7 au 16 janvier 1919 Grève ouvrière et semaine tragique en Argentine

jeudi 10 janvier 2019.
 

Texte en espagnol trouvé sur le site « www.revista-artefacto.com.ar », sous le titre « Una semana de enero de 1919 ».

Cette traduction a été réalisée en novembre 2011. Ce texte n’a pas été traduit directement par le CATS de Caen mais par quelqu’un qui est entré en contact avec nous. C’est cette personne, qui se reconnaîtra, qui a réalisé la traduction que voici. Nous l’en remercions sincèrement. Le CATS s’est contenté d’ajouter quelques notes complémentaires. D’autres traductions sont en téléchargement libre sur notre site : http://ablogm.com/cats/

Une semaine de janvier 1919

Article de Christian Ferrer, publié dans Los días rebeldes, aux Éditions Octaedro. Barcelone 2009 .

La Semaine Tragique a débuté aux portes de l’entreprise « Sociedad Hierros y Aceros Limitada de Vasena e Hijos » (Société Fers et Aciers Vasena et Fils), située dans le quartier sud de Buenos Aires. Le 7 janvier 1919 l’affrontement laisse quatre morts et trente blessés. Deux jours après les centrales syndicales décrétaient la grève générale. Le cortège funèbre qui emmenait les premiers morts au cimetière de la Chacarita fut attaqué deux fois, la deuxième à l’intérieur même du cimetière et il y eut plusieurs morts de plus. Pendant plusieurs jours la vie devint très précaire. Il y avait des piquets et des barricades dans presque tous les quartiers ouvriers, la police fut débordée, et alors l’armée prit en charge la répression, aidée de brigades homicides composées de jeunes des classes aisées. Ces derniers se consacrèrent au pillage, au pogrom et au saccage des locaux du journal anarchiste La Protesta. On avait fait que réclamer à Pedro Vasena la réduction de 11h à 8h de la journée de travail et l’application du repos dominical. C’était peu.

Au bout d’une semaine les pertes étaient innombrables : entre sept cent et mille trois cent mortEs, deux ou trois mille blesséEs, et trente mille détenuEs. De l’actualité hebdomadaire d’un pays qui se présentait en société comme le « grenier du monde », on ne tira que du sang. Les protagonistes répondirent selon leur nature : l’audace et le courage désespéré des anarchistes ; les oscillations du Parti Socialiste ; la myopie et la mesquinerie des patrons ; le glissement de la scène parlementaire vers la raison d’État. En plus, les journaux s’appliquèrent à claironner xénophobie et tellurisme : l’ordre à tout prix et le dégout du « mauvaisE immigrantE ». Dans les derniers jours de cette semaine, les « señoritos » (littéralement les « petits messieurs », ainsi furent nommés les jeunes fascistes de la Liga Patriótica. NDT) se consacrèrent à la chasse au juif dans le quartier de Once. Juan Carulla, un homme de droite, qui avait été anarchiste dans sa jeunesse, raconte dans son autobiographie, Al filo del medio siglo (Au fil du demi-siècle), des scènes vues dans le Once : des vexations, des personnes traînées dans la rue, des maisons mises à sac, des cris de peur, des flambées de livres, des femmes violées, des assassinats. Et il remémore le cri de guerre des attaquants : « Mort aux juifs ! Mort aux extrémistes ! ».

Quelques mois après les évènements, Arturo Cancela écrivit « Una semana de holgorio » (Une semaine de festivités), le premier témoignage littéraire de l’incident. Beaucoup plus tard, en 1966, David Viñas publia, « En la semana tragica » (Dans la semaine tragique), récit des évènements du point de vue de deux enfants bien disposés à défendre l’honneur de leur classe et à tuer des insurgés. Le point de rassemblement est le Círculo Naval, tel que cela eut lieu réellement. En entrant, un des personnages fait face à ses opposants : « on dirait la Bourse ». Le livre rend compte de l’attaque du quartier juif. En réalité, il existait déjà une chronique, la plus significative de toutes, Koshmar, c’est à dire « cauchemar » en Yiddish, publiée en 1929. Il faudra un demi-siècle pour qu’elle soit traduite au castillan. L’auteur s’appelait Pinnie Wald, charpentier, journaliste d’une publication en Yiddish et membre du Bund, un groupe de juifs socialistes lié au Parti Socialiste. En janvier 1919 Pinnie Wald fut accusé d’être le « Président du Soviet de Buenos Aires », et traité en conséquence. Le livre est une chronique de la chasse, de l’assaut aux maisons et commerces juifs, et de son propre supplice. Quiconque le lit voudrait fermer les yeux.

