Penser la complexité pour pouvoir comprendre et transformer le monde

lundi 25 juin 2018.
 

Nous présentons ici simplement trois textes sur la complexité.

Texte 1 : Systémique, complexité et transdisciplinarités : Nouvelles méthodes, nouveaux outils

Compte rendu d’une conférence de Joël de Rosnay Source : Futuribles. Carrefour du futur. http://www.carrefour-du-futur.com/c...

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La complexité aujourd’hui

L’auteur du Macroscope (Joël de Rosnay) définit la complexité par 5 points : •L’existence d’éléments ou d’agents (ex : les cellules). •L’existence de relations entre ces éléments. •La présence de niveaux hiérarchiques interdépendants et de réseaux. •Des comportements dynamiques (non linéaires) de la part des éléments. •Une capacité d’évolution.

La ville, par exemple, est un élément complexe. Elle est à la fois le support et la conséquence de l’organisme vivant qui y habite. Il en est de même pour une cellule, un corps humain ou la terre. Trente ans après Le Macroscope, Joël de Rosnay constate un accroissement de la complexité. En prenant l’exemple de l’évolution de l’ADN dans le corps humain, il montre la manière dont un système pourtant simple évolue pour se complexifier au fils du temps : L’ADN se reproduit. En se reproduisant, il introduit dans son code des erreurs générées par l’environnement extérieur (pollution, radiations, maladies, etc.), c’est ce que Joël de Rosnay appelle « un générateur aléatoire de variétés ».

Si le système ne s’adapte pas à ces changements, il disparaît. Sinon, il évolue en apprenant à maîtriser son environnement (c’est la boucle de l’apprentissage) ce qui lui permet de s’adapter et donc de survivre pour se reproduire de nouveau en prenant en compte ces nouveaux changements. Cette boucle de l’ADN est valable pour l’ensemble du monde animal.

Néanmoins, l’homme n’est pas un animal comme les autres et a une différence de taille : il est le seul à pouvoir imaginer et prévoir cette évolution (c’est le monde de l’imagination). Cette capacité d’imagination accélère la complexification car l’homme n’a pas besoin de passer par de longues phases d’apprentissage. Cette capacité est encore dupliquée grâce à l’informatique et à la puissance des ordinateurs (on entre alors dans le monde virtuel). Ces trois mondes (animal ou réel, imaginaire et virtuel) réagissent pourtant de la même manière. A l’image de la cellule ADN, un programme informatique suit la même boucle évolutionniste : création du programme, reproduction, mutations ou bug ; si le programme n’évolue pas il meurt, sinon il se transforme en prenant en compte les nouveaux changements dans ses lignes de code.

La symbiose est un autre mécanisme de complexification. Il se retrouve dans tous les systèmes complexes (hommes, fourmis etc.). Son fonctionnement reprend celui d’une spirale : des agents capables de se reproduire évoluent avec leur environnement. Les interactions qu’ils ont entre eux, par l’intermédiaire des réseaux de communication, aboutissent à des structures, des comportements et des organisations multiples. La concentration d’agents dans un de ces systèmes entraîne le maintien de celui-ci par catalyse ce qui peut amplifier les interactions entre les agents. Le chaos engendré par ces modifications aboutit alors à une forme d’autosélection qui pousse le système à se transformer ou à périr. Des symbioses apparaissent avec d’autres organismes, structures ou organisations. La mémorisation de ces nouvelles structures ou de ces mécanismes évolutifs, que ce soit par codage chimique (dans le cas des molécules, par exemple) ou par la culture (pour les sociétés humaines) assure la transmission des informations aux nouveaux agents. Ces nouveaux agents deviennent alors de facto plus complexes que leurs prédécesseurs.

Cette spirale de la complexité peut être vertueuse ou vicieuse selon que l’agent s’adapte ou non aux fluctuations. Il existe alors trois évolutions possibles pour chaque système complexe :

•Le désordre s’accroît plus vite que la capacité du système à remettre de l’ordre : c’est la désorganisation et la disparition. •L’auto-organisation et l’entropie se compensent : c’est le statu quo. •L’auto-organisation du système augmente plus vite que l’entropie : c’est l’accrois-sement de la complexité.

Pour l’auteur du Macroscope, seuls les systèmes complexes ouverts sont en mesure d’évoluer.

Deux aspects fondamentaux de la complexité : la notion de seuil et l’intelligence collective

Avant de conclure, Joël de Rosnay insiste sur deux aspects de son analyse : la notion de seuil et l’émergence de propriétés nouvelles, en particulier l’intelligence collective.

La notion de seuil

Chaque système complexe connaît une phase de développement exponentielle. Par exemple, ce n’est qu’au cours du XXe siècle que l’économie s’est totalement développée, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Les effets de seuil ont été mis en lumière par le biologiste et théoricien de la complexité, Stuart Kauffman. En reliant entre eux des boutons par un simple fil, Kauffman met en évidence l’existence d’un seuil à partir duquel le nombre de boutons soulevé simultanément, lorsque l’on tire le fil, passe de quelques-uns à une majorité en un temps très court (idées de cluster et de transition de phase). Joël de Rosnay reprend le même schéma pour analyser l’explosion d’Internet dans le monde. Avec près de 650 millions d’internautes, il pense que la Toile n’est qu’au début de la phase de transition et que le nombre de connectés risque de croître de façon exponentielle dans les prochaines années.

