Débat sur Mélenchon avec Marie-Anne Kraft, une dirigeante du MODEM

lundi 17 avril 2017.
 

A) Introduction de Robert Mascarell

Je naviguais sur Médiapart, lorsque mon attention a été attirée par un article titré : « Mélenchon : des bons sentiments à des solutions peu crédibles », écrit par une certaine Marie-Anne Kraft. J’ai lu l’article. J’étais en désaccord avec à peu près tout. J’ai compris que l’auteur était une admiratrice de François Bayrou.

Le 8 mai j’ai entrepris de lui répondre point par point, reprenant pour cela bien des statistiques que j’ai déjà eu l’occasion de commenter dans ce blog.

http://robertmascarell.overblog.com...

Dès le lendemain, MAK m’a répondu. Son propos commençait ainsi : « Merci infiniment d’avoir pris le temps de me répondre si longuement, si posément, si respectueusement et de façon si argumentée, si réfléchie. Cela change des autres compères commentateurs du Front de Gauche qui m’ont attaquée en meute, préférant aboyer et mordre. ». Bref, elle entendait bien mes arguments et reconnaissait même que les chiffres que j’utilise sont exacts. Subsistaient évidemment des points de divergence. C’était bien naturel.

Le 10 mai, je lui répondais longuement. Quelques heures après, MAK me répondait. Elle louait mon honnêteté intellectuelle. Elle soulevait d’autres points.

Je lui répondais donc une troisième fois, en ciblant les points sur lesquels MAK restait taisante. Simultanément, d’autres blogueurs s’introduisaient dans le débat, allant dans mon sens.

Et là, changement de décor. Marie-Anne Kraft, dont entre temps j’avais appris qu’elle était une dirigeante nationale du MODEM, qu’elle avait écrit un livre préfacé par François Bayrou, qu’elle avait été candidate titulaire MODEM à l’élection législative 2012 à Saint-Maur-des-Fossés (94), que Jean-François Kahn avait donné de sa personne pour la soutenir dans un débat public, bref qu’elle est une huile du MODEM, est d’un seul coup devenue très agressive, ne supportant pas d’être mise devant ses contradictions.

D’un seul coup, l’homme réfléchi, intellectuellement honnête, ayant de bons arguments, que j’étais, est devenu un harceleur. Le débat, entre elle est moi, ne s’est pas arrêté pour autant, enrichi par d’autres blogueurs, qui tous allaient dans mon sens. Cela a eu pour effet de pousser MAK au paroxysme de la colère, jusqu’au moment où elle a décidé de se réfugier dans la censure. Qu’à cela ne tienne, je lui ai répondu pour la dernière fois en postant mon commentaire dans son article le plus récent, mais qui n’avait absolument rien à voir avec mon blog.

Je reproduis donc ci-après l’intégralité du débat que j’ai eu avec cette dirigeante nationale du MODEM, ainsi que les interventions des autres blogueurs.

Quand on s’intéresse à la politique et à l’économie, je pense que c’est très intéressant. Mais je vous préviens, c’est très long :

B) Texte originel de Marie-Anne Kraft sur son blog : Mélenchon, des bons sentiments à des solutions peu crédibles

Après la vague médiatique en faveur de Marine Le Pen qui flambe dans les sondages, voici celle en faveur de Jean-Luc Mélenchon, appelant le peuple à une marche dimanche 5 mai pour une VIème république, contre la finance et l’austérité. Une manifestation de colère du peuple, un cri du cœur, un SOS de souffrance et d’inquiétude face aux crises ? Ou bien un appel à écouter de nouvelles propositions, une politique alternative face aux crises ?

Extrême gauche et extrême droite

Je ne confonds aucunement l’extrême droite et l’extrême gauche. Reconnaissons au moins ces différences entre les deux extrêmes :

- l’extrême droite conservatrice sur les valeurs, xénophobe et qui érige des frontières ;

- l’extrême gauche libérale sur les moeurs, laxiste sur l’immigration.

Cependant je leur reconnais trois points communs :

- exprimer les émotions, les inquiétudes, les peurs, la colère des gens, de la « France d’en bas » qui ne croit plus en ses élus ni en les élites et réclame « le pouvoir au peuple » ;

- être dans un posture « anti-système » en voulant renverser la table, employant un langage agressif, dénonciateur, rejetant les torts toujours sur les autres, en désignant sans cesse les coupables : l’Europe, l’Allemagne, la Chine, la mondialisation, la finance, les élites … Méthode de conviction certes plus facile qu’en appeler aux efforts, aux économies, à une vision réformiste de la société et de l’économie ;

- du point de vue économique, laisser croire qu’on peut continuer à dépenser toujours plus sans rembourser les dettes et en créant facilement de la monnaie, pour le plus grand bonheur du peuple, avec l’augmentation des salaires et des dépenses publiques.