Pinnie Wald décrit les émotions du moment : confusion, panique, désir de vengeance, esprit de lutte, dans une cité silencieuse et sombre, sans régulation du trafic, avec des automobiles incendiées et des coups de feux épars. Il n’y eut pas de journaux pendant deux jours. Dans les prisons improvisées il y avait autorisation d’humilier, de torturer, de tuer. Ce sont les plaisirs du victorieux. Tout eut lieu dans le commissariat de la rue Lavalle, entre Paso et Pueyrredón, où il se trouve encore : terreur, offense, pillage, cruauté, vengeance de classe, exposition des corps torturés aux yeux de « personnes importantes ». Quand l’on est soumis à l’arbitraire du cachot ou de l’abattoir, l’esprit ressemble à un oiseau affolé. C’est peut être pour cela que la forme choisie pour narrer ces évènements est le délire de la mémoire d’une âme tourmentée à jamais. Pinnie Wald dit, « J’ai pensé que la réalité était incroyable ». L’espérance revient avec l’apparition au commissariat du député Alfredo Palacios et d’un délégué de la FORA. C’est un moment miraculeux : apparaissent des « regards fraternels » opposés aux regards durs ou festifs de leur bourreaux. Lors de sa libération, Pinnie Wald observa ses camarades d’infortune : difformes, ensanglantés, sales et terrorisés. « Ils ressemblaient à des masques ». On les avait rendu méconnaissables.

Une fois la violence apaisée et les cadavres ramassés, le banc des législateurs radicaux passa en revue les compte-rendus sur le pogrom. Il y avait beaucoup à cacher, car nombre de compte-rendus de l’époque responsabilisaient le Comité Capital de la Unión Cívica Radical (Comité de la capitale de l’Union Civique Radicale), dont le président était Pío Zaldúa, d’avoir lâché dans les rues des hommes armés avec des drapeaux argentins qui attaquèrent le quartier de Once. Francisco Beiró, un dirigeant radical qui sera Ministre de l’Intérieur en 1922, les affronta, et s’occupa de conduire des dirigeants de la communauté juive auprès de Hipólito Yrigoyen. Mais des années plus tard, le général Dellepiane, responsable de la tuerie, sera aussi récompensé par un poste de ministre du gouvernement radical. Dix ans après la Semaine Tragique, en 1929, l’anarchiste Gualterio Marinelli tirait six coups de feu contre la voiture présidentielle, ratait sa cible et était abattu par la garde de Hipólito Yrigoyen.

Il n’y a qu’une information incomplète sur les évènements de 1919. Peu de livres, des témoignages épars, un assemblage insuffisant des données connues. On ne connaît toujours pas le nombre exact de mortEs, de blesséEs et de détenuEs. Tout est oubli et pied de page, un mystère du sous-sol. Il fut un temps où l’espagnol et le Yiddish, avec d’autres langues européennes, se prirent d’amitié en inventant l’espéranto, une langue qui promettait d’unir les peuples et que les anarchistes diffusèrent dès la fin du XIXème siècle.

Mais en ces jours de l’été 1919, beaucoup moururent en criant « Viva la anarquia » et d’autres en murmurant en Yiddish.

Autres sources en espagnol trouvées par le traducteur sur le sujet :

Sur le site du Parti des Travailleurs Socialistes (Organisation Marxiste Argentine) « La semana trágica 1919 », par Hernán Aragón : http://www.pts.org.ar/spip.php?arti... où sont approchées les différences entre les deux FORA...

