19 décembre 1920 Renaud Jean, paysan communiste, est élu député

mercredi 19 décembre 2018.
 

A) Samazan honore Renaud Jean

Par Jean-Paul Damaggio

Parmi les congressistes de Tours en 1920, il y avait un homme trois fois marginal, mais qui, ironie de l’histoire, venait d’être élu député dans une élection partielle en Lot-et-Garonne, avec l’étiquette communiste. Trois fois marginal ? Dans ce tout nouveau parti communiste qui, plus que le P.S., se veut le parti de la classe ouvrière, c’est un paysan fils de paysan ; né en 1887 dans le petit village de Samazan, il a pour langue maternelle le gascon jugé inutile pour mener la révolution prolétarienne ; enfin, clause rédhibitoire qui aggrave définitivement cette marginalité, Renaud Jean – tel est son nom – affiche avec fierté ses origines de paysan gascon ! Cet homme peut avantageusement remplacer, chez les jeunes, les icônes classiques de la révolution devenues trop usées, trop surfaites et trop malmenées par l’histoire, une icône qui, de plus, changerait le sens même du mot, pour reconstruire un imaginaire laïque de nos rêves. Voilà pourquoi je m’y arrête un instant.

Pour qui connaît un peu l’histoire du parti communiste, Renaud Jean cumulait les caractéristiques du futur dissident, ou du futur exclu, or, encore en 1961, sur son lit de mort, un de ses soucis c’était… « la carte du parti » ! Histoire peu commune d’un homme peu commun, qui fut surtout un homme d’action soucieux de défendre en permanence les petits.

Le 24 avril, à l’initiative de quelques personnes de son village, une association est née pour honorer le personnage ce qui peut paraître logique au premier abord. Sauf qu’il est mort en 1961 et que l’association vient de naître en 2009 ! Où était la difficulté ? Il y aurait eu une tache dans sa vie, tache qui occupa un bon moment de la discussion. Les dirigeants communistes de 1945 jugèrent qu’entre 1939 et 1945 l’ancien député n’ayant pas fait de Résistance, il était déchu de ses mandats nationaux (on ne pouvait pas le déchoir de ses mandats locaux dont les dirigeants n’étaient pas les maîtres). Pourquoi remuer aujourd’hui cette histoire du pacte germano-soviétique ? Pourquoi sortir les fantômes de l’ombre ? Parce que l’histoire n’étant jamais celle qu’on raconte dans les livres bien rangés, il faut pouvoir marcher dans les friches. Dès 1922, Renaud Jean en mission à Moscou s’était fait remarquer par son manque de discipline et les dirigeants de l’Internationale communiste ne cachèrent jamais leur mépris pour ce petit paysan.

En 1939, Renaud Jean n’a été ni pour, ni contre le pacte ! Que Staline signe un pacte avec Hitler pour la défense des intérêts de l’URSS, c’était compréhensible vu le manque d’empressement que La France et l’Angleterre avait eu pour signer un tel pacte avec Moscou. Par contre, que le PCF puisse considérer que ce pacte était bon pour la France, là c’était d’un ridicule à pleurer ! Confondre les intérêts de partis avec les intérêts de pays, ce n’était plus être communiste d’autant que, malgré ses demandes, les dirigeants de l’URSS refusaient d’expliquer le contenu du pacte. Les députés communistes qui furent contre le pacte évitèrent la prison, mais lui a été condamné avec ceux qui étaient pour. C’est donc de la prison qu’il vit l’effondrement de la France face à Hitler : un jour ses geôliers français furent remplacés par des geôliers allemands, la « République » ayant décidé de livrer les députés communistes aux nazis. Après de multiples péripéties, il est libéré le 11 juin 1941 car il est depuis des mois sérieusement malade. Une fois de plus, sa vie a tenu à un fil (il fut gravement blessé pendant la guerre 14-18). Quelques jours après, Hitler attaque l’URSS et des centaines de communistes français sont alors arrêtés. Ceux qui étaient encore en prison comme son ami le député communiste du Lot et Garonne Philippot, sont dirigés vers les camps. Renaud Jean libéré, il se cachera jusqu’en 1945. Attitude peu honorable pour un militant ?

Laissons ce débat imposé par le Stalinisme pour en revenir aux premiers efforts de l’association dans le cadre de la réunion de Samazan. Plusieurs témoignages furent apportés, celui très émouvant d’une dame âgée très émue (Melle Laviale), celui d’un fondateur de l’association qui rappela les liens de Renaud Jean avec un anarchiste de sa commune (Renaud Jean pousse chacun au-delà de Renaud Jean), ainsi que l’éclairage de l’historien Hubert Delpont. Quels caractères du personnage est-il bon d’analyser pour toucher les nouvelles générations ?

