Population mondiale de 7 milliards et capitalisme irresponsable

samedi 4 novembre 2017.
 

Nous n’étions que 1 milliard en 1800, 6 milliards en l’an 2000 et serons 9 à 10 milliards en 2050, environ 14 milliards en 2100. Aucune personne raisonnable ne peut croire en la capacité du capitalisme à maîtriser cette croissance dans le sens de l’émancipation humaine et la protection de la planète.

En dix ans seulement, de 2000 à 2010, quelles ont été les conséquences concrètes de l’accroissement de population :

- développement d’immenses agglomérations et mégalopoles anarchiques ceinturées de bidonvilles et favelas généralement dépourvus de toute infrastructure (électricité, eau courante, évacuation d’eau usée, transport, éducation, santé, sécurité…)

- diminution de plus en plus rapide des forêts (pourtant indispensables à l’écosystème)

- multiplication des pollutions de l’air (gaz à effet de serre...), de l’eau, des terres, des aliments...

- tensions autour de la maîtrise de l’eau

- L’accaparement des terres agricoles vivrières au profit de productions liées au marché mondial, l’exode rural, la spéculation entraînent le retour de famines endémiques

Le capitalisme financier transnational n’a en rien contribué à régler ces questions, au contraire. Il ne fera pas mieux à l’avenir, au contraire.

Quiconque connaît les problèmes créés par l’urbanisation de Bombay, Delhi, Calcutta, Le Caire, Mexico, Rio de Janeiro, Kinshasa, Le Cap ou Lagos doit être inquiet devant les prévisions pour les 40 ans à venir. L’Inde comptait 350 millions d’habitants en 1950, 1,2 milliard aujourd’hui et environ 1,62 milliard en 2050. L’Afrique porte 1 milliards d’habitants aujourd’hui, environ 2 milliards en 2050.

Plus évident encore : le libre-échange est jumeau de la société de consommation avec les USA comme modèle. « La population n’est pas le problème, mais ce qu’elle consomme et dégrade,oui ! affirme le scientifique Jarred Diamond... Le Kenya a une population qui croît de plus de 4% par an. C’est un problème pour les 30 millions d’habitants de ce pays qui souffrent de malnutrition, mais pas un fardeau pour le reste du monde, car les Kenyans consomment peu. Le problème, ce sont les 300 millions d’Américains qui, chacun, consomment autant que 32 Kenyans. Ils font payer l’addition à tout le monde : émissions, réchauffement, déforestation, élevage de masse... »

Pour le lecteur intéressé, voici les projections démographiques pour 2050 :

- une baisse continue de leur part de population mondiale pour l’Europe (21% en 1950, 10,7% en 2010, 7,7% en 2050 Russie comprise), pour l’Amérique du Sud, centrale et Caraïbes (de 8,6% en 2010 à 8% en 2050), pour l’Amérique du Nord.

- La population de l’Asie va continuer à croître (de 4,1 milliard en 2010 à 5,1 milliard en 2050) mais sa part de la population mondiale va baisser (de 60,4% à 55,3%)

- La proportion d’habitants de l’Afrique dans la population mondiale va, elle, connaître une véritable explosion : de 9% en 1950 à 14,8% en 2010 et 23,6% en 2050). Or, la majorité des richesses de ce continent sont actuellement pillées par les multinationales ; aussi les Etats restent pauvres et instables. Les régions du monde dont l’accroissement démographique serait le plus élevé se situent toutes en Afrique. Les pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Guinée, Côte d’Ivoire, Nigéria...) accueilleraient 153% d’habitants supplémentaires, suivis de près par ceux d’Afrique orientale (Kenya, Somalie, Ethiopie, Tanzanie...) avec 146% puis ceux d’Afrique centrale (Congo, Angola, Rwanda...) avec 122%.

Ces projections pour 2050 dessinent de grands bouleversements géopolitiques :

- A cette date, les trois pays les plus peuplés de la planète seraient l’Inde (1,692 milliard), la Chine (1,313 milliard) et le Nigéria (433 millions).