« El ocaso del Anarquismo argentino », por Josefina Luzuriaga : http://www.pts.org.ar/spip.php?arti... et " La FORA IX° Congreso " : http://www.pts.org.ar/spip.php?arti... où sont décrites les positions anarchistes malgré un filtre marxisant du PTS.

Article de ANRed : « Acto en memoria de la Semana Trágica » : http://www.lafogata.org/06arg/arg1/... où est stipulé que les revendications ouvrières furent entendues en partie (journée de huit heures)...

http://naturalezaeclectica.blogspot...

Wikipedia : http://es.wikipedia.org/wiki/Semana...

NOTES DU CATS :

* Lors d’une tentative de coup d’État contre le général Peron alors au pouvoir, des aviateurs mutinés bombardèrent et mitraillèrent la place de mai et la Casa Rosada (le palais présidentiel) faisant plus de 300 mortEs et plus de 700 blesséEs pour la plupart civilEs . Cette tentative de coup d’État se solda par un échec.

** Le 20 juin 1973, pour célébrer le retour du général Peron en Argentine, un grand rassemblement devait avoir lieu près de l’aéroport d’Ezeiza, à la périphérie de Buenos Aires. À cette occasion, les secteurs réactionnaires du mouvement péroniste attaquèrent à l’arme à feu les secteurs gauchistes (montoneros) du même mouvement péroniste pour les empêcher de contrôler les alentours du balcon d’où Peron devait effectuer son discours de retour. Les secteurs gauchistes répliquèrent avec les révolvers dont ils disposaient. La fusillade fit 13 morts et 365 blesséEs.

*** En décembre 1975, l’Ejercito Revolucionario del Pueblo (ERP, Armée Révolutionnaire du Peuple, une organisation de guérilla gauchiste) tente de prendre d’assaut, à Monte Chingolo, un arsenal militaire afin de s’équiper. 300 membres de la guérilla participent à l’assaut et à sa couverture. Le problème, c’est que l’armée est au courant de l’action grâce à un informateur infiltré dans l’ERP. Les guérilleros furent donc reçus par un déluge de feu. Plus de 40 membres de l’ERP furent tués au combat ou exécutés après avoir été capturés, 5 militaires perdirent la vie ainsi qu’un nombre indéterminé de civilEs vivant autour de la caserne.

Complément

Combien furent-ils ? Six-cent, au moins, répétait-on en cachette. Ou furent-ils neuf-cent, comme l’avaient immédiatement dénoncé les syndicats anarchistes ? Ou bien mille trois-cent cinquante-six morts, comme l’ambassadeur des États-Unis en informait son gouvernement ? Ce qui est certain c’est que les chiffres manquent de comparaison dans le pays. Le bombardement de la Plaza de Mayo en 1955*, le massacre d’Ezeiza en 1973** ou la bataille de Monte Chingolo en 1975***, aux nombres de victimes considérables, ne permettent pas de mesurer la sauvagerie qui s’est déclenchée sur la ville pendant les évènements qui restèrent rassemblés sous le nom de « Semana Trágica » (Semaine Tragique). En revanche, le nombre de pertes policières est connu : trois morts et soixante dix-huit blessés.

D’abord les tirs par balle furent abondants, puis on appliquait le coup de grâce. Dans ce tableau de chasse sanglant, se détachait un safari d’enfants.

Il est surprenant qu’une tuerie d’une telle ampleur ait pu être encaissée sans plus de difficultés par le système politique, puis mystérieusement dissoute de la mémoire des porteños (habitantEs de Buenos Aires. Littéralement : gens du port. NDT), comme s’il s’agissait tout juste d’un mauvais rêve.