Même si je ne partage pas cette vision des extrêmes ni leurs solutions économiques, je les trouve utiles et salutaires pour exprimer le cri du peuple et pour oser faire des constats souvent justes même s’ils chatouillent les tabous (sur la sécurité et l’immigration pour le FN, sur les dérives de la financiarisation de l’économie, les atteintes au pacte républicain, l’explosion des inégalités dans le partages des richesses pour le Front de Gauche).

Générosité et bons sentiments, valeurs républicaines ...

Comment ne pas être en phase avec la générosité et les bons sentiments de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il prône « L’humain d’abord » ? Moi-même suis la première à appeler à « La Révolution Humaniste », à dénoncer les dérives de l’argent fou qui corrompt et à demander à remettre l’homme au centre plutôt que l’argent, comme je l’ai écrit dans mon livre, avec une vision proche de celle d’Edgar Morin. Je partage même un diagnostic du modèle de société que Jacques Généreux décrit dans « La Grande Régression », tout en divergeant sur les solutions préconisées …

Comment ne pas être d’accord avec Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il veut introduire des droits civiques dans l’entreprise, y faire prévaloir l’intérêt général, ou encore mettre en place une règle verte visant à ne pas prendre plus à la nature que ce qu’elle peut reconstituer ?

Comment ne pas approuver Jean-Luc Mélenchon dans sa lutte contre la corruption, contre les paradis fiscaux, contre les conflits d’intérêt, pour une juste représentation au parlement (proportionnelle), pour l’indépendance réelle de la justice et des Medias ? François Bayrou dit exactement la même chose, tout en étant plus précis concernant la moralisation de la vie politique.

Mais une fois l’adhésion acquise sur un constat des dérives et dysfonctionnement, sur des valeurs humaines et républicaines, viennent les propositions de solutions, et là comment en juger ? Comment le peuple peut-il vraiment y croire sans approfondir leur applicabilité ?

L’assemblée constituante

C’est séduisant de prôner une « Assemblée Constituante », comme décrite dans L’Humain d’abord par un processus constituant, mettant au coeur l’engagement citoyen et le débat public (page 23) :

Une Assemblée constituante distincte de la nouvelle Assemblée nationale, ayant pour mandat de rédiger un projet de Constitution nouvelle pour une VIe République, sera élue au suffrage universel, dès 2012. Elle sera élue à la proportionnelle intégrale sans seuil, avec la parité. Les parlementaires en exercice ne pourront s’y présenter et les élu(e)s de la Constituante ne pourront être candidats aux élections suivantes. Les modalités de l’élection et du débat public seront établies après consultation des organisations sociales.

Le texte proposé sera l’aboutissement d’un grand débat public réunissant citoyens, organisations sociales et politiques qui, sous des formes à définir (assemblées populaires, États généraux, forums citoyens, etc.), relayé par les médias, devra permettre au peuple lui-même de s’en approprier les enjeux.]

Mais comment serait désignée démocratiquement cette Assemblée constituante distincte de l’Assemblée nationale même élue au suffrage universel et à la proportionnelle ? Quelle serait sa légitimité ? Et imaginez-vous vraiment le peuple réuni en grand débat public citoyen challenger ce texte décrivant une nouvelle constitution ou alors n’avoir que le choix de l’approuver ou non quel qu’en soit le débat ?

Le moratoire sur la dette publique et son financement par création monétaire

Sur le plan économique, concernant la dette publique, croyez-vous vraiment qu’un moratoire voire une annulation de la dette (arrêt de payer les créanciers) soit une solution ? La France accuse un déficit primaire de 3% du PIB en 2012, c’est-à-dire que même sans compter les intérêts de la dette publique qu’on arrêterait de payer (économie de 50 milliards d’euros), il nous manque 3% du PIB (60 milliards d’euros soit 15% des recettes de l’Etat) ou encore pour payer nos fonctionnaires, ce qui oblige à emprunter au risque sinon de ne pas les payer, de réduire les rémunérations et retraites des fonctionnaires de 15% ou de plus que doubler l’impôt sur le revenu pour combler le trou. Que nenni réplique le Front de Gauche, car il suffit d’autoriser à nouveau le financement du déficit public de l’Etat à taux zéro par la Banque centrale (BCE) pour continuer de vivre à crédit ! Son argument : si la France est endetté c’est parce qu’elle n’a plus le droit de se faire crédit depuis 1973. Une loi oblige la France à fabriquer de l’argent qu’elle doit rendre avec des intérêts, ce qui n’était pas le cas avant 1973, quand la Banque centrale pouvait prêter directement à l’Etat à taux zéro. Une simulation permet même de dire que si l’on avait continué à le faire, notre dette publique serait bien moindre, car elle est essentiellement constituée de cumul des déficits publics, eux-mêmes gonflés par la charge des intérêts financiers de la dette.

