuter les engagements qu’elles prétendent avoir pris. Les travailleurs cherchent à en finir avec le capitalisme. C’est précisément cette tendance que les dirigeants réussiront à transformer en volonté d’imposer un gouvernement PS-PCF-Radicaux qui apparaîtra à leurs yeux comme un gouvernement ouvrier alors que ce sera un gouvernement bourgeois. (…) Sous le feu de la lutte des classes, les masses se dresseront contre la présence, au sein du gouvernement, des radicaux bourgeois. Elles y seront amenées en relation même avec l’argumentation mise en avant par les dirigeants : « Nous ne pouvons tout faire d’un coup, nous ne pouvons satisfaire toutes les revendications, car cela effraierait nos alliés des classes moyennes. Nous risquerions d’isoler la classe ouvrière de ses alliés naturels. » Après un certain temps, les masses traduiront : « Si c’est la présence des radicaux bourgeois au gouvernement qui empêche la satisfaction de nos aspirations, alors il faut que les ministres bourgeois s’en aillent ». Les dirigeants du PCF et du PS constitueront un gouvernement PCF-PS, ultime barrage pour garantir la société bourgeoise. Ce gouvernement ne sera pas un gouvernement ouvrier et paysan, ce sera un gouvernement bourgeois. » Alors nous serons en position de construire un parti révolutionnaire dominant qui s’appuiera sur le mouvement révolutionnaire des travailleurs en lutte. Notre génération a forgé sa pensée politique sur ce schéma qui reprenait grosso modo celui de 1905 : la grève de 1905 était une répétition générale. Après elle, vient la révolution d’Octobre 1917.

Le moins que l’on puisse dire c’est que 40 ans après, le fondement de cette ligne politique s’est avéré complètement faux. Après Mitterand-Kerenski, il n’y a pas eu Lénine et Trotsky.

Stéphane Just écrivait :

« La révolution en Europe n’avancera pas sur une voie royale, surtout tant que subsistera l’appareil international du stalinisme. L’OCI l’a maintes fois expliqué : les masses, aux premières phases de la révolution, se dirigeront vers les organisations ouvrières traditionnelles, et tendront à les porter au pouvoir. Celles-ci combattront forcément la réalisation d’une telle éventualité. Elles seront contraintes à un certain stade de la crise révolutionnaire d’aller au gouvernement. Tant qu’elles le pourront, elles maintiendront des gouvernements de coalition avec les partis bourgeois. Mais il est possible qu’elles soient contraintes de constituer des gouvernements sans représentants des partis bourgeois. »

Ce schéma politique ne connaitra pas d’application. Il n’est rien sorti de significatif de la crise de l’appareil stalinien : pendant des années on a développé le point de vue que construire un nouveau parti nécessitait de gagner « les cadres organisateurs de la classe ouvrières », pour l’essentiel organisés au PCF et à la CGT. Quant au PS, il a pris très vite en charge les intérêts matériels de la bourgeoisie, quitte à se saborder comme parti d’origine social-démocrate. La victoire de Mitterand n’a pas été la préface de cette crise révolutionnaire que nous annoncions quotidiennement.

En conclusion de cette caractérisation fausse d’une période historique, Pierre Salvaing pose deux questions :

« 1/ N’y a-t-il pas sous-estimation de la capacité de l’impérialisme à différer sa propre crise en s’attaquant frontalement à la classe ouvrière et en la faisant reculer profondément ?

2/ Dans l’énumération des « alliés » de la contre-révolution mondiale, n’y a-t-il pas l’oubli de la (des) social-démocraties, auxquelles la perte d’influence puis la chute du stalinisme vont donner un rôle encore plus important, appuyé sur les bureaucraties syndicales ? »

Et chaque fois, à partir de cette caractérisation fausse de la période, que les mouvements de masse faisaient émergence dans la lutte sociale et politique, la direction de l’OCI accrochait les wagons à la question sacro-sainte de l’imminence de la révolution mondiale. Ainsi verra-t-on dans le mouvement qui détruira en 1974 la dictature salazariste « la constitution … des organes naissants du pouvoir ouvrier ». Quarante ans après, on est loin de la république des conseils ouvriers au Portugal…

De même l’analyse sur l’Espagne après la mort de Franco. La théorie officielle dans les colonnes de la Vérité défend sous la plume de Marc Chesnais qu’entre le fascisme et la crise de la domination de classe de la bourgeoisie espagnole il ne peut y avoir que la voie révolutionnaire pour la constituante souveraine et les conseils ouvriers :

« …(La) constitution (espagnole) qui reposait de façon absolue sur la personne même de Franco, est d’une extraordinaire rigidité. Elle interdit l’injection quelconque d’éléments relevant de la démocratie parlementaire bourgeoise. Il y a incompatibilité radicale entre cette constitution et les institutions de la démocratie bourgeoise. Il s’agit d’une constitution fasciste et l’introduction d’éléments étrangers ne peut qu’en précipiter la crise… Le second facteur déterminant c’est qu’après quarante ans de fascisme, tout changement de domination politique de la bourgeoisie dans le sens d’une injection, dans le cadre du système franquiste, d’éléments relevant du système parlementaire bourgeois, fournira obligatoirement aux masses la brèche qu’elle recherchent pour s’engouffrer, dans la mesure où cette tentative de changement sera comprise par la classe ouvrière et les masses comme constituant non seulement une victoire, mais comme leur victoire, le fruit de leur combat…

« Car chaque grève continue à voir surgir l’assemblée des travailleurs, les comités de grève élus, et comporte comme dimension centrale le combat pour la démission des ‘’enlaces’’ et ‘’jurados’’, c’est-à-dire les délégués corporatistes, rouages de la centrale franquiste –la CNS- que l’appareil stalinien veut garder en place en tant qu’institution caractéristique et centrale du franquisme.