L’intelligence collective

L’intelligence collective est le second aspect sur lequel a souhaité revenir l’intervenant. L’idée de l’intelligence collective se retrouve dans le monde animal et plus particulièrement chez certaines espèces comme les fourmis ou les abeilles. Les fourmis sont stupides quand elles sont prises individuellement. Mais, si l’on prend toutes les fourmis d’une colonie, on remarque que la somme de chaque individualité aboutit à l’émergence d’une forme d’intelligence collective qui leur permet, par exemple, de construire des fourmilières immenses ou de surmonter de nombreux obstacles qu’elles seraient incapables de réaliser seules. Elles sont, par exemples, toujours en mesure de trouver le chemin le plus court qui mène à la fourmilière. Pour Joël de Rosnay, l’intelligence collective émerge de la dynamique des interactions entre les éléments d’un groupe ou d’une société.

L’intelligence collective n’est pas quelque chose de complexe. Au contraire, elle est issue de la somme d’éléments simples mais qui, en se cumulant ou se superposant, aboutissent à un système complexe. La meilleure illustration de ces propos est à chercher dans les images fractales ou dans le langage binaire. C’est à partir de simples lignes de codes composées de 1 ou de 0 que fonctionnent des programmes infor-matiques fort complexes.

Texte 2 Dialectique et pensée du complexe, un article paru dans les "Carnets rouges"

Dialectique et pensée du complexe, des outils pour l’émancipation Texte intégral.

Source : Espaces Marx Le 16 mars 2016

http://www.espaces-marx.net/spip.ph...

Dans cet article paru dans "Carnets rouges", Janine Guespin-Michel plaide pour une nouvelle rationalité enrichie par les concepts du complexe et la dialectique matérialiste.

L’hégémonie néolibérale mondiale a besoin, pour s’imposer en dépit des ravages qu’elle entraîne, d’un support idéologique fort. La phrase de M. Thatcher, There is no alternative (1) (TINA), résume le fatalisme que cherche à imposer cette idéologie. Mais, si les forces émancipatrices luttent contre ce fatalisme, elles ont rarement pris la mesure du rôle de la forme de la pensée dominante, le « sens commun », tellement prégnante que l’on n’y pense plus, comme si elle était « naturelle »(2). Marx pourtant avait déjà eu besoin de mettre au point une méthode de pensée nouvelle, la dialectique matérialiste, pour comprendre et expliquer la nature du capital. Mais le discrédit de la dialectique, fruit à la fois du stalinisme et de l’idéologie capitaliste, a entraîné, même chez des militants de l’émancipation, le discrédit de l’intérêt pour les formes de la pensée. A l’heure actuelle, un certain retour à Marx devrait aider à se réapproprier une dialectique matérialiste, actualisée par les travaux de quelques philosophes comme Lucien Sève(3). Par ailleurs, depuis près d’un demi-siècle, une révolution scientifique, la révolution du complexe, transforme à petit bruit, la presque totalité des disciplines. Pour être à même de comprendre (en vue de le transformer) le monde actuel dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est de plus en plus complexe, la rationalité doit s’enrichir des apports non seulement de la dialectique matérialiste, mais aussi de cette révolution du complexe. Une pensée du complexe est en train d’émerger, mais se heurte à de multiples obstacles, épistémologiques, idéologiques. et politiques. Le mode de pensée dominant, obstacle à l’émancipation

La forme de pensée dominante n’est pas « naturelle ». Elle s’est construite au cours du temps, à partir de bases philosophiques et scientifiques des siècles passés (4). Je ne peux ici que donner quelques exemples de la manière dont elle favorise l’idéologie dominante, voire les dérives populistes. La première base remonte à la philosophie aristotélicienne (le principe du tiers exclu, ou encore A est A et non non-A), d’où dérive un dualisme (ou bien ou bien), ouvrant la porte au manichéisme intégriste et populiste. Une autre provient du cartésianisme avec sa démarche analytique qui supprime aussi le mouvement, les transformations. Penser clairement consiste avant tout à bien analyser ce qui a, pour ce faire, été isolé de tout contexte, donc simplifié et immobilisé. La France, on l’aime ou on la quitte, pour ou contre l’Europe , Il y a toujours eu des guerres, c’est la nature humaine, résument assez bien la pauvreté à laquelle peut conduire ce mode de raisonnement. Et le fameux TINA s’inscrit aussi dans cette forme de pensée statique. Cette pensée s’appuie aussi sur la linéarité, avec une conception d’un monde où les effets sont proportionnels aux causes, et où causes et effets se succèdent en une chaîne linéaire, à partir d’un cause initiale unique. Voyez l’intervention en Libye : Khadafi est un tyran ; les opposants à Khadafi sont donc des démocrates. (ou bien tyran, ou bien démocrate). A l’époque BHLqualifiait sur les ondes, l’assassinat de Khadafi de « plus beau jour de sa vie ». Les exemples que j’ai choisis montrent tous la nécessité de penser autrement si l’on veut changer la société, et de fait, nombreux sont les militants de l’émancipation qui raisonnent autrement, mais souvent de façon implicite, sans réaliser qu’ils utilisent, au cas par cas, une nouvelle forme de rationalité. L’expliciter est nécessaire pour pouvoir la généraliser, l’améliorer et surtout la transmettre. Pour une pensée dialectique du complexe