Comme je l’ai déjà expliqué dans cet article « De la vérité des chiffres en économie », un financement de la dette publique par la Banque centrale est de la pure création monétaire (planche à billet) s’il n’est pas accompagné d’une "stérilisation" de la monnaie, c’est à dire d’une diminution de la liquidité fournie au système bancaire notamment par imposition de dépôts non rémunérés des banques auprès de la Banque centrale (mais qui implique une réduction du crédit à l’économie octroyé par les banques). Ce qui se traduit par une dévaluation de la monnaie et en interne par de l’inflation sur l’ensemble des prix, en particulier des prix sur les biens importés (pétrole, gaz, matières premières, électronique et électroménager,...). Donc le pouvoir d’achat des citoyens s’en trouve fortement diminué et au final ce sont eux qui trinquent, en premier lieu les plus défavorisés. On ne fait que reporter le déficit public sur l’ensemble de la population (alors que le déficit public financé par de la dette est un devoir de remboursement des futurs contribuables).

De plus, notre Banque centrale est la BCE, donc l’Etat français ne peut seul décider d’autoriser ce financement, il faut que ce soit acté par l’ensemble des pays de la zone euro et cela reviendrait à dire que les pays non endettés subventionnent les pays endettés au travers du partage de la monnaie car ils subiraient une inflation et une dévaluation de l’euro du fait des autres pays endettés. C’est cela qui est difficilement acceptable par nos partenaires européens dont les finances publiques sont saines. Ils pourraient y être contraints si cela sauve l’euro et si les conséquences sont moindres qu’un éclatement de l’euro, mais on voit bien que la proposition n’est pas près d’être acceptée. Si bien que les tenants de cette proposition peuvent être tentés carrément par une sortie de l’euro, permettant de reprendre notre souveraineté monétaire. Mais là aussi, une sortie de l’euro reviendrait à dévaluer de 20 ou 30% notre monnaie et à renchérir la dette d’autant, avec en prime une forte hausse des intérêts sur les émissions de dettes actuellement indispensables pour payer nos fonctionnaires, ce qui est insoutenable. Et si l’Etat décidait de ne plus rembourser sa dette et de financer le nouveau déficit par la banque centrale nationale, nous aurions l’effet direct sur le pouvoir d’achat de tous les citoyens, sur tous leurs biens importés (de l’ordre de +30% sur le prix de l’essence ou autres biens importés).

Ce n’est donc évidemment pas la bonne solution. Cependant il n’est pas interdit d’envisager un peu d’inflation et de dévaluation de l’Euro avec l’accord de nos partenaires européens, de manière contrôlée, sur un montant limité, ou accompagné d’une stérilisation de la monnaie (mais qui a un impact récessif par réduction du crédit à l’économie).

Et autres propositions trompeuses ...

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les impacts très négatifs qu’auraient sur notre économie et sur nos emplois certaines autres propositions du Front de Gauche, telles que :

- l’application confiscatoire d’une tranche marginale d’impôt sur le revenu à 100% au dessus de 300 000 euros ;

- l’interdiction des licenciements collectifs réalisés pour des motifs économiques alors que l’entreprise dégage des bénéfices. Dans un groupe d’entreprises, il peut y avoir des filiales rentables et d’autres non et que l’ensemble dégage un bénéfice mais ne soit pas suffisamment rentable pour faire face à la concurrence, pour maintenir ses fonds propres, pour dégager des ressources pour réinvestir. Il est très difficile d’imposer de telles mesures dans une économie libre et ouverte. Le pendant de telles propositions, pour qu’elles soient crédibles, est un protectionnisme presque total, la fermeture de l’économie, la sortie de l’euro et même de l’Europe. Est-ce cela qu’on veut ?

- l’amnistie sociale des syndicalistes qui ont enfreint la loi, cassé du matériel public. Est-ce vraiment un bon exemple de justice au motif de la légitimité des combats menés par des syndicalistes pour protéger le collectif de travail que constitue l’entreprise ? Un délinquant qui vole pour nourrir sa famille n’aurait-il pas la même légitimité ?

- l’immigration qui n’est soi-disant pas un problème (page 21 de l’Humain d’abord). C’est ce genre d’affirmation péremptoire non nuancée qui fait sans doute basculer les couches populaires de l’extrême gauche à l’extrême droite (40% du vote des ouvriers en faveur du FN).