- la population des USA continuerait à croître grâce à une immigration nette de 1,25 million de personnes supplémentaires chaque année, particulièrement en provenance d’Amérique latine. Nous pouvons considérer l’élection d’Obama comme un symbole de ce basculement démographique qui accroît progressivement la part des personnes originaires d’autres continents que l’Europe (en 2050, les "latinos" représenteraient 30% de la population, les Afro-Américains 13%, les Asiatiques 8%, autres 5%).

- lors de la dernière campagne présidentielle russe, Vladimir Poutine a placé la démographie comme sa priorité numéro 1. En effet, depuis la fin de l’URSS, le taux de natalité s’est effondré (moins 3,1 million d’enfants de 1989 à 2002), l’espérance de vie a baissé (pour les hommes 63,8 ans en 1970 et 61,4 ans en 2010). Près de 20000 villages ont été abandonnés et 36200 comptent moins de 10 habitants.

- les deux pays connaissant le plus fort vieillissement sont l’Allemagne et le Japon.

Dans beaucoup de pays capitalistes avancés, le vieillissement démographique et la baisse du taux de fécondité servent d’argument pour justifier des reculs en matière de retraite.

En France, le taux de fécondité (2ème du continent), la pyramide des âges et le solde migratoire restent favorables mais le leitmotiv libéral et social-libéral en appelle aussi aux reculs sur les retraites.

Je ne peux conclure sans insister sur le point de vue, signalé plus haut de Jarred Diamond. Le problème à résoudre pour l’humanité dans les 40 ans à venir, c’est bien plus celui du type de société que l’accroissement de population. « La consommation moyenne par habitant de ressources comme le pétrole et les métaux, ou la production moyenne de déchets comme le plastique ou les gaz à effet de serre, sont en moyenne 32 fois supérieures dans les pays développés... Les taux de consommation en chine sont 11 fois inférieurs aux taux américains. mais si demain toute la Chine rattrapait le niveau de vie des Américains, la consommation mondiale de pétrole augmenterait de 106% et celle des métaux de 94%. Si l’Inde suit, elle triplerait. Tout comme les émissions de gaz à effet de serre et les pollutions de toutes sortes. »

Jacques Serieys

B) Le fantasme de l’explosion démographique

Entretien avec Hervé Le Bras qui bat en brèche les généralités et les idées reçues concernant une invasion 
due à une hausse de la natalité qui participent du discours politique. Il affirme au contraire 
que l’on se dirige vers une stabilisation de la population mondiale.

« Quelle nation, quel continent, peut supporter une natalité qui fait que des familles ont entre 6 et 8 enfants  ?  » Quelle est la réaction du démographe face à cette déclaration faite à propos de l’Afrique  ?

HERVÉ LE BRAS Il s’agit d’une généralité. Si vous prenez le Maghreb, on se situe à 2,3 enfants. L’Égypte est à 3,2. Lorsqu’on descend vers la zone sahélienne, on trouve en effet des chiffres de 6 à 7 enfants, avec un maximum de 7 au Niger. Les taux sont encore élevés dans la partie centrale, puis on retombe sur des taux faibles en allant vers le sud. Il faut regarder dans le détail, y compris dans des zones à forte natalité  : le Kenya, qui était à 8 enfants par femme en 1970, se situe autour de 4. Le principal endroit de croissance en Afrique est la bande intertropicale, qui compte déjà pour 25 % de la croissance mondiale et qui comptera, si les prévisions s’avèrent justes, pour 75 % en 2050. Je dis bien «  si…  ». Actuellement, il y a 16 millions d’habitants au Niger. Les perspectives moyennes de l’ONU portent la ­population à 85 millions en 2055, soit 10 millions de plus que les Allemands à cette époque. Franchement, j’ai des doutes car il peut se passer de nombreuses choses. Personne n’avait prévu la baisse de la natalité en Iran  : de 6,5 enfants par femme en 1985 à 1,9 aujourd’hui. En fait, la question de la supposée explosion démographique se résume pour l’essentiel à ce qui arrivera dans cette bande intertropicale. Le reste est pratiquement réglé. Et ça risque même d’être réglé plus rapidement que prévu lorsque l’on voit la rapidité de la baisse dans des pays comme l’Iran ou en Amérique du Sud.