Pour ma part, le cas de Renaud Jean me passionne car il se situe, de manière originale, au cœur d’un carrefour majeur de l’histoire de l’humanité : la disparition de l’agriculture en tant que système économique dominant en France puis dans le monde (après l’Angleterre). Renaud Jean est né dans une France où, la grande majorité des couples paysans pensaient encore que leurs enfants continueraient l’histoire millénaire de leur famille, et il est mort dans une France où la majorité des paysans savaient qu’ils étaient les derniers maillons de cette chaîne. Cette histoire paysanne fut à la source d’une intelligence spécifique qui allait du culinaire au professionnel, en passant par le linguistique et le solidaire. Avant la réunion, Hubert Delpont avait fait quelques détours pour aller vers les coins à mousserons (un champignon qui se perd). Au-delà de la gloire locale, le combat de Renaud Jean concerne toute la réflexion sur l’exode rural de la planète. Quel avenir populaire construire sans perdre les atouts de « la vieille France » ? Un homme a apporté le simple témoignage d’une femme qu’il n’a pas eu le réflexe d’enregistrer : elle se souvenait gamine que les huissiers étaient venus pour la saisie de sa ferme, qu’ils avaient mis dehors tous les maigres meubles de sa maison et que, peu après, Renaud Jean était arrivé avec ses amis, qu’il avait remis tout en place, qu’il fut envoyé quelques jours en prison pour ce geste, mais qu’ensuite la saisie fut annulée. Nostalgie de solidarités perdues ? Au vu de la réunion de Samazan, les Amis de Renaud Jean démontrent à mon sens, qu’à sortir de l’oubli ce paysans phénoménal, plus que la nostalgie, ils obligent chacun par ce simple fait, à mettre en mouvement une intelligence du présent et du futur, une intelligence trop souvent endormie, une intelligence trop souvent aseptisée.

25-04-2009 Jean-Paul Damaggio

Pour en savoir plus : http://la-brochure.over-blog.com/ca...

B) III. Figures paysannes dans un parti ouvriériste

http://etudesrurales.revues.org/doc...

Dans son introduction, Rose Marie Lagrave affiche l’ambition de ce numéro d’Études rurales :

[…] rapprocher, dès lors, la marginalité des ruraux dans la politique du PCF et la marginalité des études sur le communisme rural dans le champ de la recherche. On perçoit ainsi que l’effet d’homologie redouble non seulement une lacune en la légitimant scientifiquement mais témoigne plus largement d’un seul univers de pensée donnant le primat au monde ouvrier, en sorte que la relation dite historique entre le communisme et la classe ouvrière reste un impensé du communisme français et de ceux qui l’ont pensé. Ce numéro d’Études rurales n’entend pas combler cette lacune. Son ambition est plus modeste : susciter des vocations pour que ce chantier fasse des émules, notamment chez les doctorants, pour poursuivre l’analyse des archives, collecter des données électorales, retracer des trajectoires militantes. Cette entreprise manquerait son but si elle reproduisait le faux clivage entre spécialistes du communisme rural et spécialistes du monde ouvrier et du PCF. C’est à la condition de conjuguer nos efforts et nos connaissances qu’une histoire du PCF revisitée et libérée de ses schèmes de représentation ouvriériste pourrait voir le jour.

Je ne saurais que souscrire à un tel constat et à un tel programme. Au-delà de leurs apports intrinsèques dont le lecteur a pu « faire son miel », les études réunies dans ce volume témoignent d’une sorte d’énigme dont il importe de prendre toute la mesure et dont il serait vain de penser qu’elle est résolue. Le fait qu’elle soit établie dans toute sa dimension est déjà un incontestable acquis. Cette énigme tient au mystère d’une implantation électorale et militante du communisme français dans certains univers ruraux, implantation souvent précoce et fréquemment tenace, largement sous-évaluée, parfois instrumentalisée par les spécialistes du communisme, implantation dont les mécanismes restent, après analyse, sinon mystérieux du moins apparemment aléatoires. Implantation d’autant plus curieuse qu’elle concerne un mouvement qui, tout en souhaitant instrumentaliser le monde paysan, privilégie effectivement dans sa politique, dans sa théorie et sa symbolique, le monde ouvrier. Pour nombre d’ouvriers communistes en France, la faucille renvoie à l’évidence au monde russe, lointain, plus qu’à la France socialiste qu’ils ambitionnent de bâtir un jour.