L’union de la gauche compromise

Enfin, quand Jean-Luc Mélenchon s’oppose au gouvernement en le critiquant plus encore que la droite, ne fait-il pas lui-même le jeu de la division et du renforcement du FN avec lequel il partage une posture de dénonciation et même un diagnostic économique ?

Bien que sur le fond, il ait raison, sur le clivage né entre la ligne politique du Front de Gauche et celle du gouvernement : contre l’Europe, contre l’économie de marché, contre l’assainissement des finances publiques qu’il nomme "politique d’austérité", qui n’engage pas à la mobilisation en faveur des efforts et des réformes nécessaires, ligne en effet incompatible avec celle affirmée par le gouvernement, qui en revanche est proche de celle du Modem de François Bayrou, bien que moins clairement affirmée par peur de déplaire à son aile gauche, d’où l’impression de reniement de certaines promesses de campagne de François Hollande.

La ligne de clivage entre le gouvernement/PS et le Front de Gauche est sur des politiques opposées ou incompatibles en termes économiques (dette publique, retraites, entreprises,...) et de politique européenne. Vouloir reformer une majorité d’union de la Gauche, artificiellement entretenue par des thèmes sociaux comme le mariage pour tous, marquant le clivage avec la droite, ne peut donc conduire qu’à l’échec, aux désillusions, à une politique incohérente qui fait croire qu’elle est à gauche sans l’être.

Une "nouvelle" majorité correspondant à une politique cohérente et réaliste serait plutôt une majorité centrale, qui réunirait 50% du PS (aile social-démocrate) et même 50% des écologistes EELV (alors que 50% se rapprochent du Front de Gauche), le centre (Modem) et 50% de l’UMP-UDI (droite républicaine et sociale), sur des priorités et orientations majeures sur l’Europe, l’assainissement des finances publiques, une stratégie industrielle promouvant les entreprises, la moralisation de la vie politique, sans sacrifier l’écologie ni la justice sociale.

Paul Valéry disait « Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion. »

C) Réponse de Robert Mascarell

Marie-Anne,

Que voilà une contribution écrite, probablement sans que vous en soyez consciente, par une métaphysicienne, au sens hégélien du terme. Pour ne pas vous effaroucher, je n’ose pas vous dire que vous l’êtes plus encore au sens marxiste du terme.

Ainsi, votre critique de ce que vous baptisez l’extrême gauche, dans laquelle vous rangez le Front de gauche, est-elle une mosaïque dont les éléments n’ont pas de lien entre eux, et sans que vous les inscriviez dans une démarche globale, dans un contexte général. Votre conception métaphysique, donc cloisonnée de l’économie, vous amène à considérer que ceux qui ne pensent pas comme vous ont aussi votre approche conceptuelle de l’économie. Le résultat est qu’évidemment vous caricaturez leurs propositions et vous les découpez en tranches, hors contexte.

Je dirais que l’extrémisme que vous prêtez au Front de gauche est plutôt l’apanage de votre mode de pensée et d’expression.

A vous en croire donc, le Front de gauche partage trois points communs avec le Front national : 1/ il n’exprime que la colère des gens d’en bas, des adeptes du « tous pourris », 2/ il ne peut être que dans une posture « antisystème » ; il se laisse donc aller à la facilité de ne pas en appeler aux efforts et à une vision réformiste de la société et de l’économie, 3/il laisse croire qu’on peut continuer à dépenser toujours plus sans rembourser les dettes.

Pour vous, le Front de gauche ne peut s’adresser à des gens intelligents.

Rien de ce que vous écrivez-là n’est démontré au fil de votre article.

Avant toute chose, il y a lieu de s’entendre sur l’extrémisme du Front de gauche et plus encore de son dirigeant le plus en vue, Jean-Luc Mélenchon. Votre approche superficielle, métaphysicienne, vous le fait cataloguer ainsi. Je ne sache pas que l’on dise d’Henri Guaino, au tempérament bien trempé, qu’il soit extrémiste. De la même façon qu’on ne l’a jamais dit de Gaston Defferre, ex-ministre de l’intérieur de François Mitterrand, pourtant très bouillant. Le caractère, le style ne suffisent pas à caractériser l’extrémisme.

J’en viens maintenant à la posture antisystème adoptée par le Front de gauche, selon vos dires, lorsqu’il s’adresse au peuple. Sous-entendu : il s’agit d’un stratagème démagogique, populiste, pour se gagner le peuple, ne reposant donc pas sur une forte conviction.