Cette nouvelle rationalité, qui ne supprime pas la précédente, mais la dépasse et l’englobe, peut se revendiquer de deux origines : La dialectique matérialiste (5), et la révolution du complexe. Contrairement à la révolution de la physique du siècle dernier, celle-ci concerne toutes les disciplines, des sciences exactes aux sciences humaines, car elle implique des échelles de temps et d’espaces qui nous sont familières. Elle bouleverse les paradigmes habituels dans les sciences, en introduisant des concepts nouveaux, contre-intuitifs et ne diffuse que lentement. La pensée du complexe n’est pas formalisée ; je qualifie ainsi la forme de pensée qui émerge de la révolution du complexe. Son articulation avec la dialectique matérialisteest encore largement à construire. L.Sève en a montré la nécessité en démontrant que la logique dialectique est nécessaire pour penser les concepts de la complexité (6). La première étape d’une pensée du complexe consiste à raisonner en terme de système dynamique. Il s’agit de rechercher les interactions entre des éléments, permettant de comprendre l’évolution de l’ensemble qu’ils forment. Dans le cas de l’intervention en Lybie, il est clair que n’ont été pris en compte ni la réalité de ses divisions (que khadafi avait réussi à contenir), ni les interactions avec son son environnement immédiat (Maghreb et Afrique subsaharienne), ni son rôle économique et militaire, ni l’évolution des djihadismes. En tuant Khadafi ; on a changé l’ensemble des équilibres de la région en un régime chaotique, mais la pensée dominante simpliste permettait de justifier cet assassinat auprès de l’opinion. Un quartier populaire peut être aussi considéré comme un système dynamique complexe si on prend en compte tout (ou au moins partie) des interactions qui s’y tissent. On verra alors à quel point chacun de ces éléments est dépendant des autres, et il ne sera plus possible d’accepter les pseudo-solutions type « karcher ». Mais trouver la nature et l’importance de ces interactions, et les divers niveaux qu’elles constituent, par exemple pour comprendre mieux le rôle de l’École (7), nécessite un gros travail qui n’est encore qu’ébauché (8). Prendre en compte ces interactions permet d’éviter les fausses solutions simplistes que cherchent à nous imposer les tenants de l’idéologie dominante. Cela permet d’avoir une vue plus réaliste de la situation, ce qui ne peut que favoriser (9) des actions pertinentes et efficaces. Mais comment en déduire les évolutions possibles ? C’est en cela que, dans une deuxième étape, tant les concepts de la révolution du complexe que la dialectique peuvent s’avérer utiles, même si la nouveauté de cette forme de pensée va à nouveau nécessiter beaucoup de travail collectif. La majorité des systèmes dynamiques sont non linéaires (complexes) et génèrent des situations, courantes mais qui, occultées par la pensée simpliste, semblent contre-intuitives. Prenons un exemple simple : la mayonnaise. La prise de la mayonnaise est un processus non-linéaire incompréhensible pour la pensée courante. La nature des éléments du mélange n’a pas changé lorsqu’elle prend, mais, pour une certaine valeur critique de l’émulsion eau/huile que l’on constitue en battant l’huile et l’œuf, les interactions entre les éléments s’étendent à l’ensemble du bol, et les molécules s’auto-organisent en un gel, qui émerge du liquide visqueux préalable.

On parle de bifurcation car l’état global du système s’est modifié (10). Cela nécessite toute une série de conditions, sans lesquelles la mayonnaise peut rater. Nous pouvons noter que la comparaison avec la prise de la mayonnaise est souvent utilisée pour caractériser certaines situations sociales comme le printemps arabe en Tunisie.

Le concept d’auto-organisation. qui signifie qu’il existe des conditions dans lesquelles les éléments d’un système peuvent se coordonner sans qu’un chef d’orchestre n’en ait donné le signal (11) est souvent invoqué dans les milieux activistes. Ce concept permet de comprendre que des révolutions ou des émeutes puissent se produire sans « chef », et il permet aussi de promouvoir les organisations auto-gestionnaires et non hiérarchiques (12).

Un concept très important est celui de boucles de rétroaction ; Elles se produisent lorsque plusieurs éléments d’un système influent in fine sur eux mêmes (A influe sur B qui influe sur C qui influe sur A). Ces boucles sont de deux types. Les rétroactions négatives très connues des ingénieurs, sont responsables de la stabilité (13). Dans les rétroaction positives au contraire, les variations sont amplifiées. On parle de cercle vicieux (ou vertueux), dont les conséquences peuvent êtres bénéfiques, ou désastreuses comme l’amplification du réchauffement climatique par la fonte du permafrost induite par ce réchauffement. On a pu montrer que ces rétroactions jouent un rôle déterminant dans l’évolution des systèmes complexes. Pensons à TINA. Tant que les gens y croient, l’inéluctabilité du capitalisme se renforce, mais si quelque part, la preuve était faite qu’une alternative est possible, il y a fort parier que cela causerait une déferlante d’alternatives dans de nombreux pays. L’acharnement de l’UE et du FMI contre le gouvernement grec est vraisemblablement lié notamment à la peur de casser cette boucle TINA. Ces exemples illustrent quelques uns des concepts nouveaux introduits par la révolution du complexe (14). .Mais pour aller plus loin, pour savoir les utiliser à bon escient il est nécessaire d’avoir acquis une certaine maîtrise des sciences des systèmes complexes (15). La méthode dialectique reste importante. C’est notamment elle qui permet de penser les contradictions antagoniques (comme celle du capital et du prolétariat) : dans ce cas, un des membres domine l’autre, et la contradiction peut évoluer vers un dépassement qui fait disparaître les deux termes en tant que tels. Cette forme de contradiction et sa possible résolution n’est prise en compte que par la dialectique matérialiste, et nous sommes nombreux à penser que le dépassement du capitalisme reste une condition nécessaire (bien que non suffisante) de l’émancipation.