Tous les problèmes, ceux de la terre, des nationalités, les revendications de toutes les classes exploitées (…) soulèvent ceux de la lutte pour le renversement de la monarchie, du combat pour la République, de la Constituante souveraine, des Cortès constituants,. Ils fournissent les déterminations à la campagne pour le boycott des élections du 15 juin. » En réalité, avec l’aide précieuse du PSOE et du PCE de Santiago Carillo, la bourgeoisie espagnole a pu passer sans heurts importants du franquisme à un régime de monarchie constitutionnelle qui laissera en place les institutions du franquisme. Si la direction de l’OCI n’est pas comptable naturellement de cette évolution, en revanche elle est responsable du fait que jamais il n’y eut de discussion ouverte dans l’organisation sur cela : ouvrir une discussion c’était courir le risque de toucher à la sainte imminence de la révolution prolétarienne.

Idem sur la chute du Shah d’Iran :

La Vérité écrit :

« La place de la classe ouvrière montre le caractère véritablement ouvrier du mouvement de fond :

Partout la même exigence unifie les masses laborieuses des villes et des campagnes : ‘’A bas le chah ! A bas la monarchie !’ Ce mouvement gigantesque et profond qui a lieu en Iran mobilise des millions d’opprimés et d’exploités contre la monarchie. C’est le profond mouvement de la révolution prolétarienne. »

En fait la question de la place de la religion dans les rapports sociaux est complètement minimisée. L’article de la Vérité poursuit : « …La presse bourgeoise et les gouvernements bourgeois tentent constamment de le présenter comme un mouvement de chefs religieux réactionnaires qui seraient contre la politique de modernisation que le chah aurait pratiquée ( !). En fait, tout leur verbiage tente de camoufler la profondeur de ce mouvement, qui a certes utilisé les mosquées, mais pour les transformer en lieux de meetings politiques, qui se saisit certes de l’occasion des processions et des rites religieux, mais pour les transformer en de formidables manifestations. Ni les revendications des travailleurs du pétrole, ni celles des autres travailleurs n’ont rien de religieux. Elles sont simples : la chute de la monarchie, les libertés démocratiques, un gouvernement qui satisfasse leurs revendications… »

Et plus loin encore :

« La révolution est inéluctable – Par l’action des masses, celle-ci se décompose, devient une peau de chagrin. Il s’agit là d’un nouvel effondrement de l’Etat bourgeois comme il s’en est produit en Chine, au Vietnam. Mais cette fois, les masses sont en pleine ébullition, le prolétariat s’engage comme tel et selon ses propres méthodes à l’avant-garde du combat. En outre, le mouvement révolutionnaire s’inscrit dans la nouvelle période de la révolution prolétarienne mondiale ouverte en 1968… » « … De son côté, l’ayatollah Khomeiny, de son exil de Paris, exige le départ du chah : l’attitude intransigeante qui est la sienne lui est dictée par le mouvement des masses. Il lui faut chevaucher ce mouvement pour tenter éventuellement de le contrôler. Mais le fait que les masses soient en mouvement à une si vaste échelle rend impossible toutes les savantes combinaisons échafaudées précédemment. »

Effectivement, on a vu la suite des événements…

Même méthodologie sur la question de la révolution politique dans les pays de l’Est. Un membre de la direction internationale investi dans le travail clandestin à l’Est, Varga, écrit à propos de la Pologne :

« Une fois encore, le prolétariat polonais se dresse, unanime, contre la bureaucratie polonaise, satellite de la bureaucratie du Kremlin. (...) C’est la révolution politique. (...) Le prolétariat polonais se dresse, car c’est le seul moyen d’éviter la catastrophe, conséquence inéluctable du maintien au pouvoir de la bureaucratie parasitaire. Le prolétariat polonais est l’avant-garde des prolétariats de l’Est de l’Europe et de l’URSS, également en lutte contre les bureaucraties satellites du Kremlin et contre la bureaucratie du Kremlin elle-même. Des centaines de milliers d’ouvriers polonais en grève ouvrent une période de nouveaux développements des révolutions politiques contre les bureaucraties parasitaires et contre-révolutionnaires. » Rien n’est dit sur les forces politiques et surtout contrôlées par la hiérarchie catholique qui œuvrent au sein de ces mouvements sociaux pour défendre bien autre chose que le programme de la révolution politique.

