Sortir du nucléaire en France, c’est aussi changer de modèle de société.

samedi 19 mai 2018.
 

Le débat Copé – Mélenchon a abordé entre autres, la question du nucléaire. Le dogmatisme libéral pro nucléaire du président de l’UMP est inquiétant.

Sortir du nucléaire en France, c’est aussi changer de modèle de société.

Lors du face-à-face Jean-Luc Mélenchon Jean-François Copé sur France 2 Des paroles et des actes" diffusée jeudi soir 17 novembre. (on peut voir la vidéo à l’adresse : http://www.jean-luc-melenchon.fr/20... ) il a été question, entre autres, du nucléaire.

Jean-François Copé en difficulté sur les questions économiques avait hâte d’aborder cette question, comme le journaliste animateur de l’émission d’ailleurs, pour évidemment souligner les divergences de points de vue sur ce problème qui existent au sein de la gauche.

Mélenchon a déjoué deux pièges : ne pas passer immédiatement à cette question comme on l’y invitait en abandonnant le terrain économique ; laisser penser que les divergences n’existent qu’à gauche alors qu’elles existent aussi à droite, et entre N. Sarkozy et A. Merkel.

En outre, Mélenchon a montré que ces désaccords étaient solubles "par le haut" en organisant un référendum après débat démocratique approfondi. L’objet de mes propos n’est cependant pas de parler des positions du Front de gauche mais d’analyser les propos et les silences de Jean-François Copé.

Faute de pouvoir avancer des idées nouvelles tant au niveau économique qu’au niveau énergétique, il en est réduit à défendre l’ordre établi du nucléaire existant en caricaturant l’accord PS –EELV et en agitant le hochet de la peur.

D’entrée de jeu, Copé joue la carte de l’événementiel et de la division : êtes-vous prêt à fermer les 24 réacteurs comme le demande Eva Joly ? Il se garde bien alors d’aborder le débat de fond : la nécessité ou la non nécessité de l’énergie nucléaire et le problème de sa dangerosité.

Ce qui frappe, c’est que le président de l’UMP considère l’énergie nucléaire comme une autre forme d’énergie. L’aspect essentiel étant pour lui le coût du kilowatt-heure électrique et la facture des usagers qui ne pourraient supporter une augmentation de 40 % ! Autres effets collatéraux supposés : suppressions massives d’emplois, fin de l’indépendance énergétique, etc. Évidemment ces chiffres ne reposent sur aucune étude sérieuse indépendante du lobby du nucléaire. Il passe sous silence que le minerai d’uranium n’existe plus en France et que la réserves ne sont pas illimitées. Des problèmes d’approvisionnement devraient apparaître à partir de 2035 et l’évaluation des ressources disponibles est loin d’être fiable. (voir extraction d’uranium, wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Extrac...’uranium#R.C3.A9serves_mondiales

Mais je n’insisterai pas sur cet aspect de la question qui a fait dire à un blogueur du Nouvel Observateur que les propos de Jean-François Copé étaient fallacieux, absurdes et étriqués. Voir article : http://leplus.nouvelobs.com/contrib...

Or l’énergie nucléaire, n’est pas une énergie comme les autres  : à aucun moment, il ne parle de la dangerosité spécifique du nucléaire et accepte comme un fait évident que le fonctionnement des centrales en France est sans risque significatif. À aucun moment, il évoque les problèmes de la sécurité des centrales.

Un accident comme celui de Tchernobyl ou Fukushima en France lui semble totalement impossible. Bref, sortir du nucléaire n’est absolument pas nécessaire : c’est une énergie non polluante, relativement peu chère, et dont les conditions de production assurent une sécurité parfaite. Et à quoi bon organiser un référendum ? D’ailleurs, c’est une question beaucoup trop complexe pour être comprise par les citoyens ! Difficile de trouver pire aveuglement ! La flamme de l’ambition qui dévore le président de l’UMP brûle tout esprit critique et pis encore, tout instinct de survie.

Qu’est-ce donc qui peut sous-tendre une telle attitude ? 1) La confiance aveugle en la technique et aux dirigeants du secteur nucléaire. Cela est fort compréhensible de la part de quelques anciens élèves de l’X, de Centrale, des Mines ou autres, atteints du syndrome (bien connu) "du chevalier du ciel" mais cela est moins compréhensible de la part d’un ancien élève de l’ENA dont la formation en culture générale et en histoire aurait dû lui apporter, semble-t-il, un peu plus d’esprit critique.