La citation à laquelle vous venez de réagir est tirée d’un discours de Nicolas Sarkozy à La Baule fin août. Quand une généralité devient un élément de discours politique, ne se trouve-t-on pas dans le fantasme démographique  ?

Hervé LE BRAS Cela permet de faire peur de ceux qui sont différents, pour dire les choses telles qu’elles sont. Ce sont des généralités qui ne sont pas innocentes. Derrière, il y a l’idée  : ils vont nous envahir. Idée stupide. Vous savez, il faut quand même traverser le Sahara, ce qui n’est pas rien. Cela demande du temps et de l’argent. Ceux qui veulent partir sont ceux qui ont un petit diplôme mais pas une famille assez aisée. Ils font partie du début des classes moyennes. C’est un Camerounais qui a fait un an d’informatique à l’université de Yaoundé, qui ne trouve pas de boulot car il n’a pas un parent bien placé dans l’administration. Ayant fait des études, il estime qu’il peut échapper au destin d’être paysan. Donc, il tente la belle. Quand il arrive en France, il est formé, il parle français, il est au-dessus de la moyenne du pays en termes de diplômes. L’idée de l’envahissement est stupide. Les gens pauvres ne vont pas loin. Ils n’ont pas une représentation suffisante du voyage. Ils n’ont pas suffisamment d’argent pour l’entamer. Où se réfugient les pauvres du Darfour  ? À 30 kilomètres de chez eux, au Tchad. Les pauvres Somaliens vont au Kenya. Ceux qui partent sont ceux qui ont des ressources, qui ont un iPhone, qui sont organisés, qui ont des points d’appui. Regardez les Syriens. Les pauvres restent dans des camps près de leur pays. Le reste du monde est trop loin pour eux. Il ne faut pas perdre de vue que, dans l’adversité, l’écrémage social est terrible. Donc, nous ne connaîtrons pas d’invasion car les migrations concernent une faible frange des populations.

La source des problèmes, ce n’est pas la démographie, donc  ?

HERVÉ LE BRAS Non, bien sûr. La démographie est utilisée pour biologiser la société.

Vous expliquez, dans votre livre (1), que l’utilisation de la démographie à des fins idéologiques n’est pas nouvelle

HERVÉ LE BRAS Au début du siècle, on l’a utilisée dans l’autre sens. Le discours consistait alors à dire que les populations blanches étant les seules qui s’accroissaient, elles avaient le droit d’aller peupler les autres coins de la planète. Pour Alexander Carr-Saunders, qui dirigeait la London School of Economics, la «  race blanche  », comme dit Mme Morano, avait le devoir de s’étendre sur des terres qui n’étaient pas occupées, genre l’Australie. Aujourd’hui, on utilise l’argument démographique inverse en parlant d’une invasion sous prétexte d’une plus forte fécondité des pays pauvres. C’est un élément du repli de la France actuellement.

Ce que dit Nicolas Sarkozy peut être partagé par nombre de Français…

Hervé LE BRAS C’est vrai que cette représentation est tenace. Elle se double d’une autre représentation que nous avons démontée trente-six fois  : celle de la fécondité française élevée à cause des immigrés. C’est totalement faux. On sait que la fécondité des immigrées est de 3 enfants et celle des Françaises se situe à 2. Mais si vous retirez les 7 % de femmes immigrées du total, vous arrivez à 1,93 contre 2… Le département qui affiche la fécondité la plus élevée est la Mayenne, avec 2,35 enfants par femme. Que je sache, ce n’est pas un département à forte immigration. Ce sont des peurs grotesques. Cela fait vingt ans que cela a été prouvé, mais l’argument continue de fleurir.

À La Baule, Nicolas Sarkozy ajoutait  : «  Il y a une question majeure  : combien pouvons-nous vivre sur la planète  ?  » Le nombre est-il un problème  ?