Et Pierre Salvaing de conclure :

« Que reste-t-il de tout cela 36 ans après ? La révolution politique a-t-elle triomphé ? Se poursuit-elle ? La "catastrophe" annoncée par la déclaration a-t-elle été évitée ? A toutes ces questions, les continuateurs-destructeurs de l’OCI-PCI n’ont jamais répondu, ne peuvent répondre qu’en masquant la réalité sous le vague et mensonger adage du "feu qui couve sous la cendre". Le prolétariat polonais a certainement "ébranlé l’Europe et le monde", comme le dit plus loin la déclaration, mais, pas plus que les autres, il n’a pu le renverser pendant cette vague montante. »

Au moment de l’implosion de l’URSS, Stéphane Just écrivait :

« Trotsky considérait que la restauration capitaliste en URSS serait un coup très dur pour le prolétariat de tous les pays, y compris pour ceux où se maintenait le mode de production capitaliste. Cela se vérifie aujourd’hui. La restauration capitaliste est à peine achevée dans les pays de l’ex-URSS, ceux de la partie Est de l’Europe, que les prolétariats des pays où le capitalisme s’étant maintenu marquent durement le coup.

Pour la classe ouvrière mondiale, la victoire de la révolution russe a signifié que dans tous les pays elle pouvait prendre le pouvoir, qu’elle pouvait détruire l’État bourgeois, construire son propre État, exproprier le capital, organiser une nouvelle économie.

(…) Désormais une nouvelle étape est franchie, celle de la restauration capitaliste. Il apparaît à la quasi-totalité du prolétariat que les États ouvriers ne sont pas viables, qu’ils étaient voués à dégénérer et à s’effondrer, à être balayés, que la restauration capitaliste était à plus ou moins longue échéance inéluctable. Cela les déboussole politiquement. Bien entendu la bourgeoisie enfonce le clou, elle ne cesse de marteler que l’aventure est terminée, qui s’achève par un formidable fiasco.

Cette situation totalement nouvelle pour la classe ouvrière permet aux chefs des partis social-démocrates et staliniens de se "déboutonner" : enfin ils peuvent parler franchement, enfin ils peuvent exprimer leur véritable nature, enfin ils peuvent se vautrer dans l’auge idéologique de la bourgeoisie. »

L’OCI a-t-elle pris en compte que l’effondrement du modèle issu de la Révolution d’Octobre en URSS, et de son extension dans les pays de l’Est produira un formidable recul de la classe ouvrière. Partout l’impérialisme a repris l’initiative.

L’O.C.I. aux prises avec sa construction, l’hypothèse d’une Ligue Ouvrière Révolutionnaire :

Dès 1965 l’OCI avait pensé la question de la construction d’un parti révolutionnaire de masse avec une médiation transitoire qui s’appelait la LOR (Ligue Ouvrière Révolutionnaire). Formellement l’OCI reprenait la position de Trotsky expliquant que la crise des organisations staliniennes et social-démocrates du mouvement ouvrier dégageait des courants centristes en rupture avec les directions traditionnelles. Les révolutionnaires devaient être capables de faire évoluer ces courants transitoires vers le programme de la IVème internationale. En 1984, on peut dire qu’aucun courant de type centriste ne s’est dégagé des organisations traditionnelles. Pierre Salvaing reprend ici la conception qui était celle de Stéphane Just, à savoir qu’il fallait continuer sur la ligne de développement du PCI vers un parti de 10 000 militants (et non 10 000 adhérents, ce qui est une autre conception du parti) et non proclamer le MPPT. En l’absence de crise révolutionnaire contre le gouvernement Mitterand de front populaire, et donc aussi en l’absence de dégagements centristes dans les partis ouvriers, le MPPT était une coquille vide. La direction du PCI a artificiellement constitué une fausse « organisation de type centriste », qui n’avait aucune chance de se construire.

Dans l’histoire de l’O.C.I., il n’y eut ni courant, ni tendance, ni fraction

De 1965 à l’actuel éclatement du POI, pas un seul courant, pas une seule tendance ne virent le jour dans cette organisation. Tous les congrès se dérouleront toujours en présentant une façade unie, homogène, unanime ou presque dans ses votes. On peut lire dans les textes officiels cette phrase assez effrayante :

« Notre organisation vit au milieu de la société capitaliste, elle est donc sans cesse soumise à la pression idéologique de la bourgeoisie. Elle se manifeste, dans nos propres rangs, par une tendance permanente à la création et au développement d’un courant qui véhicule l’idéologie de l’ennemi de classe. »

Pierre Salvaing commente : « La direction détient donc la vérité « de classe », elle est immunisée contre toute erreur, et tout avis contraire est nécessairement l’expression (qu’on qualifiera généreusement d’inconsciente) de l’ « ennemi de classe ».

L’affaire Varga

Militant hongrois né en 1927 et décédé en août 2015, Varga fut un des fondateurs du cercle Pétofi. Il est l’un des organisateurs de la grande manifestation qui aboutit à l’explosion de la révolution hongroise de 1956, où il collabore avec Imre Nagy. Il émigre en France, et rejoint le trotskysme en 1963. Il est rapidement à la fois membre de la direction de l’OCI, et dirigeant d’une organisation trotskyste d’émigrés hongrois, d’où il exerce une influence déterminante sur l’ensemble des petits regroupements trotskystes de pays de l’Est, dont l’essentiel est dans l’immigration également. Varga voulait avoir une indépendance politique vis-à-vis de Lambert. On peut lui reprocher sans doute de ne pas avoir soumis ses propres positions dans la direction nationale et internationale. De là à faire de Varga un agent provocateur de la CIA doublé d’une seconde appartenance au KGB, il y a un monde. Ce fut l’inauguration d’une méthode consistant à se débarrasser des éléments « gênant » en faisant l’économie d’une discussion. Au passage on salit les gens et on utilise les gros bras du service d’ordre.

