L’anticapitalisme de Emmanuel Mounier

vendredi 21 avril 2017.
 

Il est intéressant de relire le texte suivant de Mounier écrit en 1934 qui montre bien que ce philosophe était effectivement un anticapitaliste. En outre, ce texte reste d’une actualité saisissante.

Emmanuel” Mounier (1905 – 1950) était un philosophe chrétien fondateur du mouvement personnaliste. Il a fondé la revue Esprit. C’était un homme de dialogue qui a favorisé les débats entre athées et membres de différentes religions. Il a participé au mouvement de résistance Combat et a contribué activement à la réconciliation franco-allemande après la deuxième guerre mondiale.

Les médias font très peu de publicité pour les intellectuels chrétiens authentiquement de gauche et aucune concernant les encycliques sociales de l’Église catholique, renvoyant ainsi une image conservatrice et réactionnaire des idées chrétiennes. La position du pape sur l’avortement et la contraception, de l’épiscopat concernant le mariage pour tous, largement médiatisées, sont en fait des arbustes qui cachent la forêt, car les positions officielles socio-économiques de l’Ééglise sont loin, très loin, de se réduire à ces questions sociétales particulières qui ne concernent en réalité qu’au plus 2 % de la population. En revanche, les positions de l’église concernant 100 % de la population sont totalement ignorées, car politiquement beaucoup trop gênantes pour le système en place.

Nous aurons l’occasion de démontrer, avec précision, textes à l’appui, que les encycliques sociales sont convergentes à quasiment 100 % avec les mesures figurant dans le programme du Front de Gauche "L’humain d’abord" et avec les thèses développées dans l’ouvrage de Jacques Généreux "L’autre société". Malheureusement, seule une toute petite minorité de la population (100 000 ?) a pu prendre connaissance de ces textes, ne serait-ce que sous formes résumées.

Il s’agit en fait d’une vaste manipulation dans laquel se laisse piéger, par ignorance, une large part de la population (à droite comme à gauche) confinant ainsi les chrétiens et notamment les catholiques à voter pour les droites libérales, victimes ainsi de leurs préjugés. On pourrait au moins espérer que les journalistes de la presse chrétienne fassent l’effort de lire ces textes et de les comparer.

Voici le texte de Mounier

Hervé Debonrivage

RÉVOLUTION PERSONNALISTE ETCOMMUNAUTAIRE (1932-1935) par Emmanuel Mounier Source Internet : http://classiques.uqac.ca/classique...

Chapitre VI : Anticapitalime (écrit en 1934) P. 117 – 122

Il n’est à peu près personne aujourd’hui, de l’extrême droite à l’extrême gauche, qui ne fasse profession d’anti-capitalisme. Ainsi va la mode. Est non avenu à nos yeux “ l’anti-capitalisme ” dont le but n’est que le salut et le redressement du capitalisme ; celui des sages financiers qui prêchent le retour du capitalisme de spéculation au capitalisme d’épargne ; sous ses formes intéressées, la révolte du petit capitalisme artisanal, patronal, rentier, contribuable, contre le grand capitalisme qui l’absorbe. L’esprit profond est le même ; et la grandeur de vue n’est pas du côté des révoltés. Querelle de famille.

Pareillement, “ l’anti-capitalisme ” dont le but est le renversement du régime capitaliste et de ses occupants, mais non de son éthique. La révolution n’est, dans l’esprit de cette révolte-là, qu’une généralisation du confort, de la richesse, de l’assurance et de la considération. On a accusé les mouvements révolutionnaires de n’avoir pas d’autre ambition. C’est une injustice flagrante. Il n’en reste pas moins qu’un tel penchant les menace, parfois les alourdit, parfois les culbute, quand de plus forts satisfont à ces revendications ou les endorment (fascismes). Les formes les plus désintéressées d’un certain paternalisme patronal peuvent échapper à ces reproches, mais elles méconnaissent que le monde ouvrier est parvenu à sa majorité, et qu’un bon père ne doit pas bouder la majorité de ses enfants, mais les aider par tous ses moyens à l’accomplir. Le capitalisme ne tombe pas seulement sous un jugement technique (Marx) ni seulement sous un jugement moral (une épuration suffirait alors), mais à la fois sous l’un et sous l’autre.

Là où la morale permet d’imaginer un capitalisme en soi qui, à de strictes conditions, échapperait à son verdict, la technique et l’expérience montrent qu’un tel capitalisme se détruirait lui-même ; il y a enfin des vices techniques qui sont à la fois comme tels et par leurs conséquences humaines.

