La division internationale du travail numérique

lundi 4 décembre 2017.
 

Nous nous référons ici à un article de Christian Fuchs extrait de la revue nord-américaine Monthly Review Volume 67 numéro 8 (janvier 2016).

Notre commentaire introductif.

Le système de production et de consommation de produits numériques (ou informatiques) dans le cadre de l’économie capitaliste est souvent nommé capitalisme numérique ou informationnel. Généralement l’étude du capitalisme numérique est centrée sur la production et la transmission de l’information dans les différentes sphères de l’activité économique et culturelle.

On examine alors des questions comme la numérisation du texte, du son et de l’image ; du stockage et de la transmission des données numériques tant pour les entreprises industrielles et financières que pour les particuliers. Se développent alors des thématiques comme celle de la sécurité informatique, de la confidentialité des données personnelles, de l’évolution du droit d’auteur en relation avec Internet et le développement de nouveaux supports,…

On peut aussi traiter des conditions de travail des informaticiens, des employés de banque, des opérateurs travaillant dans les nouvelles plates-formes téléphoniques et Internet, etc.

L’originalité du texte qui suit est de traiter du capitalisme numérique dans sa globalité et au niveau planétaire. Il faut considérer le capitalisme numérique dans la division internationale du travail opérée par l’impérialisme contemporain dont Lénine avait déjà analysé la nature il y a un siècle. Europe

En schématisant son analyse à la lumière de la figure No3 du texte connexe à celui qui est traduit ici, la division internationale du travail numérique se développe selon trois étages :

Premier étage  : l’extraction des minerais (dans lesquels on peut inclure les terres rares dont il ne parle pas précisément ici) qui s’effectue, non seulement par l’exploitation sauvage des ressources naturelles mais aussi par l’exploitation impitoyable des travailleurs de la mine.

Le deuxième étage comprend la fabrication des composants électroniques d’une part et, d’autre part l’assemblage des composants ainsi fabriqués. Cet assemblage permet ainsi la construction des ordinateurs, téléphones mobiles, smartphones, iPhones, tablettes, matériels de télécommunication (box–Internet, composants électroniques pour les satellites et l’armement, GPS, etc.). À cela s’ajoute aussi le recyclage des déchets électroniques.

Là encore, ces fabrications sont mises en œuvre par des sociétés multinationales qui interconnectent leurs productions et optimisent l’exploitation de la force de travail en mettant en concurrence au niveau mondial les travailleurs en s’affranchissant le plus possible du droit du travail et des normes écologiques (sans compter aussi les normes fiscales qui ne sont pas abordées ici).

Le troisième étage est celui de la production et de la transmission de l’information rendues possibles par les appareils numériques ainsi fabriqués. C’est le domaine de ce que nous avons nommé ci-dessus comme capitalisme informationnel.

Le grand mérite et l’originalité de Fuchs, semble-t-il, , est d’aborder globalement d’une manière systémique (en articulant les trois couches précédentes) ce capitalisme numérique.

Le grand public n’a évidemment pas connaissance des larmes et du sang existant dans le travail cristallisé matérialisé dans leur smartphone par exemple, et ce, d’autant plus, que cet objet, symbole du progrès technologique est valorisé par une idéologie publicitaire qui masque la barbarie de ceux qui possèdent ou contrôlent les multinationales fabriquant ces objets.

Ces produits, comme d’autres, contribuent à ce queMichel Clouscard appelait le capitalisme de la séduction s’impose par sa force de fascination. Fuchs montre que cette fascination repose sur le fétichisme technologique.

La revue :

La revue existe depuis 1949. Elle fut fondée à New York par le célèbre économiste Paul Sweezy Elle paraît 11 fois par an. D’orientation marxiste, elle n’a jamais été liée à un État ou une organisation et a une analyse plus historique et philosophique que "politicienne". C’est dans le premier numéro de Monthly Review qu’Albert Einstein a écrit son célèbre essai Pourquoi le socialisme ? en mai 1949. dont nous avons reproduit le texte sur ce site. (L’anticapitalisme d’Albert Einstein "Pourquoi le socialisme ?" http://www.gauchemip.org/spip.php?a... )

Pour plus d’informations sur la revue, on peut cliquer ici et là.