L’organisation de jeunesse, moteur de la construction de l’O.C.I.

Le travail jeune a eu une importance décisive dans la construction de l’OCI dans la période 1968-1981. Le rassemblement international d’Essen regroupant en Allemagne, les 3 et 4 juillet 1971, plusieurs milliers de « délégués de la jeunesse ouvrière et étudiante » aura été son temps fort.

Pierre Salvaing précise :

« Il est d’autant plus utile de le rappeler que le mot d’ordre central de ce rassemblement de grande ampleur était Pour les Etats-Unis socialistes d’Europe. Ce mot d’ordre a totalement disparu de la propagande de ce qui a pris la suite de l’OCI-PCI, depuis plus d’un quart de siècle, remplacé par les seuls mots d’ordre défensifs de “rupture avec l’Union européenne” etc., qui, pris en tant que tels sans perspective révolutionnaire, ne peuvent conduire qu’à des impasses. »

Mais l’AJS a finalement abandonné aux courants gauchistes l’apport de réflexion et de combat idéologique sur les « questions du mode de vie », pour reprendre l’expression de Trotsky, que la jeunesse étudiante et ouvrière peut se poser : l’organisation véhiculait un rejet de l’homosexualité, un machisme à l’encontre des militantes, la condamnation de la psychanalyse, et le mépris des problèmes soulevés par l’écologie. L’essentiel de l’activité de l’organisation a été tournée vers les problèmes que posait la crise de l’UNEF : sa défense comme syndicat et sa reconstruction après le sabordage des courants gauchistes.

L’UNEF

Lorsque l’OCI prend l’UNEF en 1971, ce n’est plus qu’une coquille vide : le PSU et la LCR ont déserté le combat syndical et les trotskystes se trouvent face à face avec les staliniens du courant Unef-Renouveau qui défendent la participation aux conseils de gestion de la loi Faure. L’OCI releva le gant de la lutte pour l’indépendance vis-à-vis des conseils de gestion contre les staliniens, mais ce combat n’entrainait qu’une avant-garde de militants. Pierre Salvaing écrit :

« Mais nous aurions dû peut-être prendre davantage la mesure de la réalité de ces conditions exceptionnelles : c’est comme lorsqu’un petit détachement d’armée se trouve isolé en avant-garde, par sa vaillance et le hasard des circonstances de la guerre. Il ne peut en rester là : soit le reste de l’armée le rejoint rapidement, soit il doit se préparer à se replier en bon ordre. Autrement dit, ne fallait-il pas nous préparer, dès l’UNEF conquise, à la certitude de la perdre quelques années plus tard ? Cela me paraît aujourd’hui l’issue la plus logique, la plus politique, celle qui nous aurait permis de garder une véritable organisation révolutionnaire dans la jeunesse. Cela aurait permis aussi de lancer les étudiants révolutionnaires dans un travail théorique, politique, un accès plus solide à la conscience des actes entrepris. En lieu de quoi, la direction de l’OCI a cherché, pour la garder ou en la gardant, des alliances et des combines, qui ont porté leurs fruits vénéneux à partir de 1976-77, mais surtout avec la fameuse « réunification » de 1980. Cette réunification, inévitable à terme, unissait dans le syndicat l’OCI et le PS. Qui pouvait penser que dans cet attelage, l’OCI conserverait les guides politiques ? »

C’est une petite aristocratie ouvrière qui finalement, de combines en combines, de manœuvres d’appareil en manœuvres d’appareil, va conduire sa direction en 1981 à adopter envers le gouvernement Mitterrand-Mauroy et son ministre de l’éducation nationale, Savary, une position bienveillante de « concertation ». La direction de l’UNEF nous entrainera sur le terrain de la participation. C’était tourner le dos à la ligne qui avait permis de sauver le syndicat en 1971 : la lutte contre la réforme Faure, le combat contre la participation-cogestion des Universités. L’UNEF a présenté des candidats aux élections universitaires. Elle a pris pour argent comptant les engagements de Savary de modifier la loi Faure. Lorsque, en 1983, Savary présentera un projet de loi aggravant encore la loi Faure, l’UNEF, tout en le dénonçant, n’en continua pas moins sa participation aux conseils d’université, avec l’accord de la direction de Lambert.

Mieux le combat pour la réunification syndicale, menée formellement sur la ligne du front unique de type FEN, un seul syndicat intégrant en son sein tous les courants du mouvement ouvrier, conduisait en fait à liquider ce qui faisait la spécificité du combat des trotskystes à l’université. Alors ont commencé les tripatouillages avec la MNEF, la mutuelle étudiante véritable pompe à fric qui était la raison que le PS portait au syndicat et à la prétendue réunification. Le départ de Cambadélis et de plusieurs centaines de militants étudiants en 1986 marquera la fin et en fait la liquidation du travail des trotskystes dans la jeunesse.

