FN fort, ordre libéral-sécuritaire, autre gauche à la croisée des chemins

jeudi 7 septembre 2017.
 

L’action collective pour l’émancipation humaine, quelle qu’en soit la forme, le lieu ou le moment, a grand besoin de générosité et d’énergie, mais il lui faut aussi savoir s’orienter et penser son action.

Source : https://leblogderenerevol.wordpress.com/

Mesurer le rapport des forces en lutte, en apprécier l’évolution, identifier dans cette configuration les leviers pour l’action, puis agir en conséquence avec détermination et constance, telles sont les étapes et les tâches qui se sont toujours imposées aux progressistes de toutes les époques. La période que nous vivons aujourd’hui appelle une réflexion et un débat collectif qui les mettent en œuvre. Ce texte a la modeste prétention de contribuer à cette réflexion. Loin des formules lapidaires, bonnes à twitter et qui font l’économie de la pensée, prenons ensemble le temps de l’analyse. Je précise que ce texte ne s’attache à analyser que la situation politique française.

Les élections régionales de décembre 2015 sont révélatrices de la place du FN dans la conjoncture politique

Les élections régionales des 6 et 13 décembre ont amplifié un processus en cours qui combine montée du vote FN et désaffection croissante des autres partis, mobilisation électorale des électeurs FN et abstention massive des autres électorats, notamment à gauche. De 6M d’électeurs au premier tour à 6M 800 au second tour, cela représente une progression notable dans une élection comparable, celle des régionales de 2010 ; le chiffre du second tour est lui-même en légère progression par rapport aux 6M 400 du vote Marine Le Pen du premier tour des élections présidentielles (scrutin plus mobilisateur que les régionales). Mobilisation électorale du vote FN impressionnante donc mais toutefois à relativiser : si on rapporte les résultats au nombre d‘inscrits on obtient 13 % des inscrits qui votent FN, soit un chiffre similaire à celui obtenu par JM Le Pen en 2002, le nombre total d’inscrits ayant augmenté avec la population et l’abstention ayant été beaucoup plus importante. Ces deux faits majeurs sont à prendre en compte pour expliquer la mécanique électorale de décembre 2015, déjà partiellement à l’oeuvre lors des élections à caractère plus locales des départementales de mars 2015 :

Premièrement : la mobilisation électorale en faveur du FN est devenue pour de très nombreux électeurs un moyen simple et direct d’exprimer une volonté de balayer les sortants, quels qu’ils soient. Les analyses sur cet électorat sont nombreuses et convergentes. Sa masse la plus importante est constituée de couches moyennes indépendantes ou salariées, déclassées ou taraudées par la peur du déclassement, pour eux ou leurs enfants. Les petits propriétaires de leur outil de travail ou de leur maison individuelle, dont la vie sociale collective est faible, exprime leur peur dans ce vote. La percée dans les milieux ruraux menacés de déclin est nette, le salariat ouvrier est lui-même touché surtout lorsqu’il est dans des petites structures éclatées. La masse des 7 millions sous-employés s’abstient très largement. Et lorsqu’ils votent c’est une majorité de cette minorité qui vote FN. Ne négligeons pas non plus le mécanisme de la xénophobie croissante. Cela n’apporte pas grand-chose de dire que « les électeurs de Marine le Pen ne sont pas tous racistes » car ce que révèlent les enquêtes notamment qualitatives c’est que la grande majorité de ces électeurs manifeste un rejet de tout ce qui se rapporte à l’immigration. Le racisme et la xénophobie ne sont pas des états mais un mécanisme social et moral qui peut saisir des millions d’hommes dans un contexte donné, comme l’entre-deux-guerres nous en a apporté la démonstration, et ce mécanisme est manifestement à l’œuvre sous nos yeux. La peur du déclassement, le rejet de l’autre, l’impuissance des sortants et la volonté de les balayer en « essayant ceux qui n’ont pas encore gouverné » sont les moteurs puissants de cette mobilisation électorale.

