3 au 7 février 1962 Les États-Unis mettent en place le blocus illégitime et illégal de Cuba

dimanche 9 février 2020.
 

1) "Le courage du peuple cubain" Georges Wolinski, dessinateur

"En 1970, je suis allé à Cuba pour la première fois. Je représentais la France à une exposition de dessins politiques. Ceux que j’exposais avaient été publiés, pendant les évènements de 1968, dans Action, L’Enragé et Charlie Hebdo. Ensuite, invité par le festival de l’humour de San Antonio de Los Banos, j’ai fait de nombreux séjours à Cuba...

Pour rejoindre Cuba, il fallait partir de Madrid ou de Prague et voyager quelques vingt deux heures. A l’époque, étant donné le blocus américain, 80% de l’économie cubaine, dépendait de Moscou et des pays de l’Est. Puis, il y eut l’effondrement du bloc soviétique et ce fut un coup dur pour Cuba. Le peuple manquait de tout pour vivre comme pour travailler. Charly Bouhana, membre du syndicat de Livre, m’a demandé de le rejoindre pour aider les artistes et les écoliers cubains. Ainsi, est née l’association de solidarité : Cuba Si France. Première initiative : le bateau de la solidarité. Un cargo chargé de cahiers et autres feuilles de papier, de fournitures scolaires, destinés aux écoles.

Ensuite, l’association a accompagné différents projets d’aide à l’enfance. Il y eut encore un envoi de matériel destiné aux artistes qui ne disposaient plus de rien pour créer. Des artistes liés au gouvernement en place mais qui, malgré tout, ne pouvaient plus travailler.

Depuis cette époque, Cuba Si France n’a pas cessé de manifester son indignation contre le blocus américain. Il y a deux ans, quand je suis retourné à Cuba, j’ai pu observer le courage du peuple pour résister aux conditions de vie provoquées par l’embargo. J’ai vu défiler un million et demi de jeunes cubains, visiblement en pleine santé, devant un Raul Castro souverain. Pas un n’a crié : « Dégage Raul ! » en passant devant la tribune.

Le 8 mars, lors de la journée internationale de la femme, j’ai écouté les propos de Mayda Alvarez Suarez, militante du Centre d’Etude de la Femmes, organisme sous tutelle du gouvernement. Elle était l’invitée en France de notre association. Après cinquante-deux ans de révolution, Mayda résume la philosophie des Cubaines. A la surprise générale et malgré le peu d’enthousiasme des hommes, elles ont, dit-elle, conquis leur autonomie. L’égalité des salaires est instaurée par la loi et elles peuvent exercer des postes décisionnaires. Et cela, malgré la vie difficile, le manque de denrées alimentaires, les crèches introuvables et la violence en hausse.

Quant à la natalité, elle décroit. 1,6 enfant par couple. Avant la révolution Mayda explique que de nombre de jeunes filles de 14 ans se retrouvaient enceintes, aujourd’hui, l’âge moyen la natalité est de 24 ans. Qu’en est-il des rapports hommes-femmes ? La formule est envoyée par Mayda : les hommes que veulent les femmes n’existent pas encore. Les femmes que les hommes veulent n’existent plus ! Dans un avenir proche, d’importantes réformes se préparent, comme la perte de 500.000 fonctionnaires. Mayda sourit : « On en a vu d’autres ».

2) Cinquante ans de blocus, l’obsession des États-Unis à l’égard de Cuba (Salim Lamrani, écrivain)

Il y a cinquante ans, jour pour jour, les États-Unis imposaient 
des sanctions économiques totales à Cuba. Dans votre 
dernier livre, État de siège (*), 
vous revenez sur cette réalité. Pourquoi un tel acharnement  ?

Salim Lamrani. Il faut savoir que la rhétorique diplomatique visant à justifier l’hostilité états-unienne vis-à-vis de Cuba a fluctué selon les époques.

Dans un premier temps, il s’agissait des nationalisations et de leurs indemnisations. Par la suite, Washington a évoqué l’alliance avec l’Union soviétique comme principal obstacle à la normalisation des relations entre les deux pays. Puis, dans les années 1970 et 1980, l’intervention cubaine en Afrique, plus précisément en Angola et en Namibie, pour aider les mouvements de libération nationale à obtenir leur indépendance et pour lutter contre l’apartheid en Afrique du Sud, a été pointée du doigt pour expliquer le maintien des sanctions économiques.

Enfin, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, Washington brandit l’argument de la démocratie et des droits de l’homme pour maintenir l’étranglement économique sur la nation cubaine.