Conclusion

Est-il légitime d’utiliser des concepts issus des sciences, dans l’analyse de situations sociales ou politiques ? Est-ce moins légitime que d’utiliser les concepts de la linéarité, comme la proportionnalité ? Peut on comprendre un monde complexe à l’aide des seuls concepts issus d’une pensée qui ignorait la complexité ? Mais il faut les utiliser à bon escient, c’est à dire s’en servir pour élargir la gamme des hypothèses, et non comme des étiquettes pour tout expliquer. Les comprendre pour pouvoir intervenir efficacement nécessite l’appropriation des bases des sciences du complexe (16). Or elles ne sont pas enseignées (sauf exception). Peut on enseigner ces concepts dès l’école ? La confusion entre complexe et compliqué entretient l’idée que ce ne serait pas possible. L’exemple de la mayonnaise montre au contraire qu’on peut les introduire de façon très simple, pour les préciser progressivement. Cela demande évidemment un travail sur les programmations et les formations. Il s’agit là d’une exigence pour que s’établisse une rationalité plus complète, qui ne fera pas la révolution, mais qui est nécessaire aux luttes pour l’émancipation. Mais il ne faut pas sous-estimer les difficultés politiques qu’un tel projet rencontrera.

Notes

(1) Il n’y a pas d’alternative.

(2) Il faudrait un développement un peu long, mais je dirai simplement que l’idéologie véhicule un message (ou contenu, ou fond) que la forme (ou mode, ou méthode) de pensée - ou encore la rationalité, peut ou non renforcer .

(3) Lucien Sève penser avec Marx aujourd’hui : la philosophie ?, La dispute

(4) Et je ne prends pas en compte ici la manière dont les modes de communication actuels (textos et tweets), sont en train d’accroître ce que cette forme de pensée a déjà de réducteur.

(5) Il serait préférable d’ écrire les dialectiques matérialistes, car plusieurs penseurs y travaillent, mais pou la simplicité je m’appuierai ici usuellement sur les travaux de Lucien Sève.

(6) Lucien Sève et coll., Émergence complexité et dialectique, 2005, Odile Jacob.

(7) École de plus qui peut contribuer à faire avancer cette forme de pensée, dont cette première étape peut commencer à être pratiquée dès la maternelle.

(8) Cf Les pièges de la concurrence, Sylvain Broccolichi, 2010, La Découverte, p. 300.

(9) Le mot favoriser est important. La pensée du complexe est un outil, donc elle ne dit pas ce qu’il faut faire, mais aide à savoir comment le faire.

(10) C’est aussi un exemple de saut qualitatif, mais, cette catégorie dialectique correspond aussi bien à l’eau qui bout en produisant une quantité de vapeur proportionnelles au temps d’ébullition (processus linéaire), qu’à la mayonnaise qui prend de façon non linéaire.

(11) Comme lorsque les spectateurs se mettent à applaudir de façon synchrone.

(12) Une des dérives de la pensée dominante, correspondant au tiers exclu, est la tendance à croire qu’une fois qu’une notionest valable dans un cas, elle l’est dans tous les cas, et à l’utiliser à tort et à travers, comme chez certains de ceux qui pensent que les transformations de la société ne nécessitent pas la prise du pouvoir mais s’auto-organisera.

(13) Dans un thermostat par exemple, quand la température ambiante baisse, le chauffage est augmenté, ce qui fait augmenter la température et baisser le chauffage. La température fluctue autour d’une valeur constante.

(14) Il manque notamment l’incertitude (déterminisme non prédictif), la multistationnarité, la notion de niveau...

(15) Ce que j’ai tenté de commencer à faire, de façon aussi simple que possible, dans mon livre (Émancipation et pensée du complexe Ed du Croquant 3015). Mais on ne pourra pas faire l’économie d’une formation sérieuse à ces concepts contre-intuitifs.

(16) Il s’agit là encore d’une condition nécessaire mais non suffisante, l’appropriation de concepts hors du domaine où on les a acquis n’est pas toujours facile.

Fin du second texte

Texte 3 :Edgar Morin, sociologue et théoricien de la complexité par Ali AÏT ABDELMALEK

Source : revue sociétés. Cairn https://www.cairn.info/revue-societ...

Extrait

1 Penser la complexité du réel

Le mot « complexe » – du latin complectere : embrasser – est le contraire de simple, puisqu’il renvoie à l’idée d’éléments divers. Le complexe, c’est aussi, dans le langage courant, un sentiment d’infériorité, que la cure psychanalytique aurait pour but d’éliminer. La notion a perdu son sens d’étape de la personnalité pour s’appliquer à une multitude de cas particuliers. Pour le économistes, il s’agit de grands ensembles industriels groupés sur un territoire restreint (complexe sidérurgique de la Ruhr, par exemple).