Deuxièmement : l’affaissement de la « droite républicaine » et de la « gauche gouvernementale ». La chute électorale de l’un et de l’autre est parfois saisissante, ainsi en Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon (MPLR), là où le FN arrive en tête, notamment dans les zones littorales, on assiste à une quasi disparition de la droite parlementaire (LR, UDI…). Sur le même littoral en PACA, c’est la quasi disparition du PS du paysage politique qui est la marque la plus dominante dès le premier tour, son retrait au second actant ce fait par sa disparition de l’Assemblée elle-même. En pourcentage des inscrits à l’échelle nationale on assiste à une régression massive tant de la droite parlementaire que de la gauche gouvernementale. Une partie des électeurs de droite rejoint le FN et une autre partie préfère rester à la maison. A gauche, la désaffection populaire pour le PS s’est manifestée par l’abstention, les transferts vers le FN restant très marginaux. Le Front de Gauche et les Verts ne profitant pas de cette désaffection. Cet affaissement des deux partis gouvernementaux est le fait majeur de cette élection, à mon avis. Il créé un vide, que remplit partiellement le FN. Il ouvre la voie d’autres possibles, mais force est de constater qu’à ce jour ils ne sont pas perceptibles.

Qu’est-ce que le FN ?

La caractérisation précise de ce parti est un enjeu de la lutte. Et je constate que de trop nombreux observateurs s’en abstiennent. S’agit-il d’un parti de la droite extrême ? Une des composantes de ce phénomène européen, comme la ligue du Nord en Italie, le FPO en Autriche, UKIP en Angleterre, le Parti des Vrais Finlandais, le Jobbik en Hongrie, etc.. ? Réduire le FN à cette tendance est un peu rapide, en effet, nombre de ces partis gouvernent ou ont gouverné avec la droite parlementaire (Italie, Autriche, Hongrie, Finlande, Norvège… et la caractéristique du FN est justement de ne pas l’envisager, en se situant sur un terrain plus traditionnel de l’extrême droite, dite « révolutionnaire » (pour reprendre l’expression de Zeev Sternhel) : ni gauche ni droite ! Le FN n’est donc pas un parti conservateur de la droite extrême, il exprime quelque chose d’autre qui se rapporte à mon avis à l’expérience fasciste.

Qu’est-ce que le fascisme ? Le fascisme implique une volonté de détruire l’Etat existant et les organisations démocratiques en s’appuyant sur une mobilisation de masse à caractère nationaliste et xénophobe. S’il s’alliait momentanément avec des forces conservatrices c’est parce qu’il les dominait, pour mieux les étouffer, et pas pour leur servir d’appoint. Il mélange donc plusieurs ingrédients.

- L’appel à balayer la classe politique existante, toute tendance confondue en refusant à la fois et la gauche et la droite.

- Un discours exaltant l’indépendance nationale en lui donnant une dimension ethnico-historique à dimension xénophobe et raciste.

- Un discours social défendant les petits contre les gros, lui permettant de recruter dans les classes populaires.

Si on y regarde de près, le FN regroupe ces caractéristiques sous une certaine forme : le rejet de la classe politique de droite et de gauche (« UMPS ») initié par JM Le Pen dès 1956, avec le mot d’ordre poujadiste sortez les sortants ; la référence à la France éternelle, au refus de l’Europe, à la glorification nationale, instillant la peur d’une invasion migratoire ; une réorientation de son discours vers des revendications sociales pour les nationaux (comme la retraite à 60 ans en 2015)… Peut-on dire pour autant que le FN est un parti fasciste, au sens historique du terme ? Il lui manque un ingrédient majeur, la mise en place d’organisations de masse et le développement d’une violence parallèle à celle de l’Etat. Pour le moment, le FN réalise de véritables mobilisations électorales, qui lui permettent une implantation locale de plus en plus fine, mais ses meetings et ses manifestations restent clairement très modestes. Ses services d’ordre sont musclés, parfois avec les journalistes, mais cela ne ressemble pas à la violence fasciste, par exemple d’Aube Dorée (un authentique parti fasciste). La tentative récente de Robert Ménard maire « identitaire » de Béziers, de mettre en place une garde noire montre une tendance pour aller dans cette direction – tentative à laquelle le préfet dit vouloir s’opposer. Le FN est un parti à mi-chemin entre droite extrême et parti fasciste. Son caractère fascisant doit nous amener à suivre son évolution avec la plus grande attention. Cette caractérisation commande également la manière de lutter contre le FN.

