Paul Lafargue  : philosophe, propagandiste et homme d’action

vendredi 27 novembre 2015.
 

Le 15 janvier 1842, Paul 
Lafargue naît à Santiago de Cuba, à la croisée de quatre héritages  : amérindien-mulâtre par sa mère, bordelais-juif par son père. Au XIXe siècle, Cuba est encore une colonie de l’Espagne. L’esclavagisme imprègne toujours les rapports sociaux. À 9 ans, Paul arrive à Bordeaux. Que de changements... Mais il ressent ici aussi la même morgue des possédants... Sur les bords de la Garonne, le jeune mulâtre, à la chevelure abondante, subit les sarcasmes. À 20 ans, le voici à Paris étudiant en médecine. Il fréquente les cercles d’opposants à l’Empire, lit Proudhon, Blanqui, Fourier... Dès 1864, l’Association internationale des travailleurs l’attire. À Londres, autour de Marx et Bakounine, les prolétaires de tous les pays cherchent à s’unir.

En 1865, Lafargue rencontre Karl Marx et surtout Laura. Il deviendra l’époux de la jeune fille, l’ami et le secrétaire du père. Chassé de l’université de Paris pour ses prises de position anti-impériales, Lafargue se fixe à Londres.

Revenu à Bordeaux à l’été 1870, il participe à la section de l’Internationale. En avril 1871, il va à Paris  ; la Commune, née le 18 mars, organise la capitale. De son bref séjour, retrouvé par Jacques Girault, Lafargue rapporte quelques belles pages. Marx reprendra ses observations dans la Guerre civile en France. Pourchassé par la police de Thiers, il fuit en Espagne. À Madrid et à Lisbonne, il dirige des groupes ouvriers dans lesquels il combat les thèses anarchistes. En 1874, il rejoint Londres. N’exerçant plus la médecine depuis la mort de ses trois enfants, il devient l’assistant de Karl Marx qui rédige le Capital. Philosophe, propagandiste et homme d’action, Paul Lafargue l’est.

Dix ans après la « semaine sanglante », Guesde crée le Parti ouvrier (PO) qui se veut marxiste. Lafargue tissera des liens entre Guesde et Marx. Dès 1882, revenu à Paris, 
Lafargue participe au PO. Emprisonné à Sainte-Pélagie pour propagande révolutionnaire, il y rédige le Droit à la paresse.

Le capitalisme industriel est en crise  : baisses des salaires, fermetures d’ateliers, spéculations… Beaucoup de politiciens prêchent la résignation, la nécessité d’accepter la loi d’airain du capital. Lafargue, lui, mesure la puissance du développement de la production grâce à la mécanisation et aux énergies nouvelles. La journée de travail pourrait être limitée à trois heures sans diminuer la production. Réduire le temps de travail rendrait plus productif l’ouvrier. Mais cette diminution de la durée du travail n’a aucun sens si les travailleurs n’obtiennent pas une augmentation de leurs salaires. Ainsi, le Droit à la paresse est un des fruits de la pensée-Marx.

Philosophe et organisateur. En 1889, sous l’impulsion d’Engels, avec Guesde, Bebel, Liebknecht, 
Lafargue fonde l’Internationale ouvrière et décide de faire du 1er mai un jour de grève et de lutte pour la journée de huit heures. Face à l’internationale silencieuse des patrons, Lafargue veut faire vivre la phrase « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous  ! ». Il deviendra un des acteurs majeurs du 1er mai 1891 et son nom reste associé à la tragique fusillade de Fourmies.

Au tournant du siècle, les débats sont vifs et âpres parmi les dirigeants ouvriers, l’affaire Dreyfus, la participation à un gouvernement bourgeois, le rôle des syndicats, la place de l’action de masse, le rôle des femmes, sont pommes de discorde et sujets de réflexion. En 1904, Lafargue publie un article sur l’exploitation des ouvrières et leurs places dans la lutte... Dix ans plus tôt, il polémiquait devant 8 000 travailleurs face à un partisan du christianisme social qui voulait enrégimenter la classe ouvrière comme le feront Mussolini, Franco et Pétain... Dès 1906, il devient un des éditorialistes réguliers de l’Humanité. Il sert de porte-voix aux revendications ouvrières et aux luttes syndicales, en particulier en 1907 lors de la grève des terrassiers de Draveil.

Lafargue dirige en articulant fidélité à ses engagements et liberté d’expression. Pour un mouvement ouvrier indépendant et porteur d’émancipation. Dès 1900, il s’écarte de Guesde, jugé sectaire et dogmatique. En 1911, lors du débat sur les retraites, il s’oppose à Jaurès. Reprenant les analyses de la CGT, il défend l’idée toujours moderne de retraite par répartition... Son dernier combat.

Salut Paul Lafargue, vivante expression de l’intelligence de notre peuple  !

Pascal Bavencove et Pierre Outteryck, 
Salut camarade, Paul Lafargue, passeur 
de la pensée-Marx, éditions du Geai bleu. 5 €.

La fusillade de Fourmies, dans le Nord

Le 1er mai 1891 fut un grand jour de mobilisations et de grèves. Paul Lafargue avait multiplié les réunions, notamment à Fourmies (Nord). Face à un gouvernement et à un patronat désireux de briser le mouvement ouvrier, les cortèges s’étoffent. Les provocations policières sont nombreuses. À Fourmies, en fin d’après-midi, l’armée tire  : 9 morts dont des enfants… Cette fusillade aura un retentissement mondial. 30 000 personnes participeront aux obsèques pilotées 
par le Parti ouvrier. La solidarité ouvrière s’organise, alors que l’extrême droite tente d’instrumentaliser la tragédie pour entraîner les travailleurs dans l’impasse xénophobe. Selon elle, la cause de tout serait le sous-préfet juif d’Avesnes qui, parce que juif, aurait poussé les Français à s’entre-tuer. Droite et patrons veulent eux aussi des coupables. Le 5 juillet, Lafargue et Culine sont condamnés à la prison. Lors d’une élection partielle, bien qu’emprisonné, Lafargue est élu député de Lille en novembre 1891.

Pascal Bavencove, syndicaliste et Pierre Outteryck, professeur agrégé d’histoire.

Texte paru dans L’Humanité le 4 mars 2012


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