Cette énigme, Renaud Jean l’incarne à lui seul. Il est ce dirigeant communiste à la fois fidèle et instrumentalisé, tourmenté, parfois découragé, concepteur et animateur d’une politique agricole bien éloignée de la collectivisation des terres que le PCF défend du bout des lèvres. Même si ce spécialiste des questions paysannes refuse de se soumettre de façon inconditionnelle aux instances dirigeantes, la direction du PCF ne peut se passer de lui. En 1933, par un courrier adressé le 4 août au secrétariat du parti, il appelle à un travail de mobilisation du monde paysan que rend urgente et nécessaire l’aggravation de la crise. Après un long raisonnement, il livre ce qu’il perçoit comme étant le sentiment qui prévaut dans les campagnes à l’égard du communisme :

Nous sommes en face d’un anti-communisme que je ne soupçonnais même pas il y a cinq ou six ans. Un vrai mur. La formule « il a raison mais il est communiste », c’est-à-dire « bien qu’il ait raison, nous ne voulons pas de lui », traduit l’état d’esprit de l’immense majorité des paysans qui connaissent tant bien que mal notre doctrine et nos mots d’ordre… Quant à ceux qui ne nous connaissent pas, c’est naturellement encore pire1.

Lassé de n’être pas entendu autant qu’il le souhaiterait, il écrit à nouveau, le 28 août, au secrétariat du PCF :

Je suis fatigué. Et, ce qui est plus grave, découragé de constater que c’est toujours la même chose, qu’en dépit de toutes les déclarations, vous continuez à vous désintéresser des questions paysannes. Quand j’ouvre L’Huma et que j’y vois des colonnes entières consacrées aux exploits d’un boxeur ou à des colonies de vacances, ou même à Monsieur Bouisson, et rien sur le blé alors que des centaines de mille de paysans volés, acculés à une impasse, sont prêts à venir vers nous… ou à aller au fascisme. Je ne sais que penser2.

Nous sommes en 1933, quand s’amorce la phase ascendante du PCF, celle de la période antifasciste et du Front populaire pendant laquelle ce parti va engranger une moisson dont il n’a pas véritablement semé les grains. Isolé, Renaud Jean observe les flottements politiques que suscite la dégradation de la condition paysanne et exprime ses craintes. Dans ce moment d’incertitude qui précède une remontée électorale qui révélera une forte implantation communiste dans le monde rural, Renaud Jean use d’une formule dont l’écho traverse aujourd’hui encore les travaux sur ce sujet : les paysans « acculés à une impasse, sont prêts à venir vers nous… ou à aller au fascisme. Je ne sais que penser ». L’énigme, ici, sur laquelle ce propagandiste bute n’est pas tant celle de l’orientation (électorale, militante) de certains paysans que celle de la relation entre « des » agents sociaux et la politique.

Tout l’intérêt du dossier que présente ce numéro, c’est qu’il oblige à poser de front cette question dans la mesure où la relation entre les paysans et le communisme français n’est qu’un cas particulier des relations entre classes populaires et politique, entre profanes et professionnels de la politique. Et Renaud Jean nous met peut-être sur la piste si l’on veut bien entendre ce qu’il dit. « Je ne sais que penser » doit peut-être s’entendre littéralement comme « je ne sais – rien faire d’autre – que penser ». Parce qu’il est du côté de la pensée, comme les militants, cadres et dirigeants du PCF, mais aussi comme les historiens et sociologues du communisme, il n’est pas impossible qu’il ne puisse penser l’impensable pour lui – et pour nous : des formes de politisation qui entretiennent une sorte de rapport d’extériorité aux « rationalisations » politiques, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont « insensées » ni qu’elles ne disposent pas d’un langage propre. Un paysan qui vote communiste, qu’est-ce sinon un paysan auquel parlent les usages de la marque communiste, parfois quasi indépendamment du sens que lui prêtent le parti ou le commentaire électoral ou scientifique ? On ne peut se fier par conséquent aux scores électoraux ni à leur relative permanence. De ce point de vue, c’est sans doute l’idée même de l’implantation du communisme, en milieu rural comme ailleurs, qu’il faut interroger. Ce mot du vocabulaire politico-électoral fut aussi un mot-concept des travaux sur le communisme (Jacques Girault) dont le mobile était de sortir d’une histoire par trop instrumentalisée par le PCF tout en rendant compte de l’importance du phénomène communiste en France. Les métaphores de l’« implantation », comme celles du « fief » ou des « traditions » électorales, ne relèvent-elles pas tout à la fois des fantasmes des anticommunistes, du désir des hommes politiques, des croyances des chercheurs ? Ce sont ces images et les impensés qu’elles véhiculent qu’il importerait de questionner. Le communiste « raciné » comme le « français raciné » sont principalement enracinés chez ceux qui cultivent cette racine.