En cette deuxième semaine de janvier 1919, rien ne laissait présager une nuit de Saint-Barthélemy. Hipólito Yrigoyen, leader populaire, était président ; un avenir prospère soutenu par l’évidente abondance du sol faisait déjà partie des croyances locales ; et les quatre années de folie belliqueuse en Europe n’avaient pas tâché de sang le pays. Mais ce caractère pastoral et la force de la cité libérale masquaient difficilement la réalité du tableau : les conflits corporatifs se multipliaient, il existait deux organisations ouvrières avec des milliers d’adhérentEs, toutes deux appelées Federación Obrera Regional Argentina (FORA – Fédération Ouvrière Régionale Argentine), les idées anarchistes n’étaient pas inconnues, et une grande partie de la population vivait encore comme à l’époque de la colonie ou s’esquintait dans les quartiers manufacturiers.

À cette époque, cette première dizaine de jours d’octobre 1917 qui avait ébranlé le monde s’était convertie en deux années de gouvernement communiste en Russie et de nombreux pays se mettaient en garde contre quiconque pourrait impulser des idées « maximalistes ». Plus encore si le/la porte-parole de ces idées se trouvait être étrangerE, par exemple, « russe ». Un an après le changement de régime à Moscou, le gouvernement américain avait expulsé une bonne quantité de syndicalistes d’origine russe, qui en plus étaient juifs/ves, durant une vague de paranoïa civique connue sous le nom de « Terreur du Rouge ». Parmi les déportéEs, on peut noter Emma Goldman et Molly Steiner, deux actives anarchistes.

À Buenos Aires, une décennie avant, le 1er mai 1909, il y eut des morts lors de la manifestation de célébration du Jour des Travailleurs, dispersée à coups de feu par les forces de l’ordre sous le commandement du Colonel Ramón Falcón, qui sera exécuté quelques mois plus tard, par vengeance, par l’anarchiste Simón Radowitzky. La personne qui remplaça Falcón au commandement de la police fut Luis Dellepiane. Il sera l’homme en charge de la répression pendant la semaine de janvier 1919.

En cette même année 1909, mais à Barcelone, une autre insurrection populaire était écrasée par les canons et les fusils. Ce fut alors que pour la première fois on parla d’une « semaine tragique », soldée cette fois par cent morts, cinq condamnations à mort, soixante peines à perpétuité et deux cent expulsions.

Il n’est pas surprenant que pendant les évènements porteños le mot « catalan » se soit transformé en synonyme d’anarchiste.

Ils leur en voulaient à mort, autant les classes aisées trempées de peur, que la police à cause de la mort de Falcón. Anarchisme était un euphémisme pour antéchrist. Aux débuts du XXème siècle, on imaginait les anarchistes irréductibles, intransigeants, étranges. Bienveillamment : martyrEs dangereux/ses. De fait, des attentats isolés semaient la panique : contre le président Manuel Quintana puis contre le vice-président en place Victorino de la Plaza, en plus d’une bombe lancée au Théâtre Colón. Il ne fut pas difficile pour la presse nationale de représenter la riche et inventive histoire des libertaires comme un oiseau de malheur.

Ils/elles étaient l’ennemiE public. C’est ce qu’avaient en tête les conservateurs/rices au moment où s’initiait le conflit corporatif et urbain de janvier 1919. En plus lors d’une manifestation anarchiste de fin novembre 1918, des affrontements avaient vu le chef de police de Buenos Aires blessé.

Le gouvernement, les législateurs et les juges n’avaient pas tremblé de la main à l’heure de signer des mandats d’arrêts ou d’expulsions. En 1902 le Congrès avait approuvé une loi appelée « Ley de Residencia » (Loi de Résidence), qui permettait l’expulsion de toutE étrangerE qui hausserait un peu la voix. Cette loi fut couronnée par une annexe de 1910, la « Ley de Defensa Social » (Loi de Défense Sociale), qui nettoya le pays d’agitateurs/rices acrates pendant les célébrations du centenaire. En 1902 s’était aussi créée la « Sección Especial » de la police, qui s’occupait de surveiller les activités de grévistes et d’anarchistes. En somme, qui ne finissait pas expulséE du territoire était envoyéE en Terre de Feu (île à la pointe sud de l’argentine, touchant presque l’antarctique. NDT), où l’institution la plus importante était la prison, construite par ses propres prisonniers en cette abominable année 1902.


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