4 décembre 2013 Mort du général Aussaresses, chantre de la torture

samedi 10 décembre 2016.
 

A) Les crimes si longtemps cachés du général Aussaresses

Dans un livre paru en mai 2001, l’ancien coordinateur des services de renseignements à Alger en 1957, dont la mort a été annoncée ce mercredi, a reconnu avoir assassiné le dirigeant du FLN Larbi Ben M’Hidi et l’avocat Ali Boumendjel. Il dit avoir agi à la demande de Massu et des autorités gouvernementales de l’époque.

" Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’Hidi et nous l’avons pendu, d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide... " L’aveu tient en une phrase, courte, explicite, sans appel. On pourrait dire sobre s’il ne s’agissait d’évoquer la sordide mise à mort, ce soir du 4 mars 1957, dans le secret d’une ferme isolée au sud d’Alger, du premier responsable du FLN de l’époque. Un assassinat prémédité et organisé par des officiers de l’armée française. Le témoin du meurtre et son principal exécutant, celui qui parle quarante-quatre ans après, est le général de brigade Paul Aussaresses à l’époque commandant parachutiste, détaché à l’état-major de Massu. L’ouvrage qu’il signe, Services spéciaux, Algérie 1955-1957 - Mon témoignage sur la torture, ajoute l’éditeur-, rendu public, hier, fait déjà l’effet d’un brûlot.

Implications à haut niveau

Car à propos de cet épisode dramatique et de quelques autres de toute première importance, telle la mort de l’avocat Ali Boumendjel - autre grande figure nationaliste, dont on apprend qu’il a été lui aussi " suicidé " par les militaires - ou, encore, l’utilisation de la torture, le " nettoyage " par les commandos parachutistes de la sous-préfecture de Philippeville en juin 1955 (bien avant la bataille d’Alger), Aussaresses confirme ce que nombre d’historiens supputaient mais qu’aucun de ses complices de l’époque, et surtout ce qu’aucune autorité militaire ou civile n’a reconnu jusqu’ici : l’implication directe et personnelle de nombre de cadres et dirigeants de la République dans la torture, l’assassinat, l’exécution sommaire et leur complicité dans les mensonges officiels fabriqués pour dissimuler ces forfaits pendant des décennies aux yeux de l’opinion française.

[Larbi Ben M’Hidi] À quatre-vingt-deux ans donc, Aussaresses parle. Ce n’est pas la première fois. On se souvient qu’après Massu, fin novembre dernier - alors que se développait la campagne des Douze avec l’Humanité, pour la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la torture - il avait donné à Florence Beaugé du Monde, une interview dans laquelle il reconnaissait avoir lui-même pratiqué la torture et mis à mort 24 personnes. Cette fois, il précise et va plus loin. Donne des lieux, des dates, des noms et ceux d’autres témoins.

Aussaresses l’a pendu

Larbi Ben M’Hidi, c’est Aussaresses qui l’a pendu, a vérifié qu’il était mort, avant de faire porter le cadavre à l’hôpital. Boumendjel, c’est lui, Aussaresses, qui ordonne à l’un de ses lieutenants de le jeter dans le vide du haut d’un 6e étage. Il ne fallait surtout pas, explique-t-il, que ces combattants nationalistes soient jugés par un tribunal - dans les règles donc -, ce qui " aurait entraîné des répercussions internationales ", voire, dans le cas du " brillant avocat " algérien accusé par les militaires d’avoir commandité un assassinat, " lui aurait assuré l’impunité ".

La défenestration n’était-elle pas, aussi, le moyen de dissimuler les traces compromettantes de tortures ? Aussaresses assure que son prisonnier y aurait échappé... Contrairement à Bigeard, il ne respecte pas ses adversaires, les qualifie au passage et suivant les cas de " petits truands ", " trafiquants " ou " proxénètes".

Audin livré au "docteur"

Il se montre un peu moins insultant à l’égard des Européens, membres du Parti communiste algérien, affirmant avoir été " naturellement prévenu " de l’arrestation de Maurice Audin par les hommes du 1er RCP puis de celle d’Henri Alleg, qu’il a " croisé " au moment de son arrestation. Il dit aussi avoir livré ces deux hommes au lieutenant Charbonnier - celui qu’on surnommait le " docteur " pour sa fascination du scalpel - afin qu’il les interroge. Dans ce livre, comme dans les deux heures d’émissions que consacre à Aussaresses Pierre-André Boutang, l’ancien " liquidateur " de la bataille d’Alger, chef de l’" escadron de la mort ", expression qu’il reprend à son compte, réaffirme ne rien savoir des circonstances de la disparition d’Audin - ce qui à l’évidence ne tient pas. D’autant moins, que le général donne beaucoup à voir et à comprendre sur sa tâche de " coordinateur " du sale boulot - entre autres à la villa des Tourelles où " il était rare que les prisonniers interrogés la nuit se trouvent encore vivants au petit matin " - ou comme éminence grise de Massu, superpréfet d’Alger, montrant par le détail comment il parvient à court-circuiter le fonctionnement normal des institutions démocratiques, juges, avocats et procureurs ou parlementaires en mission d’enquête.

3024 exécutions sommaires

C’est d’ailleurs ce pourquoi Massu avait, confirme-t-il, reçu les pleins pouvoirs du gouvernement Guy Mollet de l’époque : être efficace quels que soient les moyens employés. Si la torture n’était pas " banalisée " précise-t-il encore, " elle a été largement utilisée ". En s’accusant, Aussaresses prend bien soin de ne revendiquer de forfaits dont il ne puisse partager avec d’autres la responsabilité politique ou morale : les ordres précise-t-il toujours (et contrairement à ce qu’il avait affirmé en novembre au Monde) " venaient d’en haut ". Lacoste ministre résident était quotidiennement informé par le détail. Aussaresses affirme que les liquidations de personnalités furent réclamées par Massu, accuse le juge Bérard - correspondant direct à l’état-major du garde des Sceaux, François Mitterrand - de lui avoir demandé d’empoisonner Larbi Ben M’Hidi, confirme de nouveau, les 3 024 exécutions sommaires effectuées parmi les Algériens assignés à résidence et qu’en langage codé on appelait " évasions manquées".

Réseau Jeanson

Les seuls crimes monstrueux qu’il prenne pour lui tout seul n’ont pas dépassé le stade de l’intention : l’assassinat de Ben Bella qu’il se faisait fort d’éliminer dans la prison où il était secrètement maintenu en France, "dans un accident dû au gaz", ou la "neutralisation" d’une douzaine de sympathisants de la cause algérienne, membres du réseau Jeanson - il cite Olivier Todd, Hervé Bourges, Gisèle Halimi, qu’il "manque de peu d’intercepter" alors que l’avocate venait de rencontrer secrètement à Alger Suzanne, la femme du général Massu, laquelle se donnait, semble-t-il, un rôle modérateur.

Quel crédit accorder à ces allégations qu’on peut toujours mettre sur le compte de la gloriole militaire ou de la provocation politique d’un personnage qui, au fil des pages, règle des comptes avec d’anciens collègues ou complices dont il dit qu’ils " savent " mais auraient préféré qu’il se taise ? Que vaut le témoignage d’un spécialiste du contre-espionnage, expert en coups tordus et fausses nouvelles, l’ancien para qui côtoyait au 1er RCP des légionnaires ayant fait leurs armes sous l’uniforme nazi ?

Absence totale de regrets

Est-ce l’ancien adhérent des Jeunesses étudiantes chrétiennes, qui se livre à examen de conscience au soir de sa vie - mais alors comment défendre son absence totale de regrets ou de remords ? Veut-il, lui le gaulliste de la première heure - ce qui lui valut, explique-t-il, de lourdes inimitiés dans une partie de la caste militaire qui complota contre la République - mettre les gouvernants d’aujourd’hui en demeure de réagir plus qu’ils ne l’ont fait, à des actes confirmant l’implication étroite du pouvoir politique de l’époque dans la sale guerre ?

Sans doute, il y a un peu de tout cela. Mais peu importent, finalement, les motivations : le fait gravissime n’est-il pas que cet homme portait comme d’autres l’uniforme de la République, qu’il agissait au nom de la France : c’est cela qui, aujourd’hui, est insupportable.

Compte rendu de Lucien Degoy, L’Humanité

B) De l’Indochine coloniale au fascisme militaire latino-américain, en passant par la guerre d’Algérie : l’école française de torture

C) La vérité pour Maurice Audin mort à Alger le 21 juin 1957 aux mains des parachutistes français

D) 23 mars 1957 "Ali Boumendjel ne s’est pas suicidé, il a été torturé puis assassiné"

E) Avec la disparition de Henri ALLEG, la question de la Torture est encore posée

F) Aussaresses avoue l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi : retour sur un article complaisant du Monde

Le Monde", qui avait en 2000 permis à Paul Aussaresses, l’un des pires tortionnaires de la guerre d’Algérie, de faire l’apologie des crimes de guerres, revient, avec lui sur la mort de Larbi Ben M’Hidi, chef de la résistance du FLN pour la région d’Alger en 1957.

