Deux vieux marins des mers du Nord

dimanche 21 janvier 2018.
 

Au Nord

Deux vieux marins des mers du Nord

S’en revenaient, un soir d’automne,

De la Sicile et de ses îles souveraines,

Avec un peuple de Sirènes,

A bord.

.

Joyeux d’orgueil, ils regagnaient leur fiord,

Parmi les brumes mensongères,

Joyeux d’orgueil, ils regagnaient le Nord

Sous un vent morne et monotone,

Un soir de tristesse et d’automne.

De la rive, les gens du port

Les regardaient, sans faire un signe :

Aux cordages le long des mâts,

Les Sirènes, couvertes d’or,

Tordaient, comme des vignes,

Les lignes

Sinueuses de leurs corps.

Et les gens se taisaient, ne sachant pas

Ce qui venait de l’océan, là-bas,

A travers brumes ;

Le navire voguait comme un panier d’argent

Rempli de chair, de fruits et d’or bougeant

Qui s’avançait, porté sur des ailes d’écume.

.

Les Sirènes chantaient

Dans les cordages du navire,

Les bras tendus en lyres,

Les seins levés comme des feux ;

Les Sirènes chantaient

Devant le soir houleux,

Qui fauchait sur la mer les lumières diurnes ;

Les Sirènes chantaient,

Le corps serré autour des mâts,

Mais les hommes du port, frustes et taciturnes,

Ne les entendaient pas.

.

Ils ne reconnurent ni leurs amis

– Les deux marins – ni le navire de leur pays,

Ni les focs, ni les voiles

Dont ils avaient cousu la toile ;

Ils ne comprirent rien à ce grand songe

Qui enchantait la mer de ses voyages,

Puisqu’il n’était pas le même mensonge

Qu’on enseignait dans leur village ;

Et le navire auprès du bord

Passa, les alléchant vers sa merveille,

Sans que personne, entre les treilles,

Ne recueillît les fruits de chair et l’or.

Emile Verhaeren


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