Dans un interview de Benjamin Stora qui était en 1986 responsable de la fédérale étudiante de l’OCI, on lit ceci :

« Dès 1978, Jean-Christophe (Cambadélis) m’a dit : ce qu’il faudrait, c’est réunifier l’UNEF avec ceux du PS de Mitterrand, contre le CERES [construit et dirigé alors par Chevènement] allié aux staliniens. Il m’a présenté Le Guen, un type fade pas très à gauche, ainsi que Jean-Michel Grosz et Jean-Loup Salzman. Les mitterrandistes à la fac n’étaient rien : seulement ces trois-là ! »

Preuve que le mitterandisme dans la jeunesse ne représentait rien, sinon trois obscurs bureaucrates professionnels. C’est à ceux-là qu’on a remis les clés de l’UNEF et du travail révolutionnaire dans la jeunesse ! Si ce n’est pas une trahison, qu’est-ce que c’est ! Et une trahison qui concerne au premier chef celui qui est au centre du système, Pierre Lambert. Une politique de ralliement au Front Populaire sans rivage à droite : en 1979, ce sont les rocardiens qui frappent à la porte de l’UNEF. Pierre Salvaing note :

« En 1979, une autre composante se présente, celle-là tout à fait étrangère : les rocardiens. Lambert n’était pas très chaud pour les prendre, mais Cambadélis était pour. Nous avons eu Valls, Bauer, Fouks, et peut-être aussi Urgoas, l’actuel ministre de la Justice. »

La méthode objectifs-résultats :

Les années 1978-1979 verront la stagnation des effectifs de l’organisation. L’objectif d’aborder « la crise révolutionnaire qui s’avançait » avec un parti de 10 000 militants vit la direction recourir à la méthode objectifs-résultats. La direction fixe des objectifs qui doivent être atteints à 100%. Si ce n’est pas le cas, Pierre Salvaing écrit :

« Si donc les objectifs ne sont pas atteints, les causes ne peuvent provenir que d’une incompréhension de tel ou tel aspect de la situation (en général, la capitulation devant le stalinisme, l’erreur d’appréciation sur la nature de la crise politique qui va vers l’explosion révolutionnaire, le rôle et la place de l’organisation vis-à-vis de la classe ouvrière…). Cela ne signifie pas que ces problèmes n’existent pas réellement. Dans ce contexte, ils servent à masquer d’autres questions exclues d’avance de la discussion : celle, externe, de l’appréciation générale de la situation ; celle, interne, du mode de direction qui perdure.

Un autre aspect de la perversion de cette méthode est qu’elle est présentée comme scientifique, possédant la rigidité d’une loi. Les responsables à tous les niveaux, du comité central à la cellule en passant par tous les étages intermédiaires – rayon, secteur, fédérale -, sont transformés en rouages d’une machine à produire des résultats : toute la discussion politique y est soumise, à l’inverse de libérer la discussion, comme le proclame Lambert (sans jamais être contesté). Et celui qui n’atteint pas les résultats pour lesquels il s’est engagé a donc forcément des incompréhensions ou des divergences, exposées ou non, qu’il faut réduire… »

La résultante de cette méthode qui met les cadres politiques constamment en état d’alerte, dans une situation où cette méthode ne produit pas du tout les résultats escomptés, c’est que progressivement les responsables de province en particulier vont truquer les résultats :

« (un) texte de Charles Berg, écrit Salvaing, est l’un des rares que je retrouve où quelqu’un s’oppose à Lambert (ce que souvent seul Just parvenait à faire, comme les militants pouvaient le voir dans certains congrès). Même si cela peut sembler en fin de compte sur une différence relativement dérisoire – un délai de trois mois supplémentaires pour parvenir aux 5000 - Berg n’y apparaît vraiment pas comme un va-t-en-guerre décidé à faire courir « ses » troupes vers des tâches « démesurées », au point de les contraindre à fausser les résultats. Sans toucher au cadre général de la « méthode objectifs-résultats », il cherche à l’infléchir et prévient des dangers réels que cette méthode fait courir à l’organisation. »

C’est dans ce contexte général où l’organisation est calée sur l’imminence de la crise révolutionnaire, que, notamment les cadres de province, vont progressivement faire rentrer à marche forcée dans l’organisation de nouveaux militants dans des instances provisoires, les pré-cellules. Ils seront comptabilisés dans les effectifs. L’éclatement de l’affaire Berg, alors responsable de la commission province avec 6 autres membres du Comité Central, est directement le produit de la marche forcée de la méthode objectifs-résultats. Berg n’a pas fait autre chose qu’appliquer la politique de l’organisation, tout en ayant mis en garde à travers un texte, sur le rythme auquel il fallait courir pour atteindre les résultats. Ce faisant, il avait partiellement mis en cause l’orientation de Lambert : c’était un crime de lèse-majesté ! Après l’exclusion de Berg qui fit perdre un millier de militants à l’organisation, tous les péchés d’Israël qui avait été mis sur la tête de Berg, laissèrent entiers les problèmes liés à l’application de la ligne d’une organisation calée sur « l’imminence de la révolution ».

L’élection de François Mitterand… et ce qui s’en suivit

En 1980, l’OCI opère un changement d’orientation complet. Décision est prise de ne pas présenter de candidat à l’élection présidentielle, pas plus du reste aux législatives qui allaient suivre. L’OCI refusait de fait de défendre son propre programme par rapport à l’orientation de l’Union de la Gauche. En décembre 1980 l’appel pour une convention nationale d’unité et pour un gouvernement PC-PS, rencontre un écho important chez les militants du PCF. Ce qui n’avait pas été possible pendant des années, à savoir briser les garde-fous établis par l’appareil stalinien contre les trotskystes, s’ébréchait. Quelques semaines plus tard, en pleine campagne électorale, l’OCI passe sur la ligne du vote Mitterand dès le premier tour : outre que cette stratégie exprimait une vraie rupture avec la position traditionnelle des trotskystes dans les élections, elle infirmait aussi le travail en direction des militants du PCF qui avaient commencé à rompre avec l’appareil.