La leçon allemande

Un parti de la droite extrême se compromet au gouvernement avec la droite parlementaire et assume avec celle-ci ses mesures antisociales. La lutte contre la droite extrême peut donc s’appuyer sur cette expérience, ce qui permet de la dévaloriser et de reconquérir son électorat populaire, à condition bien sûr que la gauche, pour mener ce combat, rompe totalement avec le libéralisme antisocial.

Il n’en va pas tout à fait de même avec le fascisme. Il revendique pour lui seul le pouvoir et il serait extrêmement dangereux de « les essayer » ; l’histoire nous montre que ce genre de voyage est parfois sans retour. L’expérience de fascisme et de la lutte antifasciste de l’entre-deux-guerres doit être mobilisée avec précision pour nous armer pour les temps qui viennent. L’expérience allemande de la fin des années 20 et du début des années 30, est en l’occurrence très utile. Le parti national-socialiste (et ce titre est un programme !) n’est qu’un groupuscule infime en 1925 ; mais il s’implante méthodiquement avant la crise de 1929 et celle-ci va lui donner l’occasion de prospérer. Son implantation s’appuie sur les ingrédients cités ci-dessus : le rejet d’une classe politique dite corrompue (Socialistes, Agrariens, Libéraux, Centristes) ; l’exaltation du sentiment national en s’appuyant sur le ressentiment suite à la défaite de 1918, la haine du bolchévisme assimilé à l’étranger russe, la désignation du juif comme ennemi public numéro 1, visant à assimiler judaïsme et capitalisme ; la défense de l’emploi et du pouvoir d’achat des allemands contre la « ploutocratie juive » ; la mise en place de services d’ordre armés… Notons bien que dans le même temps le NSDAP va investir systématiquement le champ électoral. Au lendemain de la crise d’Octobre 1929, alors que la misère et le désarroi se répandent dans toute l’Allemagne, la croissance électorale du parti nazi est impressionnante, atteignant plus de 30% des voix. En janvier 1933, le président de la République de Weimar, le vieux maréchal conservateur Hindenburg appelle Hitler comme chancelier et celui-ci dirige un gouvernement légal alliant nazis aux conservateurs. Mais ce sont les nazis qui dominent et ils utilisent le pouvoir pour éliminer successivement communistes, socialistes puis libéraux et centristes avant d’installer un régime totalitaire sans qu’aucune réaction de masse ait pu être organisée. Certes, les circonstances allemandes de 1930 ne sont pas celles d’aujourd’hui, mais elles doivent attirer notre attention sur le fait « qu’essayer » un parti fascisant, c’est prendre un grand risque.