Les sciences humaines et sociales utilisent, de plus en plus couramment, la notion de « complexité ». Cependant, la signification est loin d’être claire et donne lieu, le plus souvent, à de faux problèmes. L’importance prise par cette notion est un symptôme intéressant des changements qui affectent la connaissance scientifique de la culture et de la nature. Il est devenu vital de sauver la diversité biologique, mais aussi la démocratie, dans le respect de la pluralité y compris des idées et opinions minoritaires, voire marginales. À notre époque centrée sur l’information, la communication et la réalité virtuelle, la pensée complexe doit enseigner aussi, sans aucun doute, la critique des images (sémiologie). Sous l’appellation de « mouvement systémique », on regroupe, en fait, un ensemble d’activités de recherche scientifique concernant la dynamique des systèmes naturels et culturels. Ces activités, théoriques et pratiques, reposent sur un certain nombre de présupposés dont les plus importants sont les suivants : Il existe des lois générales communes, transdisciplinaires, régissant les systèmes complexes et fortement interactifs, qu’ils soient physico-chimiques, biologiques, écologiques, économiques, sociaux, cognitifs, naturels… Ces lois sont essentiellement de nature relationnelle (ou cybernétique : interactions internes ou externes). Certaines propriétés sont de caractère « holistique », dans le sens qu’elles concernent l’ensemble du système comme une entité unitaire. Certaines propriétés émergentes n’ont d’existence et de sens qu’au niveau du système comme totalité indivisible ; le degré d’autonomie dépend de la structure dans l’espace et le temps et de l’organisation logique de l’ensemble du système impliqué.

Finalement, l’existence de lois générales et d’invariants transdisciplinaires n’implique pas que les systèmes soient déterministes et prédictibles. Bien au contraire, les systèmes sont très sensibles au jeu entre contingence locale et nécessité relationnelle. L’approche systémique est, ainsi, une grille qui prépare au changement de paradigme. Même si certaines disciplines s’occupant de systèmes complexes, la biologie ou l’économie par exemple, ont développé chacune des outils conceptuels adaptés à leur propre champ de préoccupation, il manquait encore une épistémologie commune, générale, bien adaptée à rendre intelligibles tous les systèmes naturels et culturels.

Edgar Morin, sociologue et philosophe des sciences (C.N.R.S.) a, ainsi, prolongé les efforts de N. Wiener (cybernétique) et du biologiste L. von Bertalanffy, qui avaient marqué les débuts de la « science des systèmes ». Familier des physiciens, biologistes et cybernéticiens, le concept de « système » est utilisé en socio-logie pour insister sur l’unité de la société et l’interdépendance des éléments (les sous-systèmes) qui la composent. Talcott Parsons est sans doute le sociologue qui a fait l’usage le plus approfondi de ce concept. Il conçoit la société comme l’imbrication d’un système culturel et d’un système social. Ces deux systèmes s’institutionnalisent dans une structure qui confère à la société une grande stabilité.

1) Le concept de « système » appliqué aux sociétés

Le système culturel et le système social sont les deux composantes de la société ; un système est une combinaison d’éléments dont la réunion forme un ensemble. Appliqué à la société – au niveau de l’État-nation ou de l’Union européenne (U.E.) –, ce concept met l’accent sur l’unité du social et l’interdépendance des éléments (les sous-systèmes) qui la composent. Une analyse en termes de système part de l’hypothèse selon laquelle la totalité (ici la société) possède un degré de complexité supérieur à celui de sous-systèmes qui la composent. Autrement dit, la société présente des caractéristiques qui lui sont propres et que l’on ne retrouve pas dans chacun des domaines sociaux ni, bien sûr, dans les individus. On peut distinguer, ainsi, le sous-système culturel du sous-système social : le sous-système culturel est composé des valeurs auxquelles il faut ajouter les connaissances et les idéologies propres à une société. C’est donc un vaste ensemble de symboles qui donne sens à l’action des individus ; les normes et les rôles sont parmi les principales composantes du sous système social qui régit les interactions entre les individus. Ces normes et ces rôles sont la traduction concrète des valeurs qui ont toujours un caractère très général. Elles forment une « structure » car elles ont une relative permanence et expliquent, en partie, la stabilité des comportements sociaux.

La société est, pour T. Parsons, formée de l’imbrication des sous-systèmes culturels et sociaux. Les normes et les rôles résultant des valeurs, l’auteur accorde au sous-système culturel la place la plus haute dans la hiérarchie des sous-systèmes. Une société est, pour lui, d’abord caractérisée par son système de valeurs. L’idée est ici que Morin dépasse l’opposition entre « fonctionnalisme » et « structuralisme » ; en effet, le marxisme peut, également, utiliser le concept de « système ». Par bien des égards, on le sait, le fonctionnalisme est en opposition avec le marxisme. Alors que Marx insiste sur le rôle prépondérant de l’économie dans la société, les fonctionnalistes accordent la priorité à la culture. Ils décrivent une société stable, cohérente, dans laquelle les individus s’intègrent. Marx insiste au contraire sur les contradictions du social et sur la lutte des classes. Il est pourtant possible d’intégrer le concept de « système » dans une analyse marxiste en définissant la société comme un ensemble cohérent de rapports sociaux organisés autour de l’exploitation d’une classe par une autre. On parlera alors de « système capitaliste » pour insister sur l’interdépendance entre l’infrastructure économique et la superstructure culturelle, juridique, politique, religieuse, etc. [2][2] Cf. infra., figure 1. En fait, il ne s’agit ni de surestimer une vision « hyper-socialisée » de l’individu, ni de sous-estimer les transformations sociales : la société change et, à la fois, se reproduit ! De nombreux courants de pensée ont ainsi abandonné le concept de système, en opposition au fonctionnalisme. On peut dire que Morin lui a rendu une certaine actualité.