Après l’élection de Mitterand, c’est sur la question de l’université et par le rôle joué par la direction de l’UNEF, que passe l’adaptation au gouvernement de Front Populaire. La réunification, version Cambadélis-Lambert, a fait rentrer dans l’UNEF, et ce à des postes de responsabilités des bureaucrates PS sans aucune mesure avec leur représentativité dans le milieu étudiant : le mitterandisme à l’université en 1981 ne représente aucune force politique ; quant aux rocardiens c’est le courant liquidateur de la social-démocratie. Après ce lent travail de recomposition d’un syndicat contre les gauchistes et les staliniens, sur une liste d’indépendance par rapport aux plans de privatisation de l’université, dont la loi Faure était le premier chainon, on a fait à ces gens des ponts d’or.

Les fruits pourris de cette orientation suivront. La direction de l’UNEF, avec l’appui du BP de l’OCI dont Cambadélis est membre, passera sur la ligne de soutien aux mesures positives annoncées par Alain Savary d’amélioration de la participation à l’université. Les élus syndicaux trotskystes entreront dans les conseils de gestion. Deux ans plus tard la loi Savary constituera une aggravation de la loi Faure. La formule trouvée pour les élections législatives du 21 juin exprime bien cette adaptation au mitterandisme : « majorité PS/PCF à l’assemblée pour donner à Mitterrand les moyens de gouverner contre les capitalistes et les banquiers ».

Le Comité central des 17 et 18 mai affirmait :

« Les 26 avril, la classe ouvrière française et la jeunesse ont infligé, nous l’avons écrit, une défaite historique au PCF. Le 10 mai, les travailleurs ont prolongé et élargi cette défaite. En quoi consiste cette défaite historique ? Pour la première fois depuis que le stalinisme a pris le contrôle du prolétariat français, la classe ouvrière, entraînant des fractions décisives de la petite bourgeoisie, a imposé, en se mobilisant les 26 avril et 10 mai, en centralisant son action, le front unique au PCF… jusqu’à « gagner » en chassant Giscard. Ainsi, la classe ouvrière a réalisé, par sa mobilisation et sa centralisation comme classe, le front unique contre la direction stalinienne jusqu’à poser directement les problèmes du pouvoir. »

Et Pierre Salvaing d’ajouter :

« Une question n’est ici pas abordée et ne le sera jamais durant cette période : celle de la social-démocratie, et celle des appareils bureaucratiques des syndicats ouvriers. A juste titre, l’appareil stalinien est caractérisé alors comme le principal obstacle aux masses, à la réalisation du front unique, l’allié principal de la bourgeoisie dans les rangs de la classe ouvrière. Mais il est loin d’être le seul. Au contraire, dialectiquement même, sa défaite sur le terrain national des élections, comme son affaiblissement sur le plan international, confèrent obligatoirement des responsabilités plus importantes aux autres appareils contre-révolutionnaires, au premier rang desquels la social-démocratie.

Nous avons donc, sans le dire, durant tous ces mois de campagne politique à propos des élections, considéré le PS et Mitterrand comme des sortes d’ « alliés » du front unique ouvrier. Mais cet appareil n’a pas eu à accomplir le moindre « effort » pour atteindre à cette situation : il n’a en aucun cas agi sous la pression des masses, il n’a suivi aucun cours « gauche ». Il est resté strictement campé sur ses bases politiques de défense des institutions de la 5° république, et sur un programme (les « 110 propositions » de Mitterrand sur lequel nous n’avons jamais rien exprimé). »

Dans les années qui suivront 1981, verront les désillusions gagner de larges couches sociales du salariat et de la jeunesse. L’effondrement des partis ouvriers n’entrainera pas une radicalisation à gauche des appareils, radicalisation qui était l’espoir de la théorie de l’imminence de la révolution. Mais « les faits sont têtus », comme aimait à le répéter Léon Trotsky. Le scénario ne se réalisant pas, on pouvait penser qu’une direction révolutionnaire aurait soumis sa ligne politique à examen. Point n’y fit : tout se régla à coup de schlagues et d’excommunications majeures.

Dans le projet de rapport politique préparatoire au XXVIème Congrès, on peut lire :

« Ce qui nécessite l’absolue nécessité d’éviter le double écueil de l’opportunisme et du sectarisme dogmatique. L’opportunisme serait d’oublier que le gouvernement Mitterrand-Mauroy est un gouvernement bourgeois de collaboration de classes de type front populaire. Le sectarisme dogmatique serait de ne pas comprendre que le gouvernement Mitterrand-Mauroy est issu d’une défaite que la classe ouvrière a infligée à la bourgeoisie, gouvernement bourgeois de collaboration de classes de type font populaire que la bourgeoisie ne saurait reconnaître comme son gouvernement mais que les masses laborieuses considèreront durant tout un temps –sur un délai que nous ne saurions, pour le moment, apprécier- comme LEUR gouvernement. Partir aujourd’hui, dans ce moment, fin juillet 1981- de la dénonciation frontale du contenu bourgeois du gouvernement Mitterrand-Mauroy serait d’abandonner le combat contre les illusions sur le terrain des illusions. »