J’en arrive maintenant au fond du sujet : la critique résolue de l’économie capitaliste, dans sa phase actuelle, mondialisée et financiarisée. Je situe le point de départ de la phase actuelle à l’année 1971, quand le président américain, Richard Nixon a décrété l’inconvertibilité du dollar en or.

Mais avant, voyons dans quel contexte, Nixon a pris cette décision.

Le capitalisme fonctionne selon la double logique de la concentration capitaliste (les plus grandes entreprises mangent les plus petites dans un mouvement incessant et inéluctable) et de l’accumulation capitalistique.

La concentration capitaliste a fait sentir sa logique dès l’avènement du capitalisme industriel, au milieu du 19ème siècle. Ses effets sont évidemment de plus en plus spectaculaires aujourd’hui. Mais, bon an mal an, cette concentration ne fait pas entrave au bon fonctionnement du capitalisme. Elle constitue un drame pour les salariés des entreprises dévorées par plus grosses qu’elles, d’autant plus quand elle est accompagnée d’une délocalisation. Mais d’un point de vue strictement capitaliste ce n’est pas un sujet de crise. D’ailleurs, très souvent, les actions d’une entreprise montent à la bourse après qu’elle ait annoncé un plan de licenciements.

En revanche, l’accumulation des capitaux constitue un vrai péril pour le système capitaliste.

Ses effets ont mis beaucoup plus de temps à se faire sentir, mais ils sont inscrits dans les gènes du capitalisme. Dans un autre article, où j’invitais à lire ou relire Marx, je reprenais « La formule générale du capital » (tome I de « Le Capital »), où Marx démontrait qu’à son dernier stade d’évolution, le capitalisme verrait une domination sans partage de l’argent (économie virtuelle) par rapport à la production industrielle (économie réelle), tout cela au terme d’une lente concentration industrielle et d’une encore plus lente accumulation des capitaux.

La thèse de Marx se vérifie totalement aujourd’hui.

L’acte de naissance de cette phase de l’évolution du capitalisme remonte, comme je le dis plus haut, à août 1971, quand Richard Nixon, alors président des Etats-Unis, a mis fin à la convertibilité du dollar en or, battant en brèche les accords de Bretton Woods signés en juillet 1944. Très vite les Etats-Unis ont inondé le monde de dollars. La valeur des dollars circulant à travers le monde a de très loin dépassé la valeur de la production américaine. Les pays détenteurs de ces dollars de pacotille, non gagés sur des valeurs réelles, sont du même coup asservis aux Etats-Unis.

La mondialisation financière du capitalisme est tout entière dans cette mécanique infernale. Margaret Thatcher, dès 1979, et Ronald Reagan, en 1981, ont parachevé l’ouvrage, suivis comme des caniches par les autres dirigeants occidentaux.

Aujourd’hui, les capitaux ne cessent de s’accumuler, au point que la masse des capitaux circulant à la vitesse de la lumière à travers le monde dépasse de très loin la valeur des biens produits par le travail humain. L’économie virtuelle a pris le pas sur l’économie réelle. Il est plus rentable pour un capitaliste de spéculer en bourse que d’investir dans la production. Le monde est transformé en casino.

Seulement, ce jeu est porteur de risques mortels pour le capitalisme et plus encore pour les peuples. Des bulles financières énormes se sont constituées. Elles éclatent inéluctablement. Quand c’est le cas, elles sont incontrôlables, même par les capitalistes qui les ont créées. Le monde va tel un bateau ivre.

Chère Marie-Anne, vous voyez donc que la réflexion des antilibéraux de mon espèce, très fortement représentés au sein du Front de gauche, s’inscrit dans un cadre mondial et non dans le cadre étroit de l’Europe. Par quelle aberration, je n’ose pas mettre en cause votre culture économique, pouvez-vous écrire que Front de gauche et Front national partagent le même diagnostic économique ? Nous sommes anticapitalistes, eux le défendent. Notre opposition à l’Europe d’aujourd’hui n’a strictement rien à voir avec la leur.

Contrairement à ce que vous dites, nous n’avons pas fait le choix de la facilité en n’adoptant pas la vision réformiste de la société et de l’économie. Il est beaucoup plus difficile de s’attaquer aux puissances financières, comme nous voulons le faire, que de se coucher devant elles. Et si nous n’acceptons pas que les efforts soient demandés aux peuples, et au nôtre en particulier, ce n’est ni par facilité, ni par laxisme, mais parce que notre analyse approfondie de la réalité économique nous permet de dire qu’ils sont injustifiés. Pourquoi ?

Pour qu’il y ait crise, il faudrait que les richesses créées et produites aujourd’hui soient moindres que celles créées et produites il y a 10, 15, 20 ou 30 ans.