Mais à cette première leçon, l’expérience allemande nous en fournit une autre. Hitler a prospéré grâce à la division profonde de la gauche. En effet, au moment où Hitler devient chancelier, le SPD (parti socialiste) et le KPD (parti communiste) ont la majorité absolue ! mais ils refusent de s’allier pour contrer Hitler. La direction du SPD, malgré de fortes oppositions internes, s’est embourbé dans les années précédentes dans des compromissions avec les partis bourgeois centristes et conservateurs, espérant barrer la route à Hitler en soutenant les politiques libérales et sécuritaires de la droite parlementaire, et celle-ci finit par leur préférer Hitler. Le KPD quant à lui, suit l’orientation dictée par Moscou, dite « politique de la Troisième Période » : pour le KPD l’ennemi principal c’est le SPD qualifié de sociaux-traitres, jugé plus dangereux qu’Hitler. Le dirigeant du KPD Thaelman osa même déclarer en janvier 1933 : « après Hitler, ce sera notre tour »… Malgré la résistance de l’opposition de gauche du SPD ou celle des trotskystes et des différentes fractions des communistes systématiquement exclus, les politiques suicidaires et jumelles du SPD et du KPD impuissantent la gauche et ouvrent la voie à Hitler. Cette deuxième leçon allemande nous parle aujourd’hui de manière très directe. Une gauche qui veut lutter efficacement contre un parti fascisant se doit à la fois de rompre avec les politiques bourgeoises libérales et s’unir pour gouverner. Cette stratégie, qualifiée dans l’histoire du mouvement ouvrier de l’époque de stratégie du Front unique, n’implique pas la fusion des partis, mais exige que l’unité entre les partis de gauche se fasse en conservant chacun toute leur indépendance, mais cette unité ne se fait qu’à condition d’une rupture significative avec les politiques libérales. Si nous voulons trouver aujourd’hui un bel exemple de cette stratégie, jetons un œil sur la façon dont PODEMOS en Espagne s’adresse au PSOE et pose les conditions d’un accord contre la droite.

L’expérience des années 30 nous montre aussi qu’en plus de la rupture avec le libéralisme et l’exigence d’unité, la lutte antifasciste doit prendre la forme d’une mobilisation populaire si elle veut être efficace. La grève générale de juin 1936 en France et la victoire du Front Populaire en est une expression significative. Ces trois éléments constitutifs d’une mobilisation réussie contre le fascisme : rupture avec le libéralisme, unité, mobilisation populaire, peuvent servir de base à notre réflexion contemporaine, aujourd’hui, en France.

Le nouveau désordre mondial : l’ordre libéral-sécuritaire

Le fascisme nouveau se nourrit directement du système mis en place par les dirigeants du monde depuis une vingtaine d’années. Dans le sillage des américains, notamment sous les présidences Bush, une « réponse » à la crise économique, sociale, morale, géopolitique… a été formulée et consiste dans ce qu’il faut appeler un programme libéral-sécuritaire. D’un côté, le libre marché régule tant les marchandises la finance que le travail et assure ainsi la toute-puissance d’un capitalisme transnational, appuyé par des politiques économiques d’austérité qui valorisent en toute circonstances l’offre compétitive contre la demande sociale, politiques menées sous la férule d’organismes non-élus comme le FMI, l’OMC, la BCE etc…. Et de l’autre l’Etat réduit sa dimension d’ « état-providence » au profit d’une excroissance de sa dimension sécuritaire, autant policière que militaire. Cela est visible dans les démocraties libérales américaines et européennes, mais aussi ailleurs, comme le montrent les exemples russes et chinois. Cet ordre nouveau n’est pas précisément un ordre, car il engendre un désordre généralisé, où la guerre est redevenue une des modalités du ciment national. La volonté des Occidentaux d’imposer leur modèle en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Lybie ont finalement eut pour effet d’engendrer un monstre barbare – ennemi de la République et de toutes nos valeurs –, et la guerre contre cet ennemi devient un moyen de discipliner nos sociétés. Le ralliement des élites politiques des différents pays à ce programme est une constante depuis deux décennies. Même s’ils le font de manière très différenciée en fonction de la culture et de l’histoire de chaque pays. En France, Sarkozy a symbolisé à merveille le ralliement de la droite républicaine en rupture par certains aspects avec l’héritage gaulliste. La conversion de Hollande n’en est pas moins impressionnante. La première partie de son mandat a été consacrée à une soumission sans limite au dogme du libéralisme économique et à la doxa européenne de l’austérité, et nous assistons aujourd’hui à l’offensive du gouvernement Hollande-Valls qui utilise les attentats ignobles du 13 novembre pour constitutionnaliser l’état d’urgence. Le ralliement de ces dirigeants « socialistes » à l’ordre libéral sécuritaire menace directement l’existence même du PS. Sa crise est devant nous. Le programme du fascisme nouveau est d’utiliser le mécontentement populaire face à ce nouvel ordre, pour proposer sa solution, un ordre national-sécuritaire.