Peut-on mesurer concrètement aujourd’hui les conséquences 
des sanctions économiques 
pour le peuple cubain  ?

Salim Lamrani. Les sanctions économiques constituent le principal obstacle au développement de la nation. Concrètement, Cuba ne peut rien exporter aux États-Unis et ne peut rien importer de ce pays hormis des matières premières alimentaires depuis 2000, à des conditions drastiques, telles que le paiement à l’avance, dans une autre monnaie que le dollar, sans possibilité de prêt,etc. Cela limite donc énormément les possibilités commerciales de l’île, qui doit se fournir auprès de pays tiers à un coût bien supérieur.

Il faut se souvenir que c’est la première puissance mondiale qui impose des sanctions à Cuba et non un pays comme le Luxembourg. Les États-Unis ont toujours constitué le marché naturel de Cuba pour des raisons historiques et géographiques évidentes. En 1959, 73% des exportations cubaines étaient destinées au marché états-unien et 70% des importations en étaient issues. Pendant trente ans, le commerce avec l’Union soviétique a permis de minorer l’impact, mais, depuis 1991, Cuba subit de plein fouet le choc de ces sanctions.

Prenons un exemple  : si demain les touristes américains étaient autorisés à voyager à Cuba – ils peuvent aller en vacances en Chine, au Vietnam ou en Corée du Nord mais pas à Cuba  ! –, un million de personnes s’y rendrait la première année et cinq millions au bout de cinq ans, ce qui générerait des ressources de près de cinq milliards de dollars pour l’économie cubaine pour le secteur touristique, c’est-à-dire près trois fois plus qu’aujourd’hui. Une telle somme améliorerait grandement le niveau de vie à Cuba qui, rappelons-le, malgré les difficultés et vicissitudes quotidiennes, reste le seul pays du tiers-monde où la malnutrition infantile n’existe pas, selon l’Unicef.

Les sanctions ont un double aspect  : l’extraterritorialité et la rétroactivité. N’est-ce pas illégal au regard 
du droit international  ?

Salim Lamrani. Les sanctions sont effectivement à la fois rétroactives et extraterritoriales, ce qui constitue une grave violation du droit international. Ainsi, depuis 1996 et l’adoption de la loi Helms-Burton, par exemple, un investisseur français souhaitant construire un hôtel à Cuba sur des terres nationalisées dans les années 1960 risque d’être poursuivi par la justice américaine et voir ses investissements sur le territoire américain saisis. Il s’agit là d’une application à la fois rétroactive, c’est-à-dire que la loi s’applique pour des faits survenus avant l’adoption de la législation, ce qui est illégal, et extraterritoriale, c’est-à-dire que la loi sur les sanctions économiques s’applique à des nations tierces.

Par ailleurs, tout bateau de marchandises accostant un port cubain se voit interdire l’entrée du territoire américain pendant six mois.

Autre exemple, un constructeur automobile allemand ou japonais – peu importe sa nationalité en réalité – doit démontrer au département du Trésor que ses produits ne contiennent pas un seul gramme de nickel cubain pour pouvoir les vendre sur le marché états-unien. Donc, Cuba ne peut pas vendre ses ressources et ses produits aux États-Unis, mais, dans ces cas précis, elle ne pourra pas les vendre à l’Allemagne ou au Japon. Ces mesures extraterritoriales privent ainsi l’économie cubaine de nombreux capitaux et les exportations cubaines de nombreux marchés à travers le monde.

Les sanctions ont également un impact dans le domaine de la santé.

Salim Lamrani. En effet. La Convention de Genève interdit pourtant tout embargo sur les aliments ou les médicaments, y compris en temps de guerre. Or, officiellement, Cuba et les États-Unis ne sont pas en guerre. Pourtant, Cuba ne peut importer aucun médicament ou appareil médical des États-Unis, qui jouissent d’une situation de quasi-monopole dans ce secteur.

Par exemple, les enfants cubains ne peuvent bénéficier du dispositif Amplatzer fabriqué aux États-Unis, qui permet d’éviter une chirurgie à cœur ouvert. Des dizaines d’enfants sont en attente de cette intervention. Rien que pour l’année 2010, quatre enfants âgés de trois à huit ans ont intégré cette liste. Sont-ils responsables du différend qui oppose Washington à La Havane  ?

Vous évoquez également l’irrationalité conduisant à certaines décisions. Qu’entendez-vous par là  ?

Salim Lamrani. Légalement, un touriste américain ne peut pas boire un verre de rhum Habana Club dans un café parisien  ! Il ne peut pas non plus fumer un cigare Cohiba lors d’un séjour en France  ! De la même manière, un Cubain résidant en France ne peut légalement manger un hamburger chez McDonald’s  ! Il s’agit là du côté irrationnel des sanctions car elles sont inapplicables, mais elles sont illustratives de l’obsession des États-Unis à l’égard de Cuba.