De quelque côté qu’on se tourne dans l’univers du capitalisme moderne, on ne voit, hors de solutions techniques éparses, qu’erreur et corruption. Ce sont ces principes radicaux que nous estimons ici utile de dénoncer. Rien n’est fait, pensons-nous, tant qu’une critique du capitalisme les laisse intacts.

Nous relèverons d’abord, sous-jacent à tout le système, le principe métaphysique de l’optimisme libéral ; laissées à elles-mêmes, les libertés humaines, pense-t-on, établissent spontanément l’harmonie. L’expérience a montré au contraire que la liberté sans discipline laisse le champ aux déterminismes du mal, où les plus forts dépossèdent et oppriment les plus faibles. À la suite nous pouvons aligner trois principes (si l’on peut dire) de morale sociale.

Primat de la production.

- Ce n’est pas l’économie qui y est au service de l’homme, c’est l’homme qui y est au service de l’économie. En d’autres termes, on ne règle pas la production sur la consommation et celle-ci sur une éthique des besoins de la vie humaine, - mais la consommation, et à travers elle l’éthique des besoins et de la vie sur une production effrénée. L’économie devient un système clos, avec son jeu propre, et l’homme doit y soumettre son mode et ses principes même de vie. Il n’y a plus de choses dès lors, pour lui, il n’y a que des marchandises, plus de besoins, mais seulement un marché, plus de valeurs aimées, mais seulement des prix. La subversion remonte encore :

Primat de l’argent.

- Ce n’est pas l’argent qui est au service de l’économie et du travail, c’est l’économie et le travail qui sont au service de l’argent. Le premier aspect de cette souveraineté est le primat du capital sur le travail, dans la rémunération et dans la répartition de la puissance économique ; l’argent, dans un tel système, étant la clé des postes de commande. Le type de l’association y devient la “société de capitaux ” . Le second aspect en est le règne de la spéculation, ou jeu sur l’argent, mal plus grand encore que le productivisme. Elle transforme l’économie en un immense jeu de hasard étranger au souci de ses contrecoups économiques et humains.

Primat du profit.

- Par suite le profit d’argent est le mobile dominant de la vie économique. Le profit capitaliste n’est pas la rétribution normale des services rendus, mais un gain doublement déréglé. D’abord il tend toujours au gain acquis sans travail, assuré par les divers mécanismes de fécondité de l’argent. Puis il n’est pas réglé sur lesbesoins, mais en principe indéfini. Enfin quand il est réglé, il se mesure aux valeurs bourgeoises et capitalistes, confort, considération sociale, représentation, indifférent au bien propre de l’entreprise et de l’économie.

Le souci du profit, à la limite purement mécanique, et déshumanisé, expulse ou dévie progressivement toutes les valeurs humaines : amour du travail et de sa matière, sens du service social et de la communauté humaine, sens poétique du monde, vie privée, vie intérieure, religion.

Un certain nombre de mécanismes propres au capitalisme viennent permettre le jeu des principes ci-dessus dégagés. Au premier nous avons déjà fait allusion : c’est la fécondité de l’argent. De l’argent, simple signe d’échange, le capitalisme a fait un bien productif par luimême, une richesse pouvant proliférer dans le temps du passage qui constitue l’échange. Telle est la source du profit capitaliste, qui constitue proprement l’usure ou aubaine. Ce profit étant acquis sans travail, sans service réel ou transformation de matière, il ne peut être prélevé que sur le jeu propre de l’argent ou (c’est une forme dérivée de l’usure) sur le travail d’autrui. C’est donc un véritable parasitisme dont les formes sont, on le verra ci-dessous, envahissantes.

Sur le jeu propre de l’argent, isolément de sa fonction économique, l’usure comporte des formes aujourd’hui savantes et variées.

Citons le prêt à intérêt fixe et perpétuel

- l’usure à la monnaie (usure à la frappe,inflations diverses)

- l’usure à la rente (au détriment du capital social par l’énorme charge du service de la rente, au détriment de l’épargnant, dans la conversion de la rente

– l’usure à la banque (inflation de crédit, lancement type Donogoo

– l’usure à la bourse (toutes les formes de spéculation sur la monnaie ou sur les marchandises).