Figure 1 - « La place du système » (voir sur le site – source)

Des remarques précédentes, découle au moins une conséquence pratique essentielle : il est indispensable de disposer de descriptions aussi fidèles que possible du comportement des acteurs sociaux et, de ce point de vue, l’analyse systémique se révèle essentielle. Cependant, la façon d’étudier les actions (les normes, la régulation, la construction des identités et des cultures…) se révèle essentielle :

1. une délimitation plus ou moins restrictive et une définition d’un objet d’étude ; 2. un modèle (trop souvent implicite) théorique du comportement. Ce modèle va dicter le recueil des données (méthodologie : observations, entretiens…) et définir le cadre interprétatif des résultats de l’enquête.

Un tel modèle a conduit logiquement l’auteur à ne pas ignorer – comme le font trop souvent les sciences humaines (sociologie, anthropologie, philosophie, etc.) – les sciences de la vie, telles que la biologie ou la physique [3][3] Peut-on évoquer les « sciences exactes » ou les « sciences ... ; réciproquement, ces sciences « exactes » sont trop souvent attachées à leur objet pour pouvoir accueillir une réflexion philosophique qui pourrait portant éclairer leurs principes et leur méthode. Or, il devient urgent, affirme E. Morin, dans Science avec conscience (Fayard, 1982) [4][4] Cf. nouvelle publication : Seuil, coll. « Points », ..., que la communauté scientifique admette le caractère éminemment transdisciplinaire de la connaissance. Seule une raison ouverte, capable de travailler avec l’irrationnel, saura relever « le défi de la complexité ». En effet, toutes les sciences, sans exception, sont confrontées à la complexité du réel. La nécessité de relier l’objet au sujet et à son environnement, de traiter l’objet non plus comme objet inerte et privé de forme, mais comme un système doué d’organisation, de faire dialoguer la théorie avec l’incertitude et le contradictoire oblige aujourd’hui l’homme de science à respecter la « multidimensionnalité » des êtres et des choses. Seule une connaissance qui tentera de se connaître elle-même, seule une « science avec conscience » ne sera, à ce titre, ni mutilée, ni mutilante. L’auteur élabore ici un nouvel humanisme, fondé sur trois qualités essentielles, pour dépasser l’imperfection et l’« incomplétude » de l’ignorant, et pour agir en homme libre : raison, imagination et sens. Influencé par divers auteurs, en particulier Saint Augustin, et par les humanistes, Edgar Morin a élaboré une théorie originale, rehaussée par un style imagé et un ton inattendu.

Après la description de mythes et de la « culture de masse », l’auteur s’interroge, à l’instar de Max Weber, célèbre sociologue allemand, sur la vocation scientifique, mais plus encore, sur la valeur de la science relativement à l’ensemble de la vie humaine.

Le sens de la science a historiquement changé ; celle-ci n’apparaît plus, aujourd’hui, comme le chemin qui conduit à l’être véritable, à l’art vrai, à la vraie nature, au vrai Dieu ou au vrai bonheur. En réalité, la science n’apporte aucune réponse à la question : « Comment devons-nous vivre ? » À proprement parler, la science, indissociable de l’idée de progrès indéfini, s’inscrit dans un mouvement général de rationalisation et d’intellectualisation [5][5] Nous pouvons maîtriser toute chose par la prévisio..., mouvement qui revient fondamentalement à « désenchanter » le monde. Ce n’est pas que la science puisse dire tout de tout ; elle s’appuie elle-même sur des présupposés qui échappent à toute démonstration par des moyens scientifiques. Mais ce qui est certain, c’est qu’elle ne peut rien dire sur les questions « axiologiques » : ni sur la valeur de la culture, ni sur la manière dont il faut agir dans la cité ou au sein des groupements politiques. Le savant – et en particulier, le sociologue – ne doit se comporter ni en démagogue ni en prophète, car, comme l’a dit Weber, « dans un amphithéâtre, aucune vertu n’a plus de valeur que celle de la probité intellectuelle [6][6] M. WEBER, Wissenschaft als Beruf (la « vocation de... ». On reprendra, ici, la distinction qu’il a rendue classique entre l’éthique de la responsabilité (où l’on doit répondre de ses actes, comme dans l’action rationnelle en vue d’une fin où s’articulent les moyens et les fins) et l’éthique de la conviction (où, orientant son action vers des valeurs, on a simplement à cœur « de veiller sur la flamme de la pure doctrine »). Certes opposées, ces deux éthiques se complètent pourtant ; mieux, selon Weber, elles constituent ensemble « l’homme authentique », c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la « vocation politique ». Dans une série d’articles et d’ouvrages consacrés à l’étude de la démocratie, Edgar Morin observe, avec Claude Lefort, que, contrairement aux sociétés totalitaires, qui affirment sans difficulté leur identité, la société démocratique s’appuie sur une hétérogénéité des comportements sociaux et sur la conviction qu’il n’y a pas plus de fondement dernier dans le domaine du pouvoir politique que dans celui de la connaissance [7][7] À ce sujet, C. LEFORT, L’invention démocratique, Paris,....