(*) État de siège. Les sanctions économiques des États-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 15 euros. Pour toute commande dédicacée, contacter lamranisalim@yahoo.fr

Entretien réalisé par 
Bernard Duraud, L’Humanité

3) Cuba « Ce blocus qui dure depuis un demi-siècle, quelle honteuse faiblesse ! »

Par jean cormier, grand reporter, biographe du che

Les Américains ont la rancune tenace  ! Un demi-siècle de blocus et toujours rien en vue. Obstination, blocage sur le bloqueo, on ne déroge pas. On pouvait penser qu’Obama interviendrait, que sa prétendue ouverture d’esprit infléchirait le processus. En fait, il apparaît que la voix des Cubains de Miami garde toute sa force. Obama conserve donc la ligne dure, la ligne des faucons.

Qu’est-ce que les États-Unis ont à gagner dans l’aberrant et exécrable prolongement du blocus  ? À force de vouloir prouver leur supériorité, ils montrent surtout leur faiblesse. Contre l’opinion (quasi) mondiale. Jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989 et l’implosion de l’URSS qui a suivi, Cuba était soutenu par Moscou.

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, ce n’est plus le cas et les Cubains trouvent en eux, entre eux, les solutions de survie. La plus belle manière de dire à leurs ennemis  : « Vous voyez, vous voulez nous étrangler mais nous avons toujours de l’oxygène pour respirer  ! » Ce qui énerve ceux d’en face qui attendent avec impatience la fin terrestre de Fidel Castro qui continue de les narguer. Par sa simple présence, faisant reculer, encore et encore, le jour de la grande fête qui, à Miami, célébrera sa disparition.

L’échec de la baie des Cochons d’avril 1961 est toujours dans les esprits du Nord, il fait tache sur « la glorieuse histoire de la bannière étoilée ». Et s’entêter à faire perdurer le blocus n’y changera rien. En rappelant à l’Oncle Sam qu’il a lui même fabriqué, le 5 mars 1960, l’icône la plus dérangeante pour son fonctionnement, puisque la mythique photo de Korda, immortalisant le Che et lui donnant toute sa surpuissance spirituelle, a été prise à La Havane après que les services US eurent fait exploser le bateau français le Coubre, éliminant par là même une centaine de Cubains. La photo de Korda accuse. Ce qu’elle représente ne disparaîtra jamais  !

Jean Cormier

4) 3 février 1962 Les États-Unis décrétent le blocus de Cuba (Jean Ortiz, universitaire)

Le 3 février 1962, John Fitzgerald Kennedy, président des États-Unis, annonçait des sanctions totales contre la petite île des Caraïbes qui venait de mettre fin au régime pro-américain du dictateur Batista. Le blocus a été encore renforcé en 1992 et 1996, au mépris du droit international.

Au nom de la « lutte contre le communisme » d’abord, puis de « la défense des droits de l’homme », la plus grande puissance au monde, les États-Unis, livre à une toute petite île, Cuba, une guerre économique sans pitié. Le blocus américain contre Cuba dure depuis cinquante ans, violant toutes les lois et traités internationaux.

Washington châtie tout un peuple pour crime de lèse-empire. Pour les « médias de marché », cet embargo ne serait qu’un prétexte dont se servirait le régime. Alors chiche  ? Enlevons donc ce « prétexte » et voyons  ! « Embargo » ou « blocus », on a là un véritable état de siège interminable, injustifiable, chaque jour plus intolérable, et condamné chaque année par la quasi-totalité des pays à l’ONU.

Dès le 1er janvier 1959, les États-Unis ne supportent pas que dans leur « jardin » ait lieu une révolution et la considèrent comme un dangereux foyer de sédition. « Plus jamais un nouveau Cuba. » En avril 1960, le sous-secrétaire d’État aux Affaires interaméricaines, écrit  : « La majorité des Cubains soutiennent Castro. Le seul moyen possible pour annihiler le soutien interne est de provoquer le désenchantement (…) par l’insatisfaction économique et la pénurie. » Peu à peu se met en place un dispositif d’étranglement économique. L’île dépend des États-Unis à 73% pour ses importations et à 65% pour ses exportations, essentiellement le sucre. En décrétant la réduction des importations, puis la suppression totale du quota sucrier, Washington escompte mettre Castro à genoux. Mais à chaque mesure d’agression, la révolution répond par la légitime défense  : 6juillet 1960, nationalisation des propriétés américaines à Cuba. Lorsque Washington livre de moins en moins de pétrole et que Cuba doit recourir à l’URSS, les raffineries américaines sur l’île refusent de traiter le « pétrole communiste ». Fidel les nationalise. La myopie politique des gouvernements américains pousse la révolution à se radicaliser. En réponse à l’embargo sucrier décidé par Eisenhower, les pays de l’Est achètent plus de la moitié du sucre cubain.