2) La réduction de l’utilisateur de l’énergie à un simple consommateur, l’œil rivé sur sa facture, et qui n’est pas considéré comme citoyen voire même tout simplement comme être vivant appartenant à l’espèce Homo sapiens, dont la survie peut être remise en cause par un accident nucléaire majeur. Mais cette éventualité est bizarrement impensable pour cet ancien élève de l’ENA.

3) Une incompréhension totale du système économique dans lequel est plongée la France depuis 30 ans. En effet, depuis les années 1980 – 1990, ce ne sont plus les ingénieurs, les docteurs ès sciences qui contrôlent et dirigent le processus industriel et en particulier celui du nucléaire, mais ce sont des actionnaires, des financiers , qui imposent leurs contraintes de rentabilité financière maximum (comme on a pu le constater au Japon, pour TEPCO). Nous ne sommes plus dans un capitalisme managérial comme il existait encore lors du lancement de la filière nucléaire en France mais dans un capitalisme actionnarial. La rigueur du contrôle technique cède le pas aux aléas boursiers du contrôle financier. Le recours à la sous-traitance en cascade par des entreprises privées pour la maintenance et la sécurité des centrales constitue un danger majeur qui échappe au dogmatisme libéral comme nous l’avions déjà indiqué dans un précédent article.

Voir sur ce point crucial : http://www.sortirdunucleaire.org/in... et aussi : http://www.novethic.fr/novethic/rse...

Voici un mémoire étayé et alarmant ( au sens de tirer la sonnette d’alarme) de l’école des Mines de Paris sur la sous-traitance et la sécurité en milieu industriel et notamment nucléaire http://www.annales.org/gazette/memo...

Mais si les libéraux, amis de M. Copé, qui sont à la tête de l’État sont, comme lui, de fervents partisans du nucléaire, ils ne sont pas disposés à débloquer les budgets nécessaires demandés par les experts de la sécurité pour faire face aux besoins. Référons-nous au rapport de la Mission parlementaire sur la sécurité nucléaire et l’avenir de la filière nucléaire (compte rendu numéro 24 de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques) Source : http://www.assemblee-nationale.fr/1...

M. Guillaume Déderen, chef du bureau des risques majeurs à la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. "– Je commencerai par la réorganisation du Réseau national d’alerte. Initialement conçu pour parer aux attaques à l’époque de la Guerre froide, ce réseau doit être remplacé par un nouveau dispositif, dénommé « système d’alerte et d’information de la population » (SAIP). Il s’agit d’un projet lourd, évalué à 78 millions d’euros. Hélas, les restrictions budgétaires ont diminué les crédits à 24 millions d’euros, avant d’être réévalués à 44 millions. Dans ces conditions, le SAIP ne sera disponible que dans un format réduit." Ecoutons maintenant une intervention de M. Jean-Jacques Dumont, commissaire de l’ASN. "…. Enfin, nous avions demandé, avant l’accident de Fukushima, un renfort de 52 postes, pour prendre en charge les nouvelles missions et pour assumer le contrôle des sources radioactives – aucune administration ne le fait ! Après Fukushima, nous avons demandé 40 autres postes, en raison de besoins supplémentaires. Hélas nous avons obtenu seulement 22 mises à disposition – en provenance de l’IRSN…"

En lisant ce rapport, le nombre de recommandations concernant la sûreté nucléaire devant se concrétiser par de nouveaux projets indique, par contraste, que le travail de recherche et de réalisation concernant la sûreté nucléaire était loin, très loin d’être suffisant. L’accident de Fukoshima aura eu au moins cette utilité.