La responsabilité historique de la gauche aujourd’hui (au lieu decourrir après la droite et l’extrême droite) est de faire face en formulant une réponse cohérente et mobilisatrice pour opposer à l’ordre libéral-sécuritaire un nouvel ordre, solidaire et humaniste. Il n’est pas aujourd’hui perceptible, et c’est le moins que l’on puisse dire, mais est-ce une raison pour renoncer ? La tâche de l’heure est de réunir les forces capables d’ouvrir cette voie.

L’autre gauche, à la croisée des chemins

Sauf exception (dont on reparlera), la gauche non-gouvernementale s’est présentée divisée, illisible aux élections régionales. Dans le contexte des attentats et du « vote utile » contre le FN, ses deux composantes ont été marginalisées (Front de Gauche et EELV). Outre que leur division portait atteinte à leur crédibilité comme moyen de peser, ils ont plus donné le sentiment de vouloir garantir une représentation politique plutôt que de répondre aux urgences de la situation. Les petits calculs, à quelque niveau qu’ils soient (présidentiels, régionaux, municipaux…) ont pris le pas sur l’urgence politique. les élections régionales ont donc aussi marqué une défaite politique de l’autre gauche amplifiant un processus déjà à l’œuvre depuis les élections européennes de 2014.

Notons donc une exception. En MPLR, EELV et le Front de Gauche dans toutes ses composantes ont réussi à présenter une liste unique, celle conduite par Gérard Onesta. J’ai défendu cette orientation depuis un an, et je me félicite qu’on y ait abouti. Cela a été rendu possible, car nous avons pris le temps de nous respecter et de discuter, parce que nous l’avons fait sous un véritable contrôle citoyen qui s’est notamment manifesté dans la co-écriture d’un programme avec des centaines de contributions et de la charte éthique. Cette méthode pourrait servir d’exemple pour l’avenir. En donnant la parole aux citoyens pour qu’ils construisent l’alternative avec les forces politiques impliquées. Il a fallu ensuite faire que toutes les forces politiques soient représentées et ainsi respectées. Le contexte a été difficile : les attentats ont créé un climat rendant particulièrement difficile la campagne ; les sondages annonçant le FN à plus de 30% dans l’ensemble de la région (et à plus de 40% dans les seuls départements du Languedoc-Roussillon) – et ils ne se sont pas trompés – faisaient monter en puissance le « vote utile » instrumentalisé par le PS. Malgré cela, la liste de l’autre gauche a franchi les 10%, seule liste ayant ce résultat sur tout le territoire national. Le FN étant largement en tête au premier tour, il était hors de question de « les essayer »… la liste Onesta qui pouvait se maintenir a eu raison de fusionner en posant des conditions qu’elle a d’ailleurs obtenu : stricte représentation proportionnelle, liberté de vote, nouvelle gouvernance, débat public sur les questions restant en suspend comme les états généraux du ferroviaire. Cela a permis de battre le FN, tout en conservant la totale indépendance du programme et de l‘organisation de l’autre gauche. Ce résultat ne doit pas néanmoins nourrir des illusions, nous ne faisons aucune confiance aux dirigeants socialistes pour respecter leurs engagements, d’autant que Mme Delga et ses amis socialistes et radicaux restent totalement solidaires du gouvernement (et surtout celle-ci refuse de démissionner de son poste de député manifestant ainsi son soutien du cumul des mandats). Les trois élus du Parti de Gauche (Muriel Ressiguier, Jean-Christophe Sellin et Guilhem Serieys) ont eu tout à fait raison tout en signant l’accord de refuser de participer à l’exécutif (contrairement à certains élus PCF et EELV). Je note d’ailleurs que Gérard Onesta a choisi de ne pas participer à l’exécutif et a su imposer un système, où il préside l’Assemblée Régionale et constituera ainsi un contre-pouvoir face à la présidence Delga, au sein même de la majorité élue. MPLR constitue une expérience à étudier avec soin pour tracer un avenir à la gauche.