2) La méthode (1977-2004)

La méthode cartésienne devait permettre à l’homme de « bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences » ; Edgar Morin, en entreprenant la rédaction de cette monumentale Méthode (5 tomes), n’avait pas d’autre ambition. Sauf que la vérité que poursuit Morin ne se cantonne pas dans les « idées claires et distinctes ». La Méthode qu’il élabore ici ne craint pas, en effet, d’appréhender la complexité du réel : le fait que : l’homme est tout à la fois un individu biologique et un acteur social ; dans la nature, l’ordre peut naître du désordre, et réciproquement ; ce qui limite la connaissance – comme l’avait bien vu Kant – porte la marque du sujet qui le connaît et, qu’inversement, tout sujet connaissant porte l’empreinte du monde extérieur.

Un tel dessein, on l’aura compris, ne s’accommode guère d’une méthode réductrice et simplificatrice, d’une méthode qui entend isoler les phénomènes de leur environnement, éliminer l’observateur de l’observation, exclure de la science tout ce qui n’entre pas dans le schéma linéaire pris pour modèle par Descartes : l’aléatoire, l’incertain, l’anormal, le compliqué. Il s’agit, au contraire, d’adopter le paradigme de complexité qui permette de concevoir comme lié ce qui, jusqu’ici, était considéré comme disjoint. Et l’auteur de battre en brèche les cloisonnements et alternatives dont l’histoire de la philosophie a fait de véritables dogmes : dualisme de l’homme et de la nature, de la matière et de l’esprit, du sujet et de l’objet, de la cause et de l’effet, du sentiment et de la raison, de l’un et du multiple…

La méthode adoptée par l’auteur repose sur un certain nombre de principes, qui sont eux-mêmes en interaction les uns les autres : le principe « dialogique », le principe « récursif » et le principe « hologrammique ». Pour Edgar Morin, il s’agit de rendre les théories plus ouvertes, complexes et autocritiques, et aptes à dialoguer les unes avec les autres, en dehors de tout dogmatisme ou endoctrinement. L’information, la connaissance et la pensée sont, à cet égard, des capitaux précieux pour l’individu et la société. Ainsi, le cheminement d’Edgar Morin à partir des années 1990 le conduit vers l’éducation [8][8] Voir en particulier l’ouvrage : La tête bien faite,.... Concernant l’éducation, l’auteur préconise, dans « La tête bien faite » (Seuil, 1999), de « réformer la pensée pour réformer l’enseignement et de réformer l’enseignement pour réformer la pensée » ; dans le sens de cette réforme de la pensée, il propose les principes qui permettraient de suivre l’indication donnée par Pascal : « Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître les parties… » Ainsi, en voyant des globalités, il s’agit de ne perdre le contact avec le particulier, le singulier et le concret. La science, dans cette perspective, n’a pas seulement à organiser la connaissance, mais à « initier à vivre, affronter l’incertitude, apprendre à devenir citoyen ».

Pour en revenir à la « complexité », on notera que loin d’être un « remède à tous les maux de l’esprit » ou encore une « potion magique », elle est, pour Edgar Morin – et pour nous tous – un défi ; encore fallait-il proposer de le relever ! Tous ceux qui ont lu Edgar Morin savent – parce qu’ils ne le jugent pas selon les « ragots du microcosme » – que les défis sont nombreux et que la réalité est complexe. Aujourd’hui, les problèmes sont de plus en plus transversaux, multidimensionnels, transnationaux, globaux, planétaires. Or les problèmes particuliers ne peuvent être posés et pensés correctement que dans leur contexte. En fait, le défi de la globalité est, en même temps, un défi de la complexité ; en effet, il y a bien complexité lorsque sont inséparables les composants différents constituant un tout (comme l’économique, le politique, le culturel, etc.). Une pensée incapable d’envisager le contexte et le complexe planétaire rend aveugle et irresponsable ; l’intelligence doit non seulement découper, cloisonner et isoler, mais aussi relier et recomposer.

On peut dire que la connaissance progresse principalement par capacité à contextualiser et à globaliser. Concernant l’enseignement et l’éducation, le défi est, pour Edgar Morin, triple :

culturel : il faut relier la culture humaniste et la culture scientifique, la nature et la culture ; sociologique : l’information est une « matière première » que la connaissance doit maîtriser et intégrer » ; civique : plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse, et le citoyen perd le droit au savoir et à la parole.

Quelle est la finalité de l’enseignement ? Montaigne l’avait très bien formulée : « Mieux vaut une tête bien faite que bien pleine. » [9][9] Cité par E. MORIN, La tête bien faite, op. cit.,... Comme le suggère E. Morin, plutôt que d’accumuler des savoirs, il est beaucoup plus important de disposer à la fois : d’une aptitude générale à poser et traiter des problèmes, de principes organisateurs qui permettent de relier les savoirs et de leur donner sens [10][10] Ibid..

Autrement dit, la connaissance comporte à la fois analyse et synthèse ; mais, comme l’enseignement conventionnel disjoint les objets – et les disciplines – entre eux, il nous faut concevoir ce qui les relie ! Une telle pensée devient inséparablement pensée du complexe, car il ne suffit pas d’inscrire toute chose et événement dans un « cadre ». Il s’agit de rechercher les relations entre tout phénomène et son contexte, les relations réciproques « tout/parties » : comment un changement local se répercute sur le tout et comment une modification du tout se répercute sur les parties. Il s’agit, en même temps, de reconnaître l’unité au sein du divers, le divers au sein de l’unité, de reconnaître par exemple l’unité humaine (à l’échelle de l’Europe, par exemple, voire de la planète) à travers les diversités individuelles et culturelles (les territoires locaux, les régions et les nations), les diversités individuelles et culturelles à travers l’unité humaine.

