La leçon de la Catalogne

samedi 18 novembre 2017.
 

En interpellant en séance publique le gouvernement sur la situation en Catalogne, dans l’hémicycle, dès le premier jour de la crise, j’ai exprimé la position concrète du groupe parlementaire « La France insoumise ». Nous ne nous alignons pas pour ou contre l’indépendance de la Catalogne. Nous pensons qu’un tel alignement de notre part n’apporterait rien à la situation. Si nous gouvernions notre pays, nous ne nous alignerions pas non plus. Nous souhaitons une médiation en vue d’une sortie de crise par le haut. Nous souhaitons le règlement de la question par un vote qui soit à la fois référendaire et spécifique, c’est-à-dire consacré à la seule question de l’indépendance ou non. Après cela, nous avons eu l’occasion les uns et les autres de répéter que nous étions hostiles à l’emprisonnement des dirigeants de la généralité de Catalogne. En effet, il s’agit d’un acte brutal qui radicalise le conflit politique. Quoi qu’on pense de la stratégie des dirigeants de la généralité de Catalogne, on peut se demander quel genre de menaces font peser des dirigeants qui n’ont jamais dérogé à une stratégie non violente et persistent encore à cette heure dans cette méthode en allant eux-mêmes se rendre à la police belge pour être livrés à la police espagnole.

J’ai eu l’occasion aussi d’écrire ici quelle déroute est pour l’Union européenne cette situation. Au moment de la crise, Juncker se trouvait en Guyane aux côtés de Macron. Si sa présidence avait un sens, au lieu d’exprimer sa part de mépris pour les Guyanais, il aurait dû plutôt passer son temps à de discrètes navettes entre les parties prenantes pour éviter le choc frontal auquel nous voici rendus. Au lieu de quoi c’est sur la base d’un mandat d’arrêt européen que le président de la généralité de Catalogne et ses conseillers ont été emprisonnés ! Dans ce contexte, on voit plus nettement que jamais l’état d’extrême abaissement moral de l’institution européenne. Que ce soit encore dans cette semaine là que le Parlement européen ait décerné son prix Sakharov à l’opposition violente du Venezuela scelle le grotesque de ces équipages !

Dans cette situation, pour un responsable français, il est indispensable de faire preuve de retenue et de peser soigneusement ses mots et ses propositions. La première raison est que cette situation a lieu à notre frontière. Si elle devait dégénérer en affrontements violents, elle nous impliquerait complètement. Que cette hypothèse ne soit pas pour l’instant la plus probable est heureux. Mais on ne saurait croire la paix définitivement acquise pour autant. Le devoir de vigilance s’impose et les précautions qui vont avec. La seconde raison est que la maladie qui pousse à l’atomisation des États-nations se répand assez et suffisamment vite ces temps-ci pour qu’on prenne acte de la contagion et qu’on s’interroge sur ses causes. Son origine évidente à mes yeux est dans la politique qui a vidé les nations de leur sens. Le pouvoir supranational de la politique libérale de l’Union européenne a poussé méthodiquement chacun contre tous dans les nations au détriment de tous les devoirs de solidarité qui sont leur raison d’être.

Dès lors, chaque communauté voit sa meilleure protection en elle-même, sans et, s’il le faut, contre les autres. L’esprit de chacun pour soi, qui est le cœur du libéralisme, ouvre les nouvelles plaies sur les vieilles cicatrices. L’acide de l’égoïsme ethnique s’infiltre par les innombrables failles du tissu de la solidarité sociale. Dès lors, les plus riches ne veulent plus partager avec les autres. Les régions les plus favorisées ne veulent plus être solidaires de celles qui le sont moins ou pas du tout. Cette situation se constate dans assez de cas pour être devenue évidente. Mais, je le répète, elle n’est elle-même qu’une variante d’un phénomène plus profond. La dislocation passe par des zones de fracture qui préexistent de longue date et s’enracine dans des réalités culturelles ou historiques issue du temps long. Quand l’élan commun qui poussait à faire cause commune nationale est brisé par une compétition qui opposent les équipiers entre eux, alors reviennent au premier plan des solidarités plus anciennes ou mieux ancrées.

