EUGÈNE PROTOT (1839-1921), ministre communard de la Justice le 18 avril 1871

dimanche 27 décembre 2015.
 

Ce fils de paysan, élu de la Commune, fut l’architecte du nouveau système judiciaire fondé sur les principes de démocratie 
et de justice égale et gratuite pour tous.

« Si vous allez un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l’une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d’une terrible blessure... C’est Protot. » C’est ce que Maxime Vuillaume, rédacteur du journal le Père Duchêne, l’un des deux titres les plus lus sous la Commune, écrit à son sujet en 1910.

Eugène Protot, qui est mort onze ans plus tard « pauvre comme il a vécu », était le dernier membre du gouvernement de la Commune. Avocat révolutionnaire, orientaliste confirmé – diplômé de l’école des langues orientales en arabe et en persan – c’est sa connaissance des langues qui assura sa subsistance durant les dernières années de sa vie.

Fils de paysans très pauvres né le 27 janvier 1839 à Carisey (Yonne), il s’éprit des idées révolutionnaires lors de ses études de droit à Paris. Cet homme, qui révolutionna la justice sous la Commune, eut des ennuis avec celle du Second Empire et celle de la IIIe République. En 1866, il est arrêté au Café de la Renaissance boulevard Saint-Michel lors d’une réunion avec les autres blanquistes, en compagnie de Gustave Tridon, tête pensante du blanquisme en l’absence de son chef «  enfermé  » et animateur principal de ce mouvement en lutte contre l’ordre établi du capital et l’empire. Selon Friedrich Engels leur devise était «  toute révolution est l’œuvre d’une petite minorité  ». Protot est condamné à quinze mois de prison.

Il se rendit à Genève où siégeait le congrès de la Ire Internationale. Il s’y manifesta bruyamment contre la délégation française et fut expulsé du congrès le 6 septembre. Avocat, il défendit des ouvriers et les opposants à la répression du «  petit Napoléon  », ce qui lui valut d’être de nouveau incarcéré. Il s’illustra sous le Second Empire en accusant à la barre la dynastie napoléonienne à l’occasion du procès de l’ouvrier mécanicien Mégy, un blanquiste qui avait tué un policier venu l’arrêter. Chef de bataillon de la garde nationale pendant le siège de Paris, il est élu à la Commune le 26 mars 1871, et lors de l’élection des délégués de la Commune, il emporta le plus grand nombre de suffrages (47 sur 53) pour la délégation de la justice. Raoul Rigault, autre blanquiste, n’en obtint que 29 pour le «  ministère  » de la sûreté. Malgré des conditions difficiles, l’impulsion de Protot pour un développement inédit du droit à la tête de la commission de la justice fut considérable. Il fonde son système judiciaire sur des principes démocratiques  : justice égale pour tous, électivité des juges, publicité des assises, liberté de la défense, gratuité des actes d’état civil. La Commune supprima d’abord, le 23 avril, toute vénalité des offices. Huissiers, notaires et greffiers recevront un traitement fixe de la ville, puis, le 16 mai, décréta la gratuité intégrale des actes.

Eugène Protot était en conflit avec Raoul Rigault, délégué à la sûreté, qui couvrait des arrestations arbitraires, des perquisitions sans mandat, dont les prêtres étaient les principales victimes. Mais Protot menait une lutte vigilante contre les infractions à la légalité révolutionnaire. Le 14 avril, la Commune adopta un décret instaurant la notification préalable au délégué à la justice pour toute perquisition et réquisition.

Eugène Protot participa aux derniers 
combats de la Semaine sanglante  : «  J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, racontait-il à Vuillaume, à Genève, un soir d’octobre 1871. Le vendredi (26 mai) nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible – qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang…  »

Ce 26 mai, alors que Protot était grièvement blessé, un inconnu lui porta secours et le cacha. En octobre 1871, il se réfugia à Genève. Lucien Descaves décrit sa vie de proscrit dans son roman Philémon  : «  Protot, l’ex-délégué à la justice, qui prenait pension, avec André Slomszynski, chez le pasteur Besançon, recevait des siens une pension modique, lavait son linge dans une cuvette et se perfectionnait assidûment dans l’étude des langues étrangères… » Condamné à mort par contumace en France le 19 novembre 1872, il voyagea entre la Suisse, la Belgique, l’Italie et l’Angleterre. Revenu en France après l’amnistie de 1880, le conseil de l’ordre des avocats lui refusa sa réintégration au barreau de Paris. Aux élections de septembre 1889, il se présenta à Marseille, au siège de Félix Pyat, décédé, contre Jules Guesde. Adversaire déterminé de Jules Guesde et du marxisme, son combat se cristallisa contre la célébration de la Fête du travail (1er Mai) par les socialistes marxistes du Parti ouvrier français (POF) et contre Paul Lafargue, traducteur du Capital et gendre de Marx.

Dans ses livres les Manifestes de la Commune révolutionnaire contre le premier mai et Chauvins et Réacteurs, il critique violemment les marxistes mais surtout les socialistes allemands Bebel et Liebknecht, «  des Chauvins  », «  nouveaux oligarques  » trop éloignés du peuple, et dénonce Engels comme «  un agent officier et guet-apens de M. de Bismarck  ». Selon lui, le 1er Mai est «  une fête allemande dans laquelle les esclaves modernes… implorent de meilleurs traitements, s’agenouillent devant le maître et reconnaissent la légitimité de leur servitude  ». Il se situait alors dans le socialisme anarchiste, opposant acharné au marxisme centraliste des guesdistes en France. «  Il croyait de bonne foi les internationalistes liés à l’empire libéral et il les combattit avec ardeur… Revenu à Paris après l’amnistie, il combat violemment le POF. Il resta étranger à notre mouvement, mais sa vie de labeur et de probité confirme l’opinion que Marx avait pour le gouvernement communaliste en le désignant comme le premier gouvernement honnête  », a écrit l’Humanité au lendemain de sa mort, survenue le 18 février 1921, deux mois après le Congrès de Tours. Il est enterré à Carisey.

Abrahim Saravaki


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