Le 3 février 1962, le président Kennedy décrète les sanctions totales, l’interdiction des exportations et importations  : le blocus. L’aide de l’URSS permit à Cuba de survivre… Les sanctions impérialistes allèrent crescendo. Le 2 novembre 1966, la « loi d’ajustement cubain » octroie résidence et nationalité à tout Cubain qui touche le sol américain  ; ce statut pousse à l’immigration illégale.

À ceux qui nient les conséquences terribles du blocus, les autorités cubaines répondent, chiffres en main, qu’il a coûté à l’île 751 milliards de dollars, et touche tous les aspects de la vie quotidienne, toutes les catégories de la population, essentiellement les plus vulnérables  : enfants, personnes âgées… Depuis 1962, Washington ne permet pas même la vente de médicaments à Cuba, alors que la convention de Genève interdit cet embargo sur les médicaments, même en temps de guerre. En 2004, une entreprise pharmaceutique américaine, la Norton Corporation, se vit imposer une lourde amende parce que l’une de ses filiales européennes avait vendu à Cuba des vaccins pour enfants. Cuba ne peut avoir accès à la plupart des brevets médicaux. L’île a les pires difficultés pour obtenir des financements internationaux, pour se procurer les nouvelles technologies qu’elle doit payer au prix fort, doublé de frais de transports coûteux… Elle ne peut utiliser le dollar pour commercer avec d’autres pays.

Cuba n’est pas une situation virtuelle. Le contexte l’a obligée à vivre en forteresse assiégée, ce qui ne se prête guère à l’épanouissement de toutes les libertés. Le blocus est un drame quotidien. Il n’est pas la seule cause de la crise profonde que vit Cuba. La dépendance du modèle monoproducteur et exportateur de sucre, le rôle de réserve sucrière du « camp socialiste », les errements économiques, l’étatisation contre-productive, la bureaucratisation, pèsent lourd à l’heure des bilans.

Les États-Unis auront tout tenté pour faire plier la révolution. En 1992 et 1996, le Congrès américain vota la loi Torricelli puis la loi Helms-Burton, afin de renforcer le blocus, de le rendre « extraterritorial »  : les filiales américaines dans des pays tiers ne peuvent commercer avec Cuba. Aucune entreprise, sous peine de sanctions, ne peut exporter à Cuba des marchandises ou machines comportant des composants américains. La loi Helms-Burton autorise les grands propriétaires américains expropriés par la révolution, et indemnisés, à réclamer leurs anciennes propriétés. Pour normaliser la situation, Cuba devrait changer de système. Une ingérence inadmissible.

Aujourd’hui, l’opinion publique nord-américaine est majoritairement hostile aux sanctions économiques, mais la politique d’Obama reste globalement celle de ses prédécesseurs. Cuba continue à résister au prix de lourds sacrifices.

Cuba « réinvente »

Cuba vit des changements structurels importants. En novembre 2005, 
Fidel Castro mettait en garde  : 
« Nous pouvons être les fossoyeurs 
de notre révolution. » 
Depuis, avec pragmatisme 
mais détermination, le Parti communiste a fait appel au peuple et le pays s’est engagé dans un processus de révisions déchirantes, nécessaires à la survie, selon Raul Castro. Le 18 décembre 2010, 
il lançait  : ou nous « rectifions », 
ou nous périrons. Une étape est terminée, celle d’une économie étatisée, hypercentralisée 
et bureaucratisée, aux faibles rendements. Alors « retour 
au capitalisme »  ? Nullement. 
À Cuba, on parle « d’actualisation » du modèle, de « réinvention ». Passer à un système plus flexible, « reconvertir » 1 500 000 travailleurs de l’État vers un secteur privé naissant ne peut se faire sans traumatismes, sans inégalités. L’économie, qui reste planifiée, s’ouvre à des mécanismes

de marché, des formes d’initiative 
et de propriété privées. Les fermes d’État sont démantelées et la terre remise en usufruit aux paysans. 
La désétatisation fera passer 
40% de la population active 
du secteur public au secteur privé. 
Le projet d’émancipation cubain 
se joue aujourd’hui.

Jean Ortiz, L’Humanité


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