Sur le travail d’autrui, des prélèvements analogues sont effectués par la fraction de l’argent qui détient la puissance

- prélèvement du capital sur le salariat, par insuffisance des salaires, prélèvement décuplé en période de prospérité (la prospérité et la rationalisation tournant presque au seul profit du capital), et sauvegardé en période de crise par la déflation ;

- au sein du capital, prélèvement de profit et de puissance du gros capital sur le petit capital épargnant : pseudo-démocratie des sociétés anonymes, toute-puissance des minorités de gros actionnaires (par les actions d’apport, le vote plural, l’indifférence complice des petits actionnaires et le monopole de leurs pouvoirs par les banques au profit d’intérêts financiers), prélèvements du conseil d’administration par les tantièmes, participations, truquage des bilans, etc. ;

- prélèvement sur la richesse publique par l’inflation et le parasitage des intermédiaires (usure au commerce).

Ainsi s’est constitué progressivement, grâce à la puissance indéfiniment accumulée que permet la fécondité de l’argent, un énorme appareil d’oppression.

– La première étape de son établissement a été le monopole de l’économie par la concentration de la puissance industrielle, en un petit nombre de mains qui en tiennent sans contrôle les avenues et les carrefours. Cette centralisation n’est pas une conséquence fatale de la rationalisation ; elle a été aidée par elle, mais l’a dirigée, et la centralisation financière y a bien efficacement contribué.

La propriété privée et la liberté de la production ne sont plus que le masque d’une économie dirigée, mais dirigée par des intérêts privés : tous les défauts, aucun avantage (ou presque) de la direction de l’économie.

– Puis a été consacrée la soumission de l’économique à la puissance financière officiellement anonyme et irresponsable, ce qui aggrave sa tyrannie, et indifférente à autre chose que le jeu ou le profit spéculatif.

La hiérarchie industrielle n’est plus que le masque de la puissance des banques et de la bourse. – Enfin cette même puissance s’est soumise l’organisme politique : représentation et autorité publique (corruption parlementaire, administrative, policière, judiciaire, etc.) ; opinion (domination occulte de la presse par subventions, agences d’informations et de publicité, etc.). La démocratie politique n’est plus que le masque d’une oligarchie économique.

Il en est résulté un durcissement de l’organisme social en classes et hiérarchies fondées sur l’argent, une création de types sociaux inhumains ; le riche, le petitbourgeois, le prolétaire.

Plus profond encore, une oppression intérieure de la vie personnelle elle-même par l’écrasement de toutes les spontanéités, de toutes les valeurs, et de toutes les générosités humaines sous les valeurs d’argent et de considération.

Enfin l’impossibilité pour la plupart des opprimés d’accéder à une vie même médiocrement humaine, à plus forte raison à une vie intérieure.

Une société non capitaliste, quels que soient ses mécanismes, devra partir de principes diamétralement opposés à ceux de l’économie actuelle. Nous les grouperions volontiers en cinq principes fondamentaux.

1) La liberté par la contrainte institutionnelle.

L’homme étant partiellement corrompu, la liberté matérielle intégrale, quand elle dispose de moyens aussi puissants que ceux de l’ère industrielle et financière, aboutit fatalement, non pas à l’harmonie, mais à la guerre et à la tyrannie. C’est le libéralisme qui est utopie. Le réalisme c’est d’encadrer cette liberté par des institutions qui en préviennent les tentations. Le capitalisme défend l’initiative et la liberté de quelques-uns par l’asservissement de la majorité. Nous voulons pour tous la contrainte matérielle desinstitutions nécessaires afin d’assurer à tous une liberté matérielle sans danger.

2) L’économie au service de l’homme.

L’économie a pour fonction de satisfaire les besoins matériels de tous. Au-delà, elle a fini son rôle et les énergies doivent trouver un autre emploi qu’à les développer artificiellement. L’activitééconomique est donc subordonnée à une éthique des besoins. Ceux-ci sont de deux sortes : besoins de consommation (ou de jouissance), besoins de création.

Les besoins de consommation ou de jouissance doivent être limités par un idéal de simplicité de vie qui est la condition de l’essor spirituel et n’est nullement inconciliable avec la magnificence et la dépense créatrice. L’accomplissement de l’homme n’est pas dans le confort matériel, mais dans la vie spirituelle.

Les besoins de création ne doivent connaître d’autre limite que les exigences oncières de la morale et les possibilités créatrices de la personne. Ajoutons qu’avant de songer à se limiter selon les exigences de la vie spirituelle, l’économie doit fournir encore un effort considérable et subir une réorganisation radicale pour assurer à tous ce minimum de bien-être et de sécurité qui est nécessaire chez la plupart à l’établissement d’une vie spirituelle.

3) Primat du travail sur le capital.

Le capital n’a de droit dans une cité humaine que s’il est issu d’un travail et collabore à un travail ; illégitime s’il est né d’une des eormes de l’usure ou prétend fructifier indéfiniment sans travail. En toute occasion il n’est rémunéré qu’après le travail, ne reçoit de puissance que subordonnée à celle du travail.