Gauchisme et basisme : deux « maladies infantiles » à soigner avec bienveillance

Ces deux dernières années ont vu s’exprimer dans nos rangs des réactions politiques qui peuvent nous faire trébucher et qu’il faut caractériser et combattre. Le « gauchisme » au sein du Front de Gauche consiste à refuser toute alliance, y compris de circonstance, avec quiconque, et en particulier à assimiler le PS à la droite, voire à laisser le FN passer. Je reprends l’expression de Lénine, qui caractérisait cette attitude de maladie infantile, qui manifeste à la fois une réaction saine et une solution fausse. Comment ne pas partager l’irritation, voire la colère de plus ou moins récents militants devant les capitulations et l’abaissement de Hollande et de ses ministres ? Ces capitulations sont dans l’Histoire un phénomène récurrent : ralliement à l’Union sacrée en 1914 ; vote des pleins pouvoirs à Pétain en 1940 ; vote des pleins pouvoirs en Algérie en 1956 ; tournant libéral en 1983 ; reniement du vote populaire en 2005 contre la Constitution européenne… les raisons de détestation des dirigeants socialistes ne manquent pas. Mais pour combattre leur influence dans la population, la simple dénonciation et le splendide isolement ne servent à rien. Il faut au contraire déployer une politique qui mette en contradiction les aspirations de ceux qui votent socialiste et la politique suivie par leurs dirigeants. Agir avec constance sur cette contradiction pour dégager une issue positive pour le peuple est une ligne stratégique à ne jamais quitter si on a pour objectif de conquérir à nos idées la majorité du peuple. Cela ne signifie en aucun cas un ralliement au PS mais une politique indépendante de front unique, contre le fascisme et l’ordre libéral-sécuritaire.

Une autre maladie infantile s’est manifestée, que je qualifierais de basiste. Nous avons pour ligne de conduite de rendre la parole aux citoyens, au peuple, dont la volonté est souvent bafouée ou confisquée par les élites politiques. C’est ce que nous exprimons depuis quatre ans en développant le programme d’une révolution citoyenne qui mêle mobilisation sociale et investissement électoral. Cela se construit mais ne se décrète pas. De véritables assemblées citoyennes où le peuple décide de son destin ne peuvent se forger que dans une situation de mobilisation sociale et civique. Or certains de nos amis ont cru pouvoir convoquer des assemblées citoyennes et leur remettre le soin de décider de l’action. Or ces assemblées n’ont pas réuni plus de 50 à 70 participants sur des départements de 500 000 à 1M d’habitants. Ce ne sont donc pas des assemblées citoyennes, mais des réunions militantes, fort utiles par ailleurs qui unissent dans l’action commune citoyens encartés et citoyens non-encartés. Ce processus d’ouverture à l’initiative citoyenne doit se développer sans faire porter à ces assemblées la responsabilité d’Assemblée majoritaire du peuple. D’autant que ce basisme s’est couplé parfois avec un rejet démagogique et bien à la mode des partis politiques. Or quand nos concitoyens rejettent les partis politiques, ils visent ceux qui dirigent le gouvernement et qui ne respectent jamais leur parole. Il serait stupide de jeter aux orties avec eux le travail méthodique et patient de ceux qui construisent les mouvements et organisations qui se fixent pour objectif l’émancipation humaine. C’est pour cela que nous avons défendu dans les élections régionales la formule du rassemblement « politique et citoyen » qui permet tout à la fois de rassembler toutes les forces politiques de gauche non-gouvernementales, et de donner toute sa place à l’initiative des citoyens. Je suis convaincu que les expériences de ces deux dernières années permettent à la génération qui s’est engagée de dépasser ces deux « maladies infantiles ».

Que faire ?