L’auteur de l’article

Christian Fuchs est professeur à l’université de Westminster, (Londres) et directeur de la Communication et Media Research Institute . Il est également directeur de l’ Institut d’études avancées de Westminster .

Ses domaines d’expertise sont : l’étude des médias numériques et sociaux Internet et la société, l’économie politique des médias, de la communication et de l’information, la sociologie critique. Pour avoir plus d’informations sur ses responsabilités dans plusieurs organismes et sur ses différentes publications, il suffit de cliquer ici

Le texte original (anglo-américain) que nous avons traduit est accessible en cliquant sur le lien suivant  : http://monthlyreview.org/2016/01/01...

Le lecteur peut se reportera au texte original pour accéder aux tableaux.

Un texte connexe à celui-ci (mais non traduit) peut donner des informations supplémentaires concernant l’étude de l’auteur Theorising and analysing digital labour : From global value chains to modes of production http://www.polecom.org/index.php/po...

Nous conseillons vivement le lecteur à se reporter à la figure 3 de ce texte complémentaire qui permet de mettre en perspective la démarche de l’auteur.

Voici le texte traduit

Travail numérique et impérialisme.

Cet article examine le rôle de la division internationale du travail en utilisant les concepts marxistes classiques de l’impérialisme et, par extension, les applique à la division internationale du travail dans la production de l’information et de la technologie de l’information aujourd’hui.

Je soutiens que dans le travail numérique, en tant que toute nouvelle frontière de l’innovation et de l’exploitation capitaliste, est au coeur des structures de l’impérialisme contemporain.

En partant de ces concepts classiques, mon analyse montre que dans le nouvel impérialisme, les industries de l’information constituent l’un des secteurs économiques le plus concentré, que l’hyper-industrialisation de la finance et l’informatisation sont indissociables ; que les sociétés multinationales de l’information sont fondées sur les États-nations, mais déploient leurs activités sur toute la surface du globe et que la technologie de l’information utilise des moyens belliqueux.

Définition de l’impérialisme.

En 1916, dans son ouvrage sous-titré « essai de vulgarisation », (traduction française du russe) Lénine définissait l’impérialisme comme suit : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capitalisme financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes » (2).

[…]

La division internationale du travail numérique.

Les moyens de communications internationales que furent le télégraphe et les agences de presse jouèrent déjà un rôle dans l’impérialisme à l’époque de la Première Guerre mondiale en contribuant à organiser et à coordonner le commerce, l’investissement, l’accumulation, l’exploitation et la guerre. (23)

Cent ans plus tard, ont vu le jour des moyens d’information et de communication qualitativement différents, tels que les supercalculateurs, Internet, les ordinateurs portables, les tablettes, les téléphones mobiles et les médias sociaux,

Mais tout comme le travail des ouvriers dans la périphérie au cours des premièresétapes de l’impérialisme, la production de l’information et la technologie de l’information s participent à une division internationale du travail : celle qui continue à façonner les modes de production, de distribution et de consommation (24)

Des chercheurs d’esprit critique ont introduit la notion de nouvelle division internationale du travail (NDIT) dans les années 1980 afin de mettre en évidence que les pays en voie de développement étaient devenus des sources de main-d’œuvre manufacturière bon marché, et afin de suivre la montée en puissance des sociétés.multinationales.. (25).

Dans leur livre The Endless Crisis,( La crise sans fin) John Bellamy Foster et Robert W. McChesney expliquent l’essor des multinationales par la tentative du capital de surmonter, sur le long terme, la stagnation économique et d’atteindre au niveau mondial des profits monopolistiques (26).

Les multinationales visent à faire baisser la part des salaires au niveau mondial et à augmenter leurs profits en instaurant un système de concurrence mondiale entre les travailleurs.