4) Primat du service social sur le profit.

Le profit capitaliste, gain sans travail, doit être déclaré hors la loi. Le juste profit, représentation exacte du travail, ne peut être banni d’une cité de chair. Mais la préoccupation en doit être subordonnée par les ressources de l’éducation et le pli des institutions, aux autres intérêts plus richement humains et, par-delà, à l’amour du service social dans une communauté restaurée.

5) Primat de la personne s’épanouissant dans des communautés organiques.

Le régime nouveau doit mettre fin au régime d’anarchie et de tyrannie que représente aujourd’hui le capitalisme, par la création de communautés organiques où s’insèrent la vie privée, la vie publique, la profession. L’équilibre de ces communautés décentralisées les garantira contre les retours de l’anarchie en même temps qu’il sauvegardera la personne, valeur première, contre l’oppression d’un appareil social trop centralisé.

Les mécanismes directeurs d’une telle société devront être faits à l’image de ces principes nouveaux. Les “ Plans ” d’organisation sociale et économique, on le voit, ne viennent qu’après beaucoup d’autres préoccupations.

Les ingénieurs en organisation sociale ont tous raison en droit - aux faits de les départager - s’ils satisfont aux directions suivantes. A la base il faut d’abord abolir la fécondité de l’argent sous toutes ses formes. Soit, au minimum : éliminer progressivement le prêt à intérêt fixe et perpétuel et la rente ; supprimer la spéculation et les Bourses, réduites à un rôle régulateur ; réglementer collectivement la distribution du crédit (géré par les organismes professionnels ou par les consommateurs solidaires dans un système d’assurancescrédit).

Il faut ensuite ramener le capital, ainsi purifié dans ses sources, à coïncider avec le travail et la responsabilité d’une part, avec les besoins d’autre part, au moins, à titre de transition, dans sa majeure partie. Le capital peut être détenu par les travailleurs et anciens travailleurs des entreprises, par exemple sous forme des parts de jouissance personnelles et viagères, les associés non travailleurs, provisoirement tolérés, étant, sous une forme ou une autre bloqués à l’entreprise (suppression des sociétés anonymes de capitaux) ou bien par les groupements de consommateurs (coopératisme de Gide). De toute manière il doit être, à travers la production, au service des besoins.

Il deviendra possible alors d’établir une démocratie industrielle, non pas parlementaire et quantitative, mais fonctionnelle et organique, la responsabilité personnelle étant toujours à tous les degrés la contrepartie de l’autorité.

Comme but lointain, lerégime nouveau doit donc se proposer, sous des formes à déterminer, la participation à la propriété et à la gestion des entreprises et de l’économie générale de tous les travailleurs organisés, unis aux consommateurs. Que le monde ouvrier n’y soit pas prêt, partiellement par la faute de ses oppresseurs, partiellement par la faute de ses agitateurs, ce n’est pas douteux : il n’y a rien autre à conclure, sinon qu’il faut l’y préparer et l’y entraîner progressivement.

Ici encore nous aurons à définir les mécanismes sociaux qui permettront à un régime de propriété partiellement collective d’assurer les valeurs de possession personnelle, d’initiative et d’entreprise contre les inerties et les conformismes collectifs.

Corrélativement le pouvoir sera arraché aux oligarchies économiques pour être donné non pas à l’État mais aux communautés économiques organisées (corporations post-révolutionnaires 33 et leurs fédérations, associations de consommateurs ou combinaison des deux pour neutraliser le productivisme de toute association de producteurs). Aux systèmes a priori, à condition d’éliminer radicalement la propriété capitaliste individuelle et incontrôlée, une organisation pluraliste de la propriété doit être opposée, intégrant les formes vivantes de propriété à la fois personnelle et communautaire, déjà nées ou à naître.

Les techniciens pourront alors substituer une économie dirigée ou mieux orientée, avec toute la souplesse nécessaire, sur le canon des besoins, à l’économie anarchique et productiviste dirigée par le profit et l’intérêt particulier, et résorber le parasitisme des intermédiaires par leur réduction à l’espace minimum nécessaire aux échanges.

Toutes ces mesures supposent une éducation parallèle des hommes ; pour arracher de leur coeur, en même temps que de leurs appareils sociaux le règne de l’argent, de ses cupidités, de ses violences, de ses petitesses, et de la médiocrité où il abaisse toute vie spirituelle. Cette oeuvre peut commencer d’aujourd’hui, avant tout embryon de réforme sociale.

Juin 1934


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