L’histoire récente de l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est témoigne du fait que la sphère étatico-politique utilise un langage qu’il serait sot pour un non-initié de remettre en question quand l’heure n’est pas venue, mais qui n’engage pas pour autant tout l’être social. Plus encore, sous les différences proclamées, les continuités idéologiques ont rendu possibles des « transitions » d’autant plus pacifiques qu’elles s’opéraient entre soi et soi, la période actuelle mettant simplement des mots sur une partition jouée depuis longtemps3. Mais, avant comme après, on fait parler « l’autre » sans se poser au préalable la question de savoir dans quelle langue il pense ses rapports au monde social. Pierre Bourdieu, on le sait, n’a cessé d’être préoccupé par ces logiques d’entente dans le malentendu, de rencontres « incertaines » entre position et prise de possession, par ces formes d’alliances (électorales ou plus constitutives d’une identité personnelle et sociale) moins fondées sur « l’identité » des alliés que sur des identifications par homologie grosses de différences, de quiproquos, voire d’antagonismes non perçus.

C’est probablement de ce côté-là qu’il faudra reprendre le dossier et ce n’est pas le moindre mérite de ce numéro que d’avoir déblayé les fausses pistes en laissant ouverte une énigme qu’il faut préserver pour qu’elle puisse faire son chemin jusqu’à l’élaboration d’un programme de recherche susceptible d’en rendre compte. C’est ce lieu « énigmatique » qu’il faut investir scientifiquement en allant probablement jusqu’au bout – ou du moins le plus loin possible – des effets de contre-sens que ne cesse de sécréter la disposition scolastique, quelle que soit l’orientation politique qui lui est donnée. Ainsi la marginalité de la question des relations entre paysannerie et communisme ne tiendrait pas tant à la marginalité de la question paysanne dans l’histoire du communisme français et dans les recherches sur ce sujet qu’à un obstacle épistémologique. Si les spécialistes des relations entre communisme et paysans se retrouvent donc, par un étonnant retournement de conjoncture intellectuelle, au cœur de questionnements d’une réelle portée scientifique, c’est précisément parce que ce communisme « à côté » met en évidence, comme malgré lui, les limites de problématiques politiques, historiennes ou sociologiques habitées par une conception terriblement restrictive des multiples dimensions de la politisation.

Notes

1 Lettre de Renaud Jean au secrétariat du PCF, 4 août 1933. Archives de Moscou, RGASPI, 517 1 1488.

2 Lettre de Renaud Jean au secrétariat du PCF, 28 août 1933. Archives de Moscou, RGASPI, 517 1 1488.

3 Cf. sur ce point les pages sans appel que consacre au « national-communisme » A.-M. Thiesse dans La création des identités nationales, Paris, Le Seuil, 1999.

Pour citer cet article

Bernard Pudal, Postface, Études rurales, 171-172 - Les « petites Russies » des campagnes françaises, 2004

http://etudesrurales.revues.org/doc...

C) Renaud Jean, son oeuvre, sa vie (L’Humanité)

AUX Editions de l’Atelier (1) vient de paraître une biographie de Renaud Jean, dirigeant communiste paysan de l’entre-deux-guerres (2). Si le personnage est aujourd’hui un peu oublié (il est mort voilà plus de trente ans, et sa carrière politique nationale s’est arrêtée en 1940), sa biographie vient à point, aussi bien vis-à-vis d’un monde paysan qui s’interroge sur son avenir, que d’un Parti communiste en quête de rénovation. L’ouvrage a deux qualités : il résulte d’un travail de recherche sérieux, qui a profité de l’ouverture des papiers que Jean avait déposés aux archives de Lot-et-Garonne, ainsi que de l’ouverture des archives de l’Internationale communiste. Son auteur est Gérard Belloin, qui connaît l’histoire et les problèmes du mouvement communiste.

L’ouvrage campe bien l’ascension de ce petit paysan intelligent (que le hasard de la convalescence d’une blessure subie en 1914 a jeté dans les bras d’une infirmière agrégée de l’université) au sein de la fédération socialiste, qu’il contribue puissamment à faire basculer en bloc pour l’adhésion à la IIIe Internationale. Par la suite, on suit tous ses efforts pour structurer un mouvement communiste paysan, en s’appuyant sur sa riche expérience de luttes dans le Sud-Ouest, et particulièrement autour de Marmande (métayers du bas Adour, résiniers de la lande, lutte contre les saisies, paiement des impôts en nature). Au débouché de cette action sera évidemment lors du Front populaire la création de l’office du blé, à son initiative. Il est alors président de la commission agricole de la Chambre, puisque le Parti n’a pas jugé bon de participer au gouvernement où un poste de ministre l’attendait vraisemblablement.

Les positions politiques de Jean sont finement suivies. En particulier apparaît ici l’éternel opposant des lignes politiques inspirées par l’IC (Front unique, classe contre classe, notamment) qui font de lui l’incontestable précurseur de la ligne de rassemblement de Front populaire qu’il préconise dès 1933. Jean joue son rôle d’une manière bien à lui. Jamais il ne fondera la moindre fraction, mais il se pