Union européenne et mouvements de population : « La crise migratoire met en évidence celle de l’Etat-Nation »

mercredi 30 septembre 2015.
 

L’anthropologue Michel Agier appelle cela « l’encampement du monde » [1]. Zones d’attente, centres de « rétention » ou « d’accueil »… A mesure qu’ils se multiplient et que l’attente des exilés s’allonge, les camps sont devenus un lieu de vie quotidien pour des générations de réfugiés. Et le moyen pour les Etats de gérer ceux qui seraient « en trop ».

A Calais ou à Vintimille, les campements de réfugiés se multiplient aux frontières de l’Europe. Des « hot spots », objets ce mercredi d’un sommet européen exceptionnel. Pour l’anthropologue Michel Agier, ces zones grises reflètent la vie d’individus faisant partie désormais de circuits économiques et sociaux beaucoup plus larges que ceux d’un seul Etat.

Alors que les ministres de l’Intérieur européens ont consacré mardi un conseil extraordinaire aux « hot spots », ces nouveaux camps bâtis aux frontières de l’Europe, et que les présidents et chefs de gouvernement aborderont le sujet ce mercredi soir, Michel Agier analyse l’attitude de l’Union face à l’afflux actuel de migrants.

Catherine Calvet – Va-t-on vers un « encampement » de l’Europe ?

Michel Agier – C’est un vrai défi pour notre continent. On peut faire soit comme l’Allemagne, accueillir et donner l’asile en s’appuyant sur la société civile et sur les associations, soit créer et faire durer des lieux d’enfermement comme Calais. Mon expérience et mon analyse de nombreux camps à travers le monde m’ont convaincu qu’il faut absolument éviter l’encampement, la mise à l’écart, le statut d’exception des exilés. Des solutions d’hébergement sont possibles, elles sont proposées actuellement en France par des institutions, des associations ou des municipalités. C’est un enjeu d’hospitalité publique. Mais le gouvernement français ne semble pas avoir réellement tranché entre ces deux solutions.

Que penser des centres d’accueil européens, les fameux « hot spots » ?

Concrètement, la proposition n’est pas claire. Seul le message semble ferme, l’affirmation d’un dispositif nouveau de tri entre « vrais » et « faux » réfugiés. Nouvelle version d’une vieille histoire ! En réalité, de tels centres de tri existent déjà. En Italie et en Grèce, on va en fait ajouter une administration européenne, celle de l’agence Frontex [Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne, ndlr], à des administrations et structures nationales d’accueil, d’hébergement et de contrôle. Ce qui n’est pas clair dans les cadres nationaux ne le sera pas plus dans le « nouveau » cadre. D’ailleurs, les autorités hongroises, qui ne pratiquent pas l’euphémisme, ont déclaré qu’elles font déjà ce tri, et à la demande de l’Europe.

Centres d’hébergement, d’accueil, d’enregistrement, centres de détention de personnes potentiellement demandeuses d’asile, telles sont les traductions entendues ces derniers jours de « hot spots ». On peut craindre le pire pour ceux qui, ne venant pas de Syrie, risquent d’être traités comme « migrants économiques ». Or, les migrants eux-mêmes peinent à faire la part entre les raisons politiques ou économiques qui ont déclenché leur départ. Ils ont encore plus de mal à se justifier ensuite devant des institutions telles que l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides, ndlr]. Actuellement, les migrants syriens seraient les « bons réfugiés ». Mais même les Syriens veulent pouvoir vivre en sécurité, travailler : ils ont aussi un projet migratoire qui passe forcément par une insertion sociale et économique. On pourrait dire qu’il y a une part de migrant économique chez tout réfugié politique. Et à l’inverse, il y a une part de « réfugié » chez tous les migrants économiques : leur projet de vie social ou économique était impossible à réaliser dans leur pays natal, sinon, ils n’auraient pas eu à tout quitter. Là aussi les frontières sont fluctuantes.

En Europe, le système de Dublin, qui impose au demandeur d’asile de déposer son dossier uniquement dans le pays où il a été enregistré par les autorités pour la première fois, a-t-il créé un statut pire encore que celui d’apatride au lendemain de la Première Guerre mondiale ?

En effet, aujourd’hui des personnes ne sont pas censées être là où elles sont… Le système de Dublin prescrit le renvoi des migrants vers le premier pays d’entrée en Europe, des pays fragiles où leur présence n’est pas souhaitée, comme la Hongrie ou la Grèce, et qui demandent à être soutenus. C’est tout l’enjeu de la solidarité entre les pays européens dans l’accueil des exilés. Tout cela crée des définitions arbitraires de l’identité des migrants. Ainsi, à propos des Syriens, nous parlions, il y a encore peu, de « clandestins ».

On revient à cette notion de « couloir de l’exil » qui désigne les situations de frontières durables, des lieux au statut d’exception, des aires d’exclusion et d’extraterritorialité. Les réfugiés sont interrompus dans leur voyage par les murs ou les législations, maintenus dans l’exil, mis à l’écart, coincés à la frontière. Il est significatif que, d’une manière générale, les entre-deux intéressent de plus en plus les sciences sociales. Je défends qu’aujourd’hui, pour comprendre le monde, cet entre-deux est central. Car la marge englobe de plus en plus de gens, et elle crée aussi un nouveau mode de vie où l’indétermination joue un rôle important. Ces individus ont plusieurs sortes d’ancrages, ils vivent en un même lieu, la frontière au sens large, ce qui donne ces impressions de cacophonie, conflit ou tour de Babel. J’y vois pour ma part l’apprentissage d’une vie cosmopolite, ordinaire, quotidienne.

Douze millions de personnes vivent dans des camps. L’encampement du monde n’est-il pas lié aussi à une déliquescence grandissante de l’Etat ?

Cette crise migratoire met en évidence celle de l’Etat-Nation, qui n’est plus le lieu où se joue toute la vie des gens. Les individus font partie de circuits économiques, sociaux, communicationnels beaucoup plus larges. Si l’Etat est la forme politique nécessaire de l’intégration et de la citoyenneté, nous sommes tous à la recherche d’un nouveau périmètre de l’Etat. Nous pourrions imaginer des Etats plus à même d’intégrer ces nouvelles mobilités et ces nouveaux circuits économiques et communicationnels. Des Etats moins étriqués, régionaux, c’est ce qui est en germe en Europe ou en Afrique… C’est le sens profond de cette crise des Etats-Nations : elle multiplie les zones grises mais aussi les indésirables, les gens en reste des Etats-Nations, ces figures de sans-Etat, de migrants, d’errants… qui font partie maintenant du cadre ordinaire du monde et appellent un nouveau cadre de citoyenneté.

Vous avez publié avec François Gemenne un manifeste : « Les dix raisons d’ouvrir les frontières »…

La fermeture absolue n’existe pas et n’existera jamais. Beaucoup de ceux qui ont réussi à franchir ces murs repartiraient souvent volontiers s’il existait une liberté de circulation. La mondialisation ne peut fonctionner qu’avec un minimum de mobilité. Aujourd’hui, on finit par soupçonner tous ceux qui se déplacent, qui migrent, alors qu’ils ne veulent pas forcément s’installer en Europe, ni quitter définitivement leur pays. Au contraire, nous devrions envisager la diffusion de ces nouveaux modes de vie liés à la mobilité et à des ancrages dans plusieurs lieux, plusieurs Etats. Nous ne pourrons pas faire l’économie de cette question, qui ne peut se résoudre dans le cadre d’un seul Etat national. La décision allemande d’accueillir les migrants a au moins modifié le climat et les discours, et a forcé, en quelque sorte, à faire de l’Europe un acteur globalement plus hospitalier en conduisant d’autres pays à accepter des « quotas ».

La France a-t-elle vraiment changé de cap dans ce domaine ?

Elle pourrait donner un signal fort en résolvant les problèmes de Calais et de Vintimille [2]. Le gouvernement ne débloque malheureusement pas cette situation. Concernant Calais, le gouvernement britannique a annoncé pouvoir accueillir un certain nombre de réfugiés. Mais ceux-ci restent bloqués en France. Ces gens n’ont absolument rien à faire dans un camp. L’Ofpra se déplace en Allemagne devant les télévisions du monde entier pour sélectionner quelques dizaines de demandeurs d’asiles, alors que ceux qui sont à Calais ou à la frontière franco-italienne près de Vintimille ne sont pas pris en charge, je dirais même ne sont pas libérés.

Catherine Calvet P.-S.

Notes

[1] Un monde de camps, La Découverte, 2014. Lire également Le couloir des exilés, éditions du Croquant, 2011.

[2] Quelques centaines de réfugiés originaires du Soudan et d’Erythrée sont bloqués à la frontière depuis le mois de juin à Vintimille, à la frontière franco-italienne.


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