Car, bien sûr, la tendance profonde du capitalisme de notre époque est à « dissocier » les animaux sociaux que nous sommes, comme l’analyse si bien l’économiste Jacques Généreux. Mais cela ne suffit pas à annuler la pression des groupes humains à vouloir « faire société » pour survivre et se prolonger. Les régionalismes, les indépendantismes ont leur racines profondes dans ce phénomène. La dislocation des nations fait partie des conséquences désastreuses du libéralisme. Elle s’ajoute à la liste des dégâts qu’un pouvoir populaire devra réparer. Pour autant, ce qui a été défait ne peut être reconstruit par la force. Telle est, en tous cas, la leçon de l’Histoire. La Catalogne espagnole n’a été arrimée à l’Espagne que de vive force par le franquisme. La liberté revenue, la politique libérale pour obtenir le recul de l’État a frappé partout. La crise bancaire et les politiques de coupes claires dans les budgets publics ont profondément déchiré le tissu des liens sociaux nationaux espagnol. La corruption des membres du pouvoir central a délégitimé son autorité. On ne retrouvera pas le chemin de l’unité si facilement après une gestion pareille de la crise en Catalogne.

Attention, je ne dis pas que toute résistance à la dislocation de l’État social passe par le choix de communauté de substitution. J’observe que c’est le cas aujourd’hui, qu’il s’agisse de communautés culturelle, ethnique ou religieuse. D’autres choix sont évidemment possible et parfois on y est contraint. Moi qui ne pratique aucune religion et ne suis de nulle part, je n’ai d’autre choix que celui de combattre pour un intérêt général humain auquel l’universalisme écologique républicain me rattache sans mal. Mais tout le monde n’en est pas là. Quoi qu’il en soit, si mes lecteurs partagent ce diagnostic, ils savent qu’il faut en tirer des leçons pour nous même, en France.

Que la situation en Catalogne espagnole éclaire notre propre chemin. Ne nous cachons pas ce qui est notre situation réelle. Quand une île française élit trois députés sur quatre parmi les autonomistes, il est devenu vain d’ignorer que quelque chose de très profond et peut-être d’irréversible s’est produit. Telle est la situation de la Corse. Après plusieurs décennies de combats ouverts, souvent très violents, d’assassinats odieux commis par les uns et de répression légale méthodique appliquée en retour, nous en sommes là. Le jacobin que je suis doit le répéter pour qu’on cesse de confondre le jacobinisme et l’autoritarisme bonapartiste : aucune patrie commune n’est possible sans le consentement de tous. La nation républicaine ne peut être une camisole de force. Et ce consentement a ses conditions. Celles qu’ont affirmées une majorité des électeurs en Corse ne sont clairement plus celles du passé. Ceux qui sont attachés à l’unité de la République Française ont une chance : les nationalistes en Corse sont dirigés par les autonomistes. Ceux-ci réaffirment dans la plateforme électorale de leur liste aux prochaines élections territoriales leur volonté d’inscrire leur projet d’autonomie institutionnelle de la Corse dans le cadre de la République française une et indivisible. Et cela alors même que cette liste comporte des indépendantistes avérés.

À mon avis, il faut faire le pari de le croire. En toute hypothèse on ne peut faire vivre ensemble des gens qui ne le veulent pas ou ne le veulent plus aux anciennes conditions. Encore une fois, le vote des législatives est un tournant dans la vie politique de l’île. Et donc cela doit nous appeler à changer notre regard sur la situation. Je le dis d’autant plus tranquillement et ouvertement que j’ai été hostile au projet Jospin pour l’île en son temps et que j’ai milité pour le « non » au référendum à l’époque. J’ai même écrit, étant ministre de Jospin, une tribune dans L’Évènement du jeudi de l’époque pour dire que mieux vaudrait l’indépendance de la Corse que d’être obligé de vivre dans une république des particularismes. Depuis, l’État central a fait pire en matière d’exaltation des particularismes que tous les particularistes corses réunis !

J’ajoute que la diversité institutionnelle de la République est devenue la règle : gouvernement local à Tahiti, collectivité unique en Martinique, collectivité territoriale à Mayotte, congrès du territoire en Nouvelle-Calédonie, le foisonnement marche de pair avec l’insularité. Est-ce si étonnant ? La République est-elle moins unie pour autant ? La République doit rester une et indivisible mais de quelle façon si la façon actuelle ne convient plus a tous ceux qui ont à s’unir ? Le caractère abstrait de la discussion sur ce point butte dorénavant sur une volonté populaire clairement et fortement exprimée par les électeurs de l’île. C’est de cela dont il faut partir si l’on veut prendre les devants et ne pas se préparer une impasse catalane.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message