Hervé LE BRAS Non. Si vous voulez que chaque Terrien consomme 5 kilos de truffes par an, il faut tomber à 10 millions de personnes sur la planète pour satisfaire tout le monde. Si vous considérez que l’alimentation moyenne d’un habitant est celle d’un Japonais, alors les subsistances actuelles sont suffisantes pour nourrir le nombre d’habitants de la planète. Le problème réside dans les différents types de consommation. C’est une question sociale. Si vous avez des personnes sous-alimentées alors que l’offre globale est suffisante, c’est que d’autres personnes sont suralimentées. L’Inde produit suffisamment de calories pour nourrir sa population mais souffre d’une répartition inégale. Ce qui compte c’est le mode de vie, ce n’est pas le nombre d’hommes, si ce n’est à vouloir inutilement faire peur à la population.

Vous affirmez que, loin d’une supposée explosion démographique, on se dirige vers une stabilisation de la population.

Hervé LE BRAS Le taux de croissance de la population mondiale était de 2 % dans les années 1960. Il est de 1,1 % aujourd’hui. La diminution est assez régulière. Si on projette la courbe, on tend vers zéro dans une quarantaine d’années. Il y a dix ans, on entendait dire que dans un pays musulman, la fécondité ne pouvait pas baisser. Regardez l’Iran, qui n’était pas n’importe lequel des pays musulmans.

Précisément, ce qu’il s’est passé en Iran est presque stupéfiant. Comment l’explique-t-on  ?

Hervé LE BRAS On manque encore d’explications.

Une de vos collègues, Marie Ladier-Fouladi, dit pourtant un certain nombre de choses. «  Les femmes ont continué leur révolution  », dit-elle, et elle ajoute que l’Iran est la preuve de la «  capacité d’une société à inventer sa modernité en dépit d’un contexte politique et juridique défavorable  ».

Hervé LE BRAS C’est un constat. Et elle n’a pas tort. Cela signifie que les familles sont indépendantes de la volonté des mollahs  ? Oui. Cela ne m’étonne pas. On va certainement être étonné de ce qu’il va se passer dans les années à venir, d’autant que l’ostracisme va prendre fin. Mais les explications classiques ne fonctionnent pas. Il y a celle de l’éducation des femmes. Or, cette dernière progresse assez lentement. Mais le taux de natalité s’effondre en 1985. Il y a un déclenchement brutal. L’explication la plus intéressante provient, à mon sens, du démographe Philippe Fargue  : la fin de la rente pétrolière. Avec l’enrichissement par le pétrole après 1974, les familles iraniennes ont misé sur le capital humain, donc sur l’éducation de leurs enfants. Puis le cours du pétrole s’est effondré. Les familles ont alors maintenu le choix de l’éducation pour leurs enfants, ce qui signifiait avoir moins d’enfants.

Le cas de l’Iran illustre ce que vous écrivez  : «  Les projections démographiques ne sont jamais sûres  »…

Hervé LE BRAS Si vous reprenez les travaux de l’ONU en 1994, ils prévoyaient 170 millions d’habitants en Iran en 2050. Ceux de 2014 tablent sur 90 millions. Vous me direz, ce sont des Iraniens, ils ne sont pas très futés en statistiques, ce qui est inexact d’ailleurs. Mais prenons l’Insee. En 1994, la prévision s’établit à 60 millions de Français en 2050. En 2010, on table sur 73 millions. Les prévisions sont inutiles et dangereuses, sauf si elles sont réalisées à court et moyen terme ou si elles ont un objectif précis pour savoir s’il faut faire des logements, des routes, des écoles. Alfred Sauvy a été le premier, au début des années 1930, à établir des prévisions exactement selon la méthode actuelle. Elles se sont avérées justes jusqu’en 1940, puis complètement fausses après, jusqu’en 1980. Il y a eu la guerre, le baby-boom, la découverte des antibiotiques qu’il ne pouvait pas prévoir. Il en avait gardé cependant un peu d’amertume et s’était forgé une devise  : «  Prévoir pour ne pas voir.  » Nous ne sommes pas victimes d’une biologie souterraine, heureusement. Il n’y a pas de fatalité démographique.

Entretien réalisé par 
Christophe Deroubaix, L’Humanité

(1) Vie et mort de la population mondiale, Éditions Le Pommier, 2009, 192 pages, 8,90 euros.


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