Peut-être convient-il, ici, de préciser l’idée systémiste, qu’il faudrait réintroduire dans nos analyses et réflexions, et qui a commencé progressivement depuis les années 1950, à saper la validité d’une connaissance réductionniste. Formulée par von Bertalanffy, la théorie générale des systèmes, partant du fait que la plupart des objets de la physique, de l’astronomie, de la biologie, de la sociologie, atomes, molécules, cellules, organismes, sociétés, astres… formeraient des systèmes, c’est-à-dire des ensembles de parties diverses constituant un tout organisé, retrouva l’idée qu’« un tout est plus que l’ensemble des parties qui le composent ». À la même époque, la cybernétique établissait les premiers principes concernant les structures de communication, dont la connaissance ne pouvait se réduire à celle de leurs parties constitutives. Comme l’a dégagé E. Morin – La méthode, t. 1 / La Nature de la nature, Éd. du Seuil, « Points Essais », n°123, pp. 101-116 –, l’organisation en système produit des qualités ou propriétés inconnues des parties conçues isolément : les émergences. Les propriétés inconnues à l’échelle des constituants émergent dans et par cette organisation [11][11] Comme Edgar Morin l’a indiqué aussi dans l’ouvrage.... Ainsi, toutes les disciplines scientifiques – des sciences de la terre aux sciences sociales – sont, selon Edgar Morin, poly- ou transdisciplinaires : elles ont pour objet non des secteurs, mais un système complexe formant un tout organisateur. On peut parler de sciences « systémiques » à travers quelques exemples :

1. L’écologie : l’idée de système s’est imposée rapidement sous la forme de la notion d’écosystème dans une science fondée à la fin du XXe siècle – qui signifie que l’ensemble des interactions entre populations vivant au sein d’une unité géophysique déterminable constitue une unité complexe de caractère organisateur. À noter que, pour concevoir le « biotope », les disciplines physiques (zoologie, botanique, microbiologie) font de plus en plus appel aux sciences humaines pour considérer les interactions entre le monde humain et la biosphère. 2. La géographie : l’essor de l’écologie a revitalisé la géographie qui, marginalisée dans les sciences sociales, a retrouvé ses perspectives multidimensionnelles, complexes et globalisantes [12][12] Cf. Michel ROUX, Géographie et complexité, Paris,.... « Nous sommes nécessairement des généralistes » écrit Jean-Pierre Allix, transformant la géographie en « science de la Terre des hommes » pour reprendre la formule d’Edgar Morin. 3. La psychologie : dans la psychothérapie systémique, on sait que les progrès ont été importants ; il n’y a pas un malade, plus un autre malade, c’est un groupe donné qui est psychiquement malade et, dans ce groupe (familial), tel individu ou tel autre va fixer la maladie du groupe [13][13] À ce sujet, cf. travaux de Jean-Paul Gaillard, psychologue.... Du même coup, cela permet une évolution par rapport à l’individualisme de la psychologie, y compris chez Freud ; il y a une réalité continue individu/groupe et non seulement on ne peut plus penser l’individu comme isolé, mais on doit associer deux notions, on l’a dit, antagonistes : l’autonomie et la dépendance. Par là, on évite l’inconvénient majeur des pensées conventionnelles qui tombent dans le piège de la réification de l’individu, de la société, de l’identité ou de la culture. 4. Ainsi, pour Hubert Reeves, astrophysicien célèbre qui fait sienne cette phrase de Lacan, « La nature est structurée comme un langage », les différents éléments qui forment l’univers constituent des « alphabets superposés » [14][14] Cf. Vortex, Cahiers du Centre interfacultaire d’études..., dans une pyramide dite de la complexité depuis les particules élémentaires jusqu’aux êtres vivants. Les étoiles naissent, vivent et meurent ; pourtant, le destin des étoiles ne s’arrête pas à leur mort, puisque, grâce à leur chaleur interne, elles ont recréé des conditions qui n’existaient plus dans l’espace pour permettre l’apparition de nouveaux noyaux, plus complexes.

On aurait pu évoquer d’autres disciplines : André Burguière parle, par exemple, du passage de l’« histoire évolutionniste » à l’« histoire complexe » [15][15] Cité dans : Relier les connaissances, Paris, Seuil,.... Si l’histoire tend à devenir une science de la complexité humaine, les autres disciplines des sciences proprement humaines restent souvent compartimentées : sociologie, économie et psychologie, en particulier, ne communiquent que chez certains chercheurs marginaux.

La pensée complexe a bien une valeur heuristique, mais elle ne saurait être qu’une nouvelle pensée démystifiante et élucidante ou encore, un outil critique. En effet, au-delà de la rationalité critique – y compris de la critique de la critique [16][16] On pense, ici, à la Critique de la raison pure, à... –, Edgar Morin souligne, à juste titre, son accord pour une pensée critique capable de se critiquer elle-même. Le produit de la rationalité occidentale, c’est en effet la rationalité critique et autocritique ; dénuée d’autocritique, la rationalité risque de se dogmatiser.

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Annexe

Les théories de la complexité : des points de repère

http://socioargu.hypotheses.org/5004

Trois générations de théories de la complexité

http://archive.mcxapc.org/docs/cons...

Hervé Debonrivage


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