La conséquence en est une augmentation, dans le monde entier, des taux d’exploitation des travailleurs que Foster et McChesney, en s’appuyant sur le travail de Stephen Hymer, appellent une « stratégie du diviser pour régner. » (27).

Le tableau 1 présente des données comparatives des2000 plus grandes sociétés multinationales du monde sur la période 2004 –2014.

Les chiffres d’affaires de ces sociétés ont représenté plus de 50% du PIB mondial, ce qui montre que les multinationales se disputent le statut de monopole au niveau planétaire.

En deux ans, près des trois quarts des actifs en capital de ces entreprises étaient situés dans le secteur FAI (finance, assurances, immobilier) ce qui confirme l’affirmation de Foster et Mc Chesney selon laquelle il est exact de parler d’un système capitaliste mondial de monopole financier.(28).

Toutefois, ces actifs contiennent également des parts importantes dans les industries de la mobilité (infrastructures de transport, pétrole et gaz, véhicules), dans la fabrication et l’information (du matériel de télécommunication , du logiciel, des semi-conducteurs) en passant par la publicité, Internet, l’édition et la diffusion.

De sorte qu’à des degrés divers, le capitalisme mondial ne signifie pas seulement le capitalisme monopoliste financier, mais aussi le capitalisme monopoljste de la mobilité, de l’,hyper–industriel et de l’information. (29).

Tableau 1

Un changement remarquable entre 2004 et 2014 a été le développement des multinationales chinoises, dont les parts d’actifs, les revenus et les bénéfices ont augmenté de façon spectaculaire.

Actuellement, les multinationales européennes et nord-américaines ne contrôlent plus les trois-quarts (environ), mais les deux tiers du capital mondial, ce qui montre bien qu’elles continuent néanmoins à être dominantes.

Que les multinationales chinoises jouent un rôle plus important ne signifie pas une rupture fondamentale mais montre que la Chine imite plutôt le capitalisme de type occidental, faisant ainsi émerger "un capitalisme avec des caractéristiques chinoises".

La nouvelle division internationale du travail est au cœur de l’économie numérique et de l’information Elle produit des technologies de l’information, de la communication (TIC) et l’information proprement dite.

Diverses formes de travail physique produisent les technologies de l’information qui sont ensuite utilisées par tous ceux qui exercent leur métier dans les médias et dans les industries culturelles pour créer des contenus numériques comme, par exemple, de la musique, des films, des données, des statistiques, du multimédia, des images, des vidéos, des animations, des textes et des articles.

Technologie et contenu sont ainsi dialectiquement liés, de sorte que l’économie de l’information est à la fois matérielle et immatérielle. L’économie de l’information est ni une superstructure ni une entité immatérielle, mais plutôt une forme spécifique de l’organisation de forces productives qui se situe à la fois dans la base et dans la superstructure.

La figure 1 montre un modèle des principaux processus de production qui sont impliqués dans la division internationale du travail numérique. Chaque étape de la production fait opérer des êtres humains (s) en utilisant les technologies de travail (T) sur les objets de travail (O), ce qui crée un nouveau produit.

Le fondement effectif du travail numérique mondial est le cycle de travail des ressources terrestres par lequel les mineurs extraient des minerais. Ces minerais deviennent alors des objets de travail dans l’étape de la production qui suit, lorsqu’ils sont transformés en composants TIC qui, à leur tour, entrent dans le cycle de fabrication suivant comme objets à assembler : les travailleurs à la chaîne de montage fabriquent les technologies des médias numériques en utilisant des composants TIC comme intrants.

Le résultat de tout ce travail est l’ensemble de ces technologies des médias numériques, qui orchestrent la production, la distribution, la circulation et la consommation de divers types d’information.

Figure 1

"Le travail numérique", par conséquent, ne désigne pas seulement la production du contenu numérique. Il est une catégorie qui englobe plutôt tout le mode de production numérique, c’est-à-dire tout un réseau de travaux d’extraction, de transformation, de production et d’information qui permet ainsi l’existence et l’utilisation des médias numériques.

Les sujets (S) impliqués dans le mode de production numérique que sont les transformateurs, les assembleurs et les techniciens de l’information se situent dans des relations spécifiques.de production. C’est pourquoi, ce qui est désigné par (S) dans la figure 1 est en fait une relation, S1-S2, entre les différents sujets ou groupes de sujets.

Aujourd’hui, la plupart de ces relations de production numérique sont constituées par le travail salarié, l’esclavage, le travail non rémunéré, le travail précaire et le travail en freelance faisant de la division internationale du travail numérique un vaste et complexe réseau de processus d’exploitation. interconnectés au niveau mondial.

Ces processus s’appliquent aux mineurs esclaves congolais qui extraient des minerais pour la fabrication des composantes TIC, aux ouvriers salariés sup–exploités dans les usines de Foxconn, et aux informaticiens indiens mal rémunérés, aux ingénieurs à hauts salaires et hyper stressés de Google et d’autres sociétés occidentales du même genre, aux travailleurs indépendants précaires du numérique qui créent et diffusent la culture ou encore aux employés en recyclage de déchets électroniques qui démontent les TIC en s’exposant à des substances toxiques,

Considérons plus précisément un exemple de travail numérique. En 2015, selon le magazine Fortune qui dresse la liste des plus grandes sociétés transnationales, Apple figurait au douzième rang de ce palmarès (30). Ses bénéfices étaient passés de de 37 milliards de dollars en 2013 à 39.5 milliards en 2014 et 44,5 milliards de dollars en 2015, (31) Cette année– là, les iPhones représentaient 56% des ventes nettes d’Apple , les iPads 17%, les Macs 13%, et le logiciel iTunes et d’autres services représentaient10% (32)

Le prix de la force de travail chinoise impliquée dans la fabrication d’un iPhone ne représentait que 1,8% du prix de l’iPhone, tandis que le profit d’Apple réalisé par les ventes de ce produit s’élevait à 58,5% de son prix, et les fournisseurs d’Apple, telle que la société taïwanaise Foxconn réalisait 14,3% de profit.(33).

Ainsi l’iPhone 6 Plus ne coûte pas 299 dollars en raison du coût de la main-d’œuvre pour le fabriquer, La vraie raison réside en ceci : pour chaque téléphone, Apple réalise en moyenne 175 $ de bénéfices et Foxconn en réalise 43 $, tandis que les ouvriers qui assemblent ces téléphones dans une usine Foxconn ne perçoivent seulement que 5 dollars.

Le coût élevé des iPhones et autres produits résulte d’un taux de profit et d’un taux d’exploitation élevés, conséquences directes de la division internationale du travail numérique. La Chine est, comme l’écrivent Foster et McChesney "le hub (l’axe) mondial de l’assemblage" dans un "système mondial d’arbitrage de la main d’œuvre (pour ses coûts et sa mobilité) et de surploitation" (34)

Selon le classement du magazine Fortune Global 500 de 2015 des plus grosses entreprises, Foxconn est le troisième plus important employeur dans le monde, avec plus d’un million de travailleurs, principalement de jeunes migrants intra– nationaux d’origine rurale. (35 )

Les usines de Foxconn fabriquent l’iPad, l’iMac, l’iPhone, et le Kindle d’Amazon, ainsi que les consoles de jeux vidéo Sony, Nintendo et Microsoft.

Lorsque dix-sept travailleurs de Foxconn ont tenté de se suicider (et la plupart d’entre eux ont réussi) entre ianvier et août 2010, , la question des conditions de travail désastreuses dans l’industrie chinoise de fabrication des TIC a commencé à attirer une plus grande attention.

Bon nombre d’études universitaires ont dès lors abondamment documenté la réalité quotidienne dans les usines de Foxconn où les travailleurs doivent accepter de bas salaires, supporter de longues heures de travail et de fréquents changements dans leurs horaires, des équipements de protection inadéquats, des logements de type carcéral surpeuplés, des syndicats fantoches dirigés par les responsables de l’entreprise auxquels les travailleurs n’accordent aucune confiance. Ils doivent supporter l’interdiction de parler pendant le travail, des passages à tabac et du harcèlement par des agents de sécurité et pour finir une une nourriture infecte. (36)

Pourtant, dans son rapport d’étape 2014 sur la responsabilité de ses fournisseurs, la société Apple se vante d’exiger que 95% de ses « fournisseurs atteignent en moyenne la conformité avec notre semaine de travail de 60 heures au maximum." (37)

La Convention de L’Organisation Internationale du Travail C030, relative aux heures de travail, recommande une limite maximale de quarante-huit heures de travail, par semaine et pas plus de huit heures par jour. Qu’Apple se targue de l’application d’une semaine de soixante heures de travail sur ses chaînes d’approvisionnement montre que la division internationale du travail numérique de l’impérialisme contemporain est non seulement exploiteuse, mais aussi raciste de fait : Apple considère que pour les personnes vivant en Chine, soixante heures est une norme convenable.

Le rapport 2014 d’Apple déclare également que l’entreprise a réalisé des audits concernant les conditions de travail de plus d’un million d’ouvriers. Cependant, ne sont menées de façon indépendante ni les vérifications, ni la communication de leurs conclusions.

Étant donné qu’Apple ne fait pas appel à des organisations indépendantes de surveillance des entreprises, telles que la SACOM, par exemple,(ONG qui relève les injustices en milieu scolaire et universitaire) , ses rapports doivent être considérés, par nature, comme biaisés : les ouvriers interrogés par leurs propres employeurs ne vont pas se plaindre de peur de perdre leur emploi.

Quant aux nombreuses violations des droits du travail énumérées ci-dessus, le style et le langage utilisés dans le rapport suggèrent que les défaillances prennent leur origine chez des fournisseurs et des agences locales ; « Nos fournisseurs sont tenus de respecter les normes rigoureuses du Code de conduite des fournisseurs d’Apple, et chaque année nous élevons le niveau de nos exigences. ... .Nous auditionnons annuellement tous les fournisseurs de produits assemblés ».

Le rapport ne pourrait jamais reconnaître que de tels comportements sont en fait le fruit des exigences des sociétés multinationales de produire au moindre coût et le plus rapidement possible.

La stratégie idéologique d’Apple consiste à détournerl’attention pour se dédouaner de sa propre responsabilité dans l’exploitation des travailleurs chinois.

Conclusion : Idéologie et Résistance

Apple a commercialisé l’iPhone 5 comme étant fait "pour le tout en couleur" et l’iPhone 6 comme "plus grand que grand." De tels slogans incitent à penser que la révolution technologique numérique a fait émerger une nouvelle et meilleure société qui profite à tous.

Des promesses et déclarations idéologiques du même genre peuvent être trouvées dans la sphère des médias sociaux, du cloud computing (informatique nuagique), du big data, du crowd sourcing (production participative) et d’autres phénomènes semblables.

De telles affirmations sont des formes de fétichisme technologique qui supposent que la technologie favoriserait par elle-même une société heureuse sans analyser les rapports sociaux dans lesquels cette technologie est insérée. Dans le fétichisme technologique, on trouve la même problématique que Marx a décrit classiquement dans le fétichisme de la marchandise où le « rapport social déterminé entre les hommes eux-mêmes" prend l’apparence de "la forme fantasmagorique d’un rapport entre les choses." (38)

Face à la division internationale du travail numérique, les concepts classiques de l’impérialisme de Lénine, Luxemburg et Boukharine nous aident à démasquer ce fétichisme technologique. L’exemple d’Apple montre que la technologie numérique et les idéologies structurées par la publicité et la politique sont obscurcies par une fascination de la nouveauté qui fait oublier nécessairement la perpétuation de l’exploitation mondiale.

Apple réalise des profits élevés dans la division internationale du travail numérique par l’externalisation de la fabrication en Chine, où la stratégie occidentale de "l’exportation de capitaux à l’étranger" permet des profits élevés du fait que les salaires sont bas et le taux d’exploitation est élevé. (39) L’exploitation des travailleurs chez Foxconn , Pegatron et d’autres sociétés montre que « suer sang et saleté par tous les pores de la peau, de la tête aux pieds » caractérise non seulement la création de capital, mais aussi son développement ininterrompu dans le monde" (40)

À la lumière de tout cela, les analyses de Lénine et Luxemburg restent aussi vraies au XXIème siècle qu’elles l’étaient il ya un siècle.

Foster et McChesney soutiennent que « les contradictions capitalistes avec les caractéristiques chinoises" comprennent un surinvestissement dans la construction et l’immobilier urbain, une faible consommation, une exploitation maximale, la montée des inégalités, des infrastructures inutilisées, la discrimination contre les travailleurs venus des zones rurales, la pollution et la degradation.de l’environnement. (41)

Cependant les reportages des médias occidentaux sur la Chine ont tendance à ignorer la culture politique combative de la classe ouvrière chinoise et les luttes sociales de ce pays qui découlent de toutes ces contradictions. Selon les données du China Labor Bulletin, 1276 grèves ont eu lieu en Chine en 2014, (42) La Chine n’est pas une société figée mais est proie à des luttes ouvrières vives et actives contre l’exploitation. En Octobre 2014, suite aux précédents conflits ouvriers du mois de juin, un millier de travailleurs se mirent en grève pour obtenir des augmentations de salaire à l’usine Foxconn de Chongqing.(43)

L’objectif à court et à moyen terme des luttes de la classe ouvrière du numérique devrait être la constitution de sociétés contrôlées par les employés des industries numériques et culturelles à tous les niveaux d’organisation partout dans le monde. Peu importe si cela perturbe les médias sociaux, le génie logiciel, l’économie freelance, l’extraction minière, ou l’ensemble de la fabrication des TIC.

À plus long terme, l’objectif devrait être de dépasser l’organisation capitaliste dans ces sphères, de concert avec le dépassement de la société capitaliste elle-même. La question du rôle que devrait jouer la dimension nationale ou internationale des luttes sociales contre le capitalisme numérique est une question stratégique à aborder dans les débats politiques .

Dans un discours de 1867, à l’Association Internationale des Travailleurs, Marx a fait valoir que "pour s’opposer à leurs ouvriers, les employeurs ou bien font venir des travailleurs de l’étranger ou bien ils transfèrent la fabrication vers des pays où il existe une main-d’œuvre peu coûteuse." (44) Cela reste encore vrai aujourd’hui comme jadis de sorte que si « La classe ouvrière souhaite poursuivre sa lutte avec quelque chance de succès," alors la seule réponse adéquate à la domination capitaliste mondiale est que « les organisations nationales de travailleurs doivent devenir internationales." (45)

Notes

1.For detailed analyses, see : Christian Fuchs, “Media, War and Information Technology,” in Des Freedman and Daya Kishan Thussu, eds.,Media and Terrorism : Global Perspectives (London : Sage, 2012), 47–62 ;

Christian Fuchs, “Critical Globalization Studies : An Empirical and Theoretical Analysis of the New Imperialism,”Science & Society 74, no. 2 (2010) : 215–47 ;

Christian Fuchs, “Critical Globalization Studies and the New Imperialism,”Critical Sociology 36, no. 6 (2010) : 839–67 ;

Christian Fuchs, “New Imperialism : Information and Media Imperialism ?”Global Media and Communication 6, no. 1 (2010) : 33–60.

2.↩Vladimir I. Lenin, “Imperialism, the Highest Stage of Capitalism,” in Collected Works, vol. 22 (London : Lawrence and Wishart, 1927), 266–67.

[…]

22.↩See Paul Mattick’s 1935 essay “Luxemburg versus Lenin,” inAnti-Bolshevik Communism (Monmouth, UK : Merlin Press, 1978).

23.↩Christian Fuchs,Digital Labor and Karl Marx (New York : Routledge, 2014).

24.↩Ibid.

25.↩Folker Fröbel, Jürgen Heinrichs and Otto Kreye,The New International Division of Labor (Cambridge : Cambridge University Press, 1981).

26.↩Foster and McChesney,The Endless Crisis.

27.↩Ibid., 114–15, 119.

28.↩Ibid.

29.↩Ibid.

30.↩Fortune Global 500 list 2015, available at http://fortune.com.

31.↩Apple Inc., 10-K Report 2014. Available at http://sec.gov.

32.↩Ibid.

33.↩Jenny Chan, Ngai Pun and Mark Selden, “The Politics of Global Production : Apple, Foxconn and China’s New Working Class,”New Technology, Work and Employment 28, no. 2 (2013) : 100–15.

34.↩Foster and McChesney,The Endless Crisis, 172.

35.↩See Christian Fuchs,Culture and Economy in the Age of Social Media (New York : Routledge, 2015).

36.↩See Jenny Chan, “A Suicide Survivor : The Life of a Chinese Worker,”New Technology, Work and Employment 2, no. 2 (2013) : 84–99 ; Chan, Pun, and Selden, “The Politics of Global Production” ; Foster and McChesney,The Endless Crisis, 119–20, 139–40, 173 ; Ngai Pun and Jenny Chan, “Global Capital, the State, and Chinese Workers : The Foxconn Experience,”Modern China 38, no. 4 (2012) : 383–410 ; Jack L. Qiu, “Network Labor : Beyond the Shadow of Foxconn,” in Larissa Hjorth, Jean Burgess and Ingrid Richardson, eds.,Studying Mobile Media : Cultural Technologies, Mobile Communication, and the iPhone (New York : Routledge, 2012), 173–89 ; Jack L. Qiu,Goodbye iSlave : Rethinking Labor, Capitalism, and Digital Media (Champaign, IL : University of Illinois Press, 2016) ; and Marisol Sandoval, “Foxconned : Labor as the Dark Side of the Information Age,”tripleC 11, no. 2 (2013) : 318–47.

37.↩Apple Inc., Supplier Responsibility 2014 Progress Report, available at http://apple.com.

38.↩Karl Marx,Capital, vol. 1 (London : Penguin, 1976), 165.

39.↩Lenin, “Imperialism,” 241.

40.↩Luxemburg,The Accumulation of Capital, 433.

41.↩Foster and McChesney,The Endless Crisis, 157.

42.↩China Labor Bulletin Strike Map, available at http://strikemap.clb.org.hk.

43.↩“Thousands of Foxconn Workers Strike Again in Chongqing for Better Wages, Benefits,”China Labor Watch, October 8, 2014, http://chinalaborwatch.org.

44.↩Karl Marx, “On the Lausanne Congress,” inMECW, vol. 20 (London : Lawrence and Wishart 1984), 421–423.

45.↩Ibid., 422.

Glossaire

Mobility industries http://www.emergingindustries.eu/me...

Bénéfice ou profit monopolistique https://fr.glosbe.com/fr/fr/b%C3%A9...

A FIRE economy is any economy based primarily on the Finance, Insurance, and Real Estate sectors. The origins of the term are unclear. Barry Popik describes some early uses as far back as 1982. Since 2008, the term has been commonly used by Michael Hudson and Eric Janszen La suite ici https://en.wikipedia.org/wiki/FIRE_... On a traduit FIRE par FAI (Finance, Assurance, Immobilier à ne pas confondre avec Fournisseurs d’Accès Internet)

Le cloud computing ou informatique en nuage est une infrastructure dans laquelle la puissance de calcul et le stockage sont gérés par des serveurs distants  https://fr.wikipedia.org/wiki/Cloud...