4) Une méconnaissance évidente de ce que représenterait une contamination radioactive de grande envergure. Il faut tout de même savoir qu’un accident encore beaucoup plus grave que ceux de Tchernobyl et Fukoshima sont concevables.(je n’ai pas dit probables). Par exemple, une absence prolongée du refroidissement de plusieurs réacteurs dans la même centrale occasionnée par une rupture générale de l’alimentation électrique d’origine technique ou humaine, peut provoquer la fonte des cœurs avec explosions encore bien plus puissantes que celle de Tchernobyl, et suivie d’une projection massive dans l’atmosphère non pas seulement de césium 137 ou de l’iode 131 mais aussi du plutonium. Si les enceintes de confinement assurent une protection en cas de fuite radioactive ou d’explosion d’intensité modérée, quel serait leur comportement dans un tel scénario ? Quand bien même résisteraient-elles, comment serait-il possible de gérer l’enfer radioactif qui se déploierait en leur sein ? Quelle serait dans un tel cas la durée de la contamination ? Si nous considérons-les isotopes du plutonium utilisés dans les centrales voici quelques chiffres :

Plutonium 239 : 24 110 ans

Plutonium 240 : 6560 ans

Pu 241 : 14,4 ans

Pu 242 : 373 000 ans

Ne parlons pas du plutonium 244 , qui n’est pas présent dans les centrales, et qui a une période de 80,8 millions d’années. Indiquons que la dangerosité de la radioactivité du plutonium est incomparablement plus élevée que celle des nucléides des retombées de Tchernobyl. Évidemment, si un tel scénario se réalisait, M. Copé s’expatriait non pas vers la planète Mars (non, c’est impossible c’est la planète rouge !), mais vers la galaxie la plus proche : Andromède située entre 2,5 et 3 millions d’années-lumière, en Safrane, bien sûr !

Alors la question qu’il faudrait poser aux Français concernant leurs factures d’électricité serait plutôt la suivante : acceptez-vous de payer x% plus cher votre électricité en étant à l’abri d’un accident nucléaire majeur, peu probable, mais pas impossible ou rester dans la situation actuelle en acceptant le risque de contamination radioactive pour votre famille, pour vos petits-enfants et les milliers générations qui suivront, si l’espèce humaine survit ? Ceci pour dire, que l’on ne peut traiter du coût de l’énergie nucléaire en utilisant le même raisonnement que celui utilisé pour une autre source d’énergie, compte tenu de sa dangerosité potentielle extrême.

Je ne remets pas ici en cause la compétence, le sérieux ou le dévouement des ingénieurs, techniciens et les chercheurs du nucléaire. Je ne remets pas en cause l’exploit technique et scientifique que constitue le contrôle de la fission nucléaire. Mais il ne faut pas pour autant considérer ces gens comme infaillibles – c’est-à-dire de les considérer comme des dieux – et surtout être conscients qu’ils sont soumis à des contraintes financières dont ils n’ont pas, en bonne partie, la maîtrise. D’autre part la complexité des processus techniques mises en jeu fait qu’aucun ingénieur seul n’est capable de connaître dans le détail l’ensemble hypercomplexe que constitue une centrale nucléaire. Cela implique un travail d’équipe mettant en œuvre non seulement des humains mais des systèmes experts issus de l’intelligence artificielle et des robots. Ce collectif de travail où s’imbriquent décisions humaines et logicielles est particulièrement complexe et donc à la merci d’une défaillance qui n’a a été prévu dans les scénarios des systèmes de sécurité. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste en calcul des probabilités pour dire que le risque d’accidents augmente avec la durée d’utilisation et avec le nombre de réacteurs existants. Vouloir sortir du nucléaire est donc la sagesse même et la conscience de la finitude des capacités humaines. Maintenant, les modalités de cette sortie restent encore un enjeu de débat qui est loin d’être terminé surtout dans un pays où 75 % de l’énergie est d’origine nucléaire. Mais le plus vite sera le mieux en ayant un plan de développement réfléchi et réaliste des autres sources d’énergie non polluantes ou peu polluantes. Le plus vite possible, n’implique pas des prises de décision irresponsables : arrêter un réacteur signifie que l’on est capable de remplacer l’énergie produite par d’autres sources couplée à des économies d’énergie. Mais économiser de l’énergie, ce n’est pas simplement utiliser des isolants thermiques ou des chaudières économiques, c’est aussi modifier les modes de transport, rapprocher les lieux de production, de distribution et de consommation de marchandises, rapprocher le lieu de travail et le domicile. Sortir du nucléaire c’est donc aussi changer de modèle de société. C’est une raison supplémentaire qui fait que Jean-Luc Mélenchon a raison de mettre en avant un référendum.

Hervé Debonrivage


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