Et Pierre Salvaing d’ajouter :

« La fonction essentielle de ce texte semble bien être de rassurer les militants inquiets de ce qui leur paraît une politique trop complaisante vis-à-vis du gouvernement de front populaire. En leur faisant voir la batterie théorique complète, en état de marche, dont dispose l’OCI, et en expliquant que s’en servir trop tôt serait en faire un usage qui en inverserait les effets, Lambert paraît avoir voulu alors faire patienter ses militants qui voulaient en découdre avec la politique de plus en plus ouvertement réactionnaire du gouvernement Mitterrand, soutenue par l’aplatissement de sa majorité PS-PCF et l’accord des directions syndicales. Avançons à pas de loup, dit Lambert aux militants, car les masses ne sont pas prêtes pour entendre la vérité de ce que nous savons et ne leur disons pas encore. »

A partir de là, la politique de Lambert consistera à concentrer tous ses tirs sur le PCF, et à détourner l’attention des militants sur le PS de Mitterand. Lambert écrit :

« En France, le courant général indique que le mouvement ouvrier tend fortement à se dégager de la tutelle des appareils et plus particulièrement de l’appareil stalinien qui le domine et l’entrave depuis un demi-siècle. Le PCI attire à lui des travailleurs et jeunes dégagés des actions politiques que nous engageons dans le mouvement des masses. Mais en même temps, malgré que notre politique, nos mots d’ordre, nos initiatives trouvent le plus large écho dans les masses, le fait que la classe ouvrière continue malgré tout à subir le poids du stalinisme corrompu exerce une formidable pression sur l’organisation, principalement sur la direction. »

Naissance du mythe de l’abstention ouvrière positive…

Dès 1982-1983 les élections locales ou partielles traduisent un mouvement d’abstention conséquent dans le salariat et la jeunesse. Rapidement donc, les masses prennent des distances avec la politique de Mitterand. Le PCI traduit immédiatement ce processus comme celui d’une radicalisation politique : c’est normal la feuille de route de l’imminence révolutionnaire est là tracée et immuable. Ainsi le journal du PCI écrit :

« (…) le résultat des élections partielles, qui ne donnent pas un déplacement notable des voix sur les partis UDF et RPR, tandis qu’une fraction importante des travailleurs se réfugient dans l’abstention, signifie qu’ils refusent de cautionner les résultats de la politique de front populaire. Si ces résultats entraînent une démoralisation des militants du PS et du PCF, encadrés par la politique du front populaire, ce serait une erreur d’en déduire une démoralisation de la classe ouvrière. Bien au contraire [c’est moi qui souligne], nous devons considérer ces ‘’abstentionisme’’ comme une manifestation des travailleurs exprimant leur volonté d’échapper au contrôle des appareils, de la même façon qu’une couche significative (5 à 6%), refusant de cautionner la politique stalinienne de soutien à Giscard, a imposé la victoire de Mitterrand. »

Comment la direction du PCI a utilisé la question laïque pour justifier son soutien à l’appareil FO

En janvier 1982 un appel est lancé pour un rassemblement sur la question laïque le 31 du même mois. Parmi les signataires on trouvera Pierre Lambert, des libres penseurs comme Roger Labrusse, Alexandre Hébert et Marc Blondel, alors secrétaire national de la CGT-FO, des secrétaires départementaux de la FEN, comme François Chaintron et Bernard Bolzer, qui sont par ailleurs des gens de l’OCI prêtés par la direction de l’OCI à la direction de la FEN depuis de longues années et des militants de Loire Atlantique, terre d’élection d’Alexandre Hébert.

Naturellement la revendication de l’abrogation des lois antilaïques, fondement de la constitution du CNAL (Comité National d’Action Laïque) suite à la promulgation des lois Debré d’aide publique à l’enseignement confessionnel en 1959, était une revendication démocratique parfaitement fondée. De même que la défense de la loi de 1905 de séparation des églises et de l’Etat, précisant dans son article 2 que la République ne salarie et ne subventionne aucun culte, garantissant par là même la liberté absolue de conscience de tous les citoyens, qu’ils soient croyants ou non.

Nombre de militants se sont laissés embarqués dans une opération qui visait ni plus ni moins à préparer le départ des enseignants trotskystes vers Force Ouvrière. Du jour au lendemain la FEN, le CNAL et la fédération des parents d’élèves ex-Cornec étaient passés sur les positions de la CFDT. La FEN, parait-il, préparait sa fusion avec la CFDT. André Bergeron offrait en échange un syndicat national tout neuf le SNLC-FO, qui ne représentait d’ailleurs quasiment rien dans la profession enseignante. Dans cette opération politique qui mettra le PCI en contact avec des courants de la démocratie bourgeoise issus de la Libre Pensée ou de la Franc Maçonnerie, bien souvent les deux en même temps, le PCI passera sur la ligne de la défense de la république laïque, une et indivisible, abdiquant par là même le programme révolutionnaire dont il est issu. Retour, sur la ligne en fait de la Libre Pensée ou de fractions du grand Orient, à une espèce de nostalgie de la 3ème république. Le programme de la République sociale disparaissait dans ce jeu d’appareils.