Big data, https://fr.wikipedia.org/wiki/Big_data

Le crowd sourcing est l’un des domaines émergents de la gestion des connaissances, Le crowd sourcing, ou externalisation ouverte ou production participative est l’utilisation de la créativité, de l’intelligence et du savoir-faire d’un grand nombre de personnes, en sous-traitance, pour réaliser certaines tâches traditionnellement effectuées par un employé ou un entrepreneur https://fr.wikipedia.org/wiki/Crowd...

Free-lance économy Formes de travail indépendant https://fr.wikipedia.org/wiki/Trava... http://www.investopedia.com/terms/f...

Fortune global500 http://fortune.com/global500

Nouvelles divisions internationales du travail  : Définition : http://www.maxicours.com/se/fiche/2...

Concepts marxistes utilisés dans le texte.

Centre et périphérie

La métaphore géométrique du centre et de la périphérie est souvent utilisée pour décrire l’opposition entre les deux types fondamentaux de lieux dans un système : celui qui le commande et en bénéficie, le centre, et ceux qui le subissent, en position périphérique. Ce couple conceptuel remonte au moins à Werner Sombart (Der moderne Kapitalismus, 1902), si ce n’est à Marx (les relations ville/campagne) et fut utilisé par les théoriciens de l’impérialisme (Rosa Luxemburg, Boukharine) mais ce sont des économistes des inégalités de développement qui lui donnèrent sa forme contemporaine (Samir Amin, Le développement inégal, 1973). Alain Reynaud développa la notion en géographie (Société, espace et justice, 1981). http://www.hypergeo.eu/spip.php?art... Pour plus de détails voir : développement inégal, approche centre – périphérie.et notamment le chapitre 1 : les formations capitalistes au centre et à la périphérie. Source : Academia.edu. Samuel Bayet

Superstructure et infrastructure en économie marxiste. https://fr.wikipedia.org/wiki/Infra...

Forces productives http://www.maxicours.com/se/fiche/9...

Fétichisme de la marchandise

Le fétichisme de la marchandise décrit la confusion relative au mode de production capitaliste des biens, entre les relations sociales et les marchandises. Cette théorie fut introduite par Karl Marx https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%...

Le taux d’exploitation ou taux de plus-value selon Marx est le quotient : plus-value/valeur de la force de travail ou plus intuitivement profit/ salaire. Il est souvent noté pl/v , v étant le capital variable correspondant à la valeur du salaire investi et versé par le capitaliste.

http://www.wikirouge.net/Taux_de_pl...

Les modes de production chez Marx http://www.gauchemip.org/spip.php?a...

Les modes de production chez Robert Fossaert http://www.gauchemip.org/spip.php?a...

Concernant les œuvres de Lénine

Impérialisme, stade suprême du capitalisme Article de Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27I...

Ce livre est disponible en ligne gratuitement à l’adresse : https://www.marxists.org/francais/l...

Ce texte est contenu dans le tome 22 des œuvres complètes de Lénine (42 volumes,) https://www.marxists.org/francais/l...

Il est téléchargeable en PDF aux adresses suivantes http://marxiste.fr/lenine/imp.pdf (53 pages) http://classiques.uqac.ca/classique... (Avec bien d’autres œuvres de Lénine)

Œuvres choisies de Lénine en PDF

Tome 1 (414 p) http://classiques.uqac.ca/classique... Tome 2 (500 p ) http://www.communisme-bolchevisme.n...

Annexes. Études connexes.

La nouvelle division internationale du travail scientifique dans Les cahiers de la recherche de l’éducation et des savoirs No 9. Année 2010 Association de la recherche sur l’éducation et des savoirs (ARES) http://horizon.documentation.ird.fr...

Étude de cas de la nouvelle division internationale du travail : l’exemple du iPhone http://www.lyceedadultes.fr/siteped...

Le pouvoir exorbitant des multinationales. http://www.bastamag.net/Le-pouvoir-...

Le capitalisme de la séduction.de Michel Clouscard. Éditions Delga (2009) Le livre est téléchargeable en PDF en cliquant ici http://www.pdfarchive.info/pdf/C/Cl...

Hervé Debonrivage


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message