Le principal indicateur de la richesse d’un pays est son PIB (produit intérieur brut). Le PIB représente la totalité des richesses créées et produites, chaque année, dans chaque pays. Que ces richesses soient utiles à l’intérêt général, ou futiles, ou même nuisibles à la collectivité humaine. L’autre indicateur est son patrimoine bâti (monuments historiques, immeubles), industriel (locaux professionnels) et foncier (terrains agricoles). Il y a d’autres indicateurs de richesse : la qualité des réseaux (routes, voies ferrées, électricité, eau), enfin, la situation géographique, tels que les débouchés maritimes, le tourisme. A noter qu’une grande partie des richesses provenant des autres indicateurs que le PIB, abonde ce dernier par l’activité économique induite.

Enfin, il est un autre indicateur de la richesse d’un pays, trop souvent méconnu, c’est celui du montant de l’épargne des ménages par rapport à leurs revenus disponibles. De tous les pays développés, le nôtre est nettement en tête. Fin 2011, notre taux d’épargne s’élève à 16,8 %, alors qu’il n’est que de 11 % en Allemagne, 4,7 % aux Etats-Unis, 7,4 % au Royaume-Uni,…..

Mais revenons au PIB.

En 1980, notre PIB s’est élevé, en volume, à 445 milliards d’euros. En 2011, il s’est élevé à 1 997 milliards d’euros. La multiplication des richesses créées et produites en 31 ans a donc été de plus de 4,5 fois. Bien sûr, ce dernier chiffre doit être pondéré : 1/ par le taux de l’inflation intervenu en 31 ans, 2/ par l’évolution démographique. Il y a plus d’habitants en France en 2011 qu’en 1980.

De 1980 à 2011, le taux d’inflation cumulé a été de 199,6 %, soit un triplement. Ce taux de 199,6 % est obtenu par la méthode de l’anatocisme. C’est-à-dire, qu’en partant d’une base 100 en janvier 1980, il faut ajouter le taux de l’inflation de la première année à 100. Mettons 2 %, par exemple. A ce chiffre 102 obtenu à la fin de la première année, il faut ajouter le taux de l’inflation de l’année suivante et cumuler ce dernier taux d’inflation à la base 102 atteinte fin décembre 1980, et ainsi de suite jusqu’en 2011.

Pour ce qui est de la prise en compte de l’évolution démographique, les instituts statistiques ont la bonne idée de publier le PIB en volume, dont il est question plus haut, et le PIB par tête d’habitant. Le PIB par tête d’habitant permet de comparer son évolution d’année en année de manière plus objective.

En 1980, le PIB par tête d’habitant s’est élevé à 8,1 milliers d’euros. En 2011, il s’est élevé à 30,6 milliers d’euros. Soit une multiplication en 31 ans de 3,78. Ce chiffre est un coefficient ou indice, si on le traduit en pourcentage, cela fait une augmentation de 278 % de 1980 à 2011.

Maintenant, pondérons cette augmentation de 278 % par l’augmentation de 199,6 % du taux de l’inflation intervenue en 31 ans. Cela signifie que de 1980 à 2011, le PIB par tête d’habitant a réellement augmenté de 78,4 %.

Loin d’être en crise, notre pays a vu sa richesse croître de 78,4 % en 31 ans. Le malheur, c’est que seule la minorité des plus fortunés a profité, et même très au-delà, de l’accroissement de notre richesse. Autre donnée : la part de la richesse produite prélevée par le capital a triplé depuis 30 ans. Elle était de 3,2% du PIB en 1980, de 5,6% en 1999, elle est passée à 9,3% du PIB en 2011.

Dorénavant, je préconise que plutôt que de parler de crise économique, nous parlions de crise de la répartition.

L’autre antienne des mêmes propagandistes du libéralisme, c’est l’énormité de la dette publique.

Comme pour la crise, je dénie qu’il y ait un problème de la dette publique, au moins pour notre pays. Jean-Luc Mélenchon l’a démontré lumineusement pendant sa campagne à la présidentielle.

Aujourd’hui, notre dette publique s’élève à 1 800 milliards d’euros. Les libéraux nous disent que notre dette publique s’élève à 90 % du PIB. Dit comme ça, la dette publique est effectivement énorme. Sauf que cette présentation est une véritable supercherie. Pire, une escroquerie intellectuelle. Notons que dans tous les pays du monde, les propagandistes du libéralisme mondialisé et financiarisé calculent le poids de la dette publique de cette manière. Il s’agit donc d’une entreprise concertée.