On retrouvera dans les constituants du MPPT en 1984 nombre de militants issus de l’Appel aux laïques de 1982, dont deux secrétaires nationaux de la CGT-FO, Roger Sandri et Claude Jenet.

Le 29 janvier 1984 sera constituée solennellement, au terme d’une Convention nationale, la Fédération des cercles de Défense Laïque (F.C.D.L.) – 200 cercles de défense laïque répartis sur 53 départements. Son président est Alexandre Hébert. Il déclare dans Informations Ouvrières :

« Je pense que ce que nous faisons s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large : la reconstruction du mouvement ouvrier. A ce titre, cette convention – ce n’est pas exagéré de le dire - s’inscrit dans une démarche historique. Ce n’est pas une création artificielle. Il faut, pour le comprendre, reprendre l’origine du cadre qui aboutit aujourd’hui à la constitution de la F.C.D.L. Nous avons constitué le Comité pour l’Appel aux laïques en 1979 : c’est une évolution « quasi-naturelle », la preuve qu’il existe un courant historique qui nous fait aboutir à cette convention, bien qu’il ait fallu, comme en toutes choses, que des militants prennent la responsabilité de l’organiser. »

Du jour au lendemain des organisations de masse au sein desquelles les trotskystes intervenaient depuis des années avaient changé de nature…

« Aujourd’hui, je considère qu’elles [les organisations qui avaient constitué le CNAL, -Comité National d’Acion Laïque-] ont changé de nature, que Bouchareissas [secrétaire général de la FEN] et Guiberteau sont deux compères ; qu’ils poursuivent la même orientation avec un vocabulaire à peine différent.

Par conséquent, je suis bien obligé de prendre acte qu’il y a un changement de nature, que le CNAL n’a plus de laïque que le nom, et, comme je suis un militant responsable, j’essaie de reconstruire une organisation véritablement laïque. C’est le sens de la FCDL. C’est pourquoi tous ceux qui participent à cette convention sont des reconstructeurs du mouvement laïque, des reconstructeurs du mouvement ouvrier tout entier. De ce point de vue, on ne peut que se féliciter de l’élargissement des courants de pensée, des opinions qui sont représentées par rapport à ce qu’était le Comité pour l’Appel aux laïques. »

En fait la question laïque va servir de paravent, de justification à faire passer des centaines de militants dans les syndicat FO de l’enseignement.

Vers la Liquidation Comment est né le MPPT ou Comment est mort le PCI

En décembre 1983 un appel de 121 militants de la région nantaise sur la ligne d’un nouveau « parti ouvrier » et pour « le front commun ». La référence au parti révolutionnaire disparait alors. Presque au même moment, le 2 décembre, se tenait un grand meeting du PCI à Paris (sous le chapiteau Balard), dont les deux mots d’ordre principaux liés étaient « Pour le front commun et le parti ouvrier ».

L’année 1984 voit la naissance du MPPT et conjointement l’exclusion de Stéphane Just et des militants qui défendaient ses positions. L’offensive contre ce qui reliait le PCI à la tradition du trotskysme, dont Just représentait la continuité, est menée par le surnommé Kostas, c’est-à-dire Jean Christophe Cambadélis, aujourd’hui premier secrétaire du PS. Pour Pierre Salvaing le courant se réclamant du trotskysme se fondra dans un faux parti centriste sans programme précis et sensé représenter les courants politiques qui se détachaient des appareils. Ce qui avait fait la force de l’OCI des années 1970, c’était son appui sur un travail important dans la jeunesse. L’année 1986 voit, sous la houlette de Cambadélis et le passage au PS de plusieurs centaines de militants de l’UNEF, la fin du travail jeune.

Pierre Salvaing apporte la conclusion suivante :

« Pour moi, il ne fait aucun doute que Pierre Lambert a trahi consciemment la politique de l’organisation qu’il avait pourtant contribué pendant tant d’années, et à la première place, à construire. Cette trahison est la conséquence d’un échec : la construction d’une véritable direction, d’une direction collective à la tête de l’OCI. C’est l’illustration, une de plus, de la célèbre formule du programme de transition à propos de la crise de l’humanité.

A partir d’un certain moment du processus d’échec, Lambert a décidé de gouverner seul et d’éliminer ceux qui auraient pu partager sa direction : il avait déjà sans doute trop à dissimuler de son mode de fonctionnement politique personnel, en arrivant à le confondre avec son mode de vie.

Cet isolement volontaire l’a rendu éminemment fragile, et avec lui toute l’organisation : à un moment assez crucial de la situation française, où la force acquise de l’organisation aurait pu lui faire jouer un rôle important, voire décisif, en 1981, cette fragilité déjà grandissante depuis quelques années est devenue fracture, rupture. D’autant que cette force acquise avait des répercussions à l’internationale, il suffit de considérer le rôle tenu par l’OCI-PCI dans les développements de la révolution polonaise.

Il n’est pas difficile, partant de là, d’imaginer quelles forces sociales ont joué concrètement pour faire basculer Lambert. Pressions, menaces, chantages, conseils d’“amis“ bureaucrates, n’ont pas dû manquer, dont il était impossible à Lambert de faire part à son organisation. »

Les autres articles de notre site sur l’histoire du lambertisme peuvent être ouverts dans la rubrique :

Trotskysme POI Lambert http://www.gauchemip.org/spip.php?r...


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