La thèse officielle du suicide présentée à l’époque n’a jamais été démentie par la France.

Aujourd’hui, tout le monde sait que Larbi Ben M’Hidi a été fusillé, au terme de quinze jours d’interrogatoires et de tortures ignobles.

"Arrêté par les parachutistes à la mi-février 1957, Larbi Ben M’Hidi a été exécuté, mais n’a pas été torturé" affirme, sans rire, "Le Monde" qui va plus loin en indiquant que "cet homme originaire du Constantinois [...] a même été traité avec égards par le général Bigeard".

Outre le fait qu’au vu de la personnalité de Bigeard, quinze jours d’interrogatoire sans torture paraissent bien illusoire, on se demande ce qui permet au quotidien parisien de faire ce genre de suppositions, sans conditionnel, ni guillemets.

Bref. Les "arguments" de Bigeard ne portant pas, la torture non plus, celui-ci "abandonne" son prisonnier au "commandant O", alias Paul Aussaresses.

Aussaresses, nous explique "Le Monde", "effectue sans états d’âme la sale besogne que le pouvoir politique, en métropole, laisse faire, voire ordonne, aux chefs militaires français à Alger"."Sans états d’âme" dit "Le Monde", encore une fois bien loin de la vérité. Avec zèle serait plus juste. D’autant que personne, depuis Paris, ne se serait avisé de donner de tels ordres.

Mais qui avait le pouvoir, en 1957, dans le constantinois ? Qui était préfet à Constantine ? Maurice Papon. Oui, le Maurice Papon. Comme on se retrouve...

Pour l’historien Jean-Luc Einaudi, "C’est un lourd bilan de plusieurs milliers de rebelles en 1956, des milliers de morts en 1957, ce sont 114 000 personnes internées dans les camps, un jeune inspecteur des finances Michel Rocard dans le Monde a dit qu’à cette époque, les populations étaient dépossédées de leurs moyens d’existence habituelle et qu’une forte mortalité existait dans les camps, 1 mort tous les 2 jours pour 1000 prisonniers, Rocard évoque les zones interdites où la chasse à l’homme était autorisée, toute vie interdite, on y tuait tout ce qui bougeait".

Mais revenons au vif du sujet.

Dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Larbi Ben M’Hidi est donc emmené, en jeep, à vive allure, vers la Mitidja, plaine agricole proche d’Alger.

"Il sait ce qui l’attend" indique "Le Monde", ajoutant, toujours sans guillemet ni conditionnel, qu’ "Un peu plus tôt, un groupe de parachutistes lui a rendu les honneurs, sur ordre du colonel Bigeard".

Aussaresses et ses hommes montent le gibet de cette exécution sans jugement, cette exécution de cave. "Ils glissent une corde autour du tuyau de chauffage accroché au plafond, font un noeud coulant et installent un tabouret en dessous".

"L’un d’eux a joué le rôle du supplicié pour vérifier que tout était au point. Il est monté sur un tabouret, a passé sa tête dans le noeud et nous a regardés, se souvient le général Aussaresses. Ce n’est pas bien ce que je vais vous dire, mais ça a provoqué un fou rire général."

Ce n’est pas bien, non.

Ben M’Hidi refuse qu’on lui mettre un bandeau sur les yeux. C’est un combattant, il veut mourrir en fixant, pour l’histoire, ses assassins.

"C’est un ordre !", réplique le préposé à la tâche. Larbi Ben M’Hidi rétorque alors, selon Aussaresses : "Je suis moi-même colonel de l’ALN (Armée de libération nationale), je sais ce que sont les ordres !" Ce seront ses dernières paroles. Le "commandant O" refuse d’accéder à sa requête. Larbi Ben M’Hidi, les yeux bandés, ne dira plus rien jusqu’à la fin.

Pour le pendre, les bourreaux vont s’y prendre à deux fois. La première fois, la corde se casse. Nouveau fou-rire.

Aujourd’hui, termine "Le Monde", Larbi Ben M’Hidi, le "Jean Moulin algérien" comme le surnomment souvent les Algériens, repose dans le "carré des martyrs", au cimetière El-Alia d’Alger.

Aussaresses, comme tous les protagonistes de le guerre d’Algérie, a bénéficié de l’amnistie née des accords d’Evian. Pratique, non ?


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