En évaluant le poids de la dette publique de cette manière, c’est comme si, pour un particulier, on évaluait le poids de sa dette par rapport à ses revenus d’une seule année. Prenons, par exemple, un couple qui gagne 3 000 € par mois, soit 36 000 € par an et qui achète sa maison 200 000 €, avec un apport de 50 000 €. Il lui faut donc contracter un crédit de 150 000 €, payable en 20 ans au taux fixe de 5 % et selon des mensualités fixes. Au bout de 20 ans, ce couple aura remboursé (capital + intérêts) 237 584,67 €.

Si l’on calcule le poids de la dette totale de ce couple par rapport à ses revenus d’une année, comme cela est fait pour la dette de la France, la dette de ce couple s’élève à 660 %. Un chiffre évidemment astronomique et impossible à rembourser. Alors que si on calcule le poids de la dette par rapport à 20 années de revenus et de crédit, le poids de la dette ne sera plus que de 33 %. Notre couple respire mieux. Et encore, je ne tiens pas compte qu’en 20 ans, ses revenus augmenteront probablement, allégeant ainsi le poids de sa dette.

Il est admis par tous les économistes que la dette publique de la France est remboursée en 7 ans et un mois. En 7 ans et un mois notre pays aura créé et produit environ quatorze mille milliards d’euros (7 PIB).

Si donc on évalue le poids de la dette publique de notre pays, comme le font les sociétés de crédit pour les particuliers et pour les entreprises, le poids de notre dette publique n’est plus que de 12,7 % et non plus de 90 %. C’est-à-dire que notre dette publique n’a rien de démesurée. Je dirais même qu’elle est dérisoire.

Cette façon des propagandistes du libéralisme de présenter et commenter les chiffres de l’économie est la même dans le monde entier. Il s’agit donc d’une entreprise concertée et délibérée. Son seul but est de faire admettre aux peuples qu’ils doivent accepter des sacrifices et de perdre des droits au nom de la compétitivité, faussée par la concurrence déloyale.

Mais il y a mieux. Les dévots du libéralisme n’ont d’yeux que pour la dette publique. Ils oublient délibérément la dette privée (celle des ménages et des entreprises). Et pourtant, la seule manière de comparer les économies, c’est de comparer l’endettement total : dette publique + dette privée. En effet, les économies de chaque pays sont structurées différemment. En France, le secteur public est plus fort qu’aux Etats-Unis, par exemple. Ainsi, en France, étudier et se soigner coûte beaucoup moins cher aux familles qu’aux Etats-Unis. Dans ce pays, paradis capitaliste pour ses partisans, les étudiants contractent des crédits énormes pour pouvoir poursuivre leurs études. Idem pour la santé et pour bien d’autres domaines. Alors qu’en France, l’Etat, les collectivités locales et la Sécurité Sociale contribuent grandement à ces dépenses.

Comparons maintenant la dette totale des pays industrialisés. Hormis l’Allemagne, l’endettement total de la France, en pourcentage du PIB 2011, est le plus faible. 210 % en France, contre 230 % pour la zone Euro, 240 % pour les Etats-Unis, 260 % pour la Grande-Bretagne et l’Espagne, 360 % pour le Japon,….

Prenons l’exemple particulier de l’Espagne. Avant l’éclatement de la crise des subprimes en 2008, ce pays passait, aux yeux de l’Europe libérale, pour un modèle de vertu économique, parce que sa dette publique était très faible. Aujourd’hui ce pays est en faillite. Il est plombé par sa dette privée.

Mais peut-être vous dites-vous, chère Marie-Anne, que si, comme je le prétends, la France est plus riche qu’en 1980 et que sa dette n’est pas très élevée, c’est donc qu’en réalité le capitalisme ça marche bien. Eh bien non, en dépit de cela le capitalisme est réellement en crise en France comme dans le monde entier, y compris au paradis allemand, en raison de sa financiarisation et de la constitution de bulles financières toujours plus grosses, appelées, inéluctablement, à éclater.

Quand c’est le cas, elles sont de plus en plus incontrôlables, même par les capitalistes qui les ont créées. Le monde va tel un bateau ivre.

Voilà où nous en sommes. Seul un sursaut des peuples peut mettre fin à cet engrenage funeste. Rien n’est possible dans le cadre du système capitaliste.

La constitution de banques de dépôts séparées des banques d’affaires n’est qu’un leurre, de même que la taxation des transactions financières, d’autant plus au niveau d’un pays et même de l’Europe.

Seule une action vigoureuse contre l’accumulation des capitaux à des fins spéculatives peut être efficace. Sachons qu’avant 1885, la spéculation financière était interdite. Mais là, c’est s’attaquer au cœur même du capitalisme.