J’ai conscience que ces quelques lignes d’analyse sont partielles et insuffisantes, je serais heureux que vous soyez nombreux à prendre vos plumes pour appuyer ou contester, ou modifier tel ou tel élément. Mais notre responsabilité est aujourd’hui d’avancer. Aussi, sur la base de cette analyse de la situation française, je me risque à faire 2 propositions qui se complètent dans une vision stratégique.

Premièrement, construire en 2016, des Etats Généraux Citoyens. La première étape indispensable est de remettre sur le devant de la scène les citoyens. Mais si cela est fait de manière locale et diversifiée sans aucune perspective de regroupement, nous allons de nouveau assister à la multiplication de comités et d’actions partielles sans lendemain. Je propose que quelques voix fortes de la Gauche non gouvernementale lancent un appel à ces Etats Généraux. Et à partir de là, nous multiplierons dans les villages, dans les quartiers, les entreprises, les administrations, les établissements scolaires et universitaire des rassemblements citoyens qui formuleront les exigences démocratiques, laïques, écologiques et sociales, et qui chercheront ensuite à obtenir l’appui de la majorité des citoyens de leur territoire. Cette effervescence démocratique est à tenter mais elle ne se fera que si les citoyens s’en saisissent. Les partis et organisations de la gauche non gouvernementale, qu’ils viennent de la mouvance Front de Gauche ou de la mouvance Ecologiste, doivent se mettre au service de cette dynamique citoyenne et y apprendre à travailler ensemble. Ainsi se construira un véritable programme commun de la transformation écologique et sociale.

Deuxièmement, la mobilisation citoyenne et sociale doit trouver une offre politique électorale, sinon elle serait vaine. Cette offre politique ne peut s’affirmer que dans la perspective des élections présidentielles et législatives de mai/juin 2017. Comme l’attend l’immense majorité de leurs électeurs, le Front de Gauche et EELV doivent s’unir et ainsi agréger autour d’eux tous ceux qui n’acceptent pas la politique libérale et productiviste de l’ordre libéral-sécuritaire. L’élection présidentielle est comme on le sait un piège qui pousse à l’affrontement des personnalités. C’est pour cela que je milite pour une offre unique 577 + 1, c’est-à-dire un(e) candidat(e) à l’élection présidentielle et 577 candidat(e)s communs aux élections législatives. La seule personnalité qui s’avère capable aujourd’hui dans l’opinion de franchir la barre des 10% est Jean-Luc Mélenchon. Il peut devenir le candidat commun de cet arc politique, à l’élection présidentielle. Ceux qui le récusent n’ont pas de solution alternative si ce n’est l’émiettement qui ne sert que le PS. Et le fait de présenter ensemble ce candidat avec les 577 aux législatives permet le rassemblement de tout l’arc politique et de respecter toutes les formations. Cette tâche est difficile, mais il n’y a pas d’autre voie. Il faut donc s’y atteler au plus tôt, et avec patience apprendre à travailler ensemble. Il est impératif que l’intérêt collectif prenne le pas sur les calculs individuels. Par ailleurs cette offre politique unitaire de l’autre gauche est de nature à aiguiser la contradiction entre les électeurs socialistes et le ralliement libéral-sécuritaire du gouvernement socialiste sortant. Ainsi, nous mettrons en œuvre une véritable stratégie de front unique, capable de vaincre le fascisme nouveau et l’ordre libéral-sécuritaire.

Pour conclure, ces deux propositions peuvent être engagées par l’initiative militante et ainsi aider à ce qu’un vaste mouvement social se mette en place. Car, pour vaincre le fascisme, seule une société mobilisée peut y parvenir. Ce mouvement social ne se décrète pas. Notre responsabilité est de le préparer pour que son action soit la plus efficace possible lorsqu’il se produira, lorsque les citoyens l’auront mis en œuvre. Les Etats Généraux Citoyens et une offre politique unique de l’autre gauche peuvent créer les conditions d’une mobilisation populaire visible et conquérante qui mettra en échec la marée brune.

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout, et dans l’attente de vous lire.

René Revol, Grabels


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