La difficulté c’est de lui substituer un autre système politique et économique. Il ne faut pas se cacher que l’échec retentissant du communisme à la mode soviétique constitue, pour les peuples pourtant victimes du capitalisme, un obstacle à leur volonté d’en finir avec ce système. Ils ont peur du vide.

Reste que le capitalisme va précipiter inexorablement les peuples vers la catastrophe. Il faudra bien qu’un système fondé sur la priorité absolue donnée à l’intérêt général prenne le pas sur le droit de propriété, sur l’individualisme, pire sur l’égoïsme, sur les calculs à court terme. Sinon, c’est le genre humain qui se mettra en danger.

Notez que mon déni de la crise, au sens où elle nous est vendue par les propagandistes du capitalisme, n’a pas intégré l’énormité des multiples fraudes fiscales, sociales, environnementales, commises par les puissants du monde entier. Si on les prenait en compte, c’est-à-dire si les gouvernements avaient le courage de s’y attaquer, il n’y aurait plus de misère.

Ainsi, le reproche que vous nous faites, de nous laisser aller à la facilité de la démagogie, du populisme, je le retourne contre ceux qui nous appellent à des efforts, c’est-à-dire à la remise en cause de notre modèle social, plutôt que de s’attaquer aux puissants fraudeurs et spéculateurs. J’associe dans la même critique aussi bien François Hollande, que votre ami François Bayrou, que les dirigeants de l’UMP et du Front national. Au passage, pour ce qui est de la démagogie, que dire de l’engagement de François Hollande de s’attaquer au monde de la finance ? Idem pour Nicolas Sarkozy et son travailler plus pour gagner plus, ou pour Jacques Chirac et la fracture sociale.

Vous dites que Bayrou est plus précis que Mélenchon en matière de moralisation de la politique. Ce serait vrai s’il faisait des propositions concrètes pour s’attaquer à la spéculation financière et aux fraudeurs, les gros, beaucoup plus que les petits. Mais faire cela, c’est s’attaquer au système capitaliste. Bayrou n’y est pas prêt puisqu’il est dans le système.

Maintenant, je vais répondre à vos critiques éparses et sorties du contexte que je viens de tenter de développer, contre les propositions du Front de gauche.

Je commence par le remboursement des dettes, que nous refuserions. Nous distinguons trois niveaux dans la dette : 1/ le capital dû des intérêts dus, 2/ la dette légitime de la dette usuraire, 3/ mais très accessoirement, la dette franco-française de la dette vers l’étranger.

Pour résumer, je dirai que la dette en capital doit être absolument honorée. Le problème se pose surtout pour le remboursement ou pas des intérêts de la dette. Ne sont pas honorables les intérêts flirtant ou dépassant les taux usuraires. Je rappelle que depuis peu, la BCE prête aux banques privées au taux de 0,50 %. Celles-ci prêtent à la France à 1,7 %, c’est trop cher et donc anormal, mais pas encore usuraire. Au-delà, ça commence à le devenir.

Concernant la proposition de Mélenchon d’élire une Constituante pour fonder la 6ème République, je vous concède que la méthodologie paraît très théorique. Pour bien la comprendre, il faut remonter dans notre tradition née de la Révolution française.

Pour ce qui est de la position de la France dans l’Europe, votre façon métaphysicienne de penser ne vous fait entrevoir la situation que dans le cadre actuel, où n’est prise en compte que la puissance économique. Tout est donc ramené à la comparaison entre l’Allemagne et la France, sur ce seul terrain-là.

Le Front de gauche a une approche moins sectorielle. Outre que même sur ce terrain, la France est la 2ème puissance européenne, elle a une démographie beaucoup plus active que celle de l’Allemagne et elle a une position géographique essentielle. Il suffit de regarder la carte de l’Europe pour constater que deux pays, dont un grand, l’Espagne et le Portugal, n’ont de lien territorial avec l’Europe que par la France. Ces deux pays ont un intérêt essentiel, quelle que soit la couleur politique de leur gouvernement, à ce que le reste de l’Europe respecte la France.

En outre, la fameuse réussite économique de l’Allemagne est surfaite. Tant à cause de son évolution démographique ralentie, que par l’appauvrissement grandissant de son peuple, que par l’affaiblissement économique de ses partenaires européens, qu’elle provoque délibérément.

Fort de toutes ces données, le Front de gauche considère que la France peut et doit parler d’égal à égal avec l’Allemagne. Sinon, nous avons un grand pouvoir de blocage. La négociation entre la France et l’Allemagne est donc incontournable. Comme disent les économistes à propos des banques qu’il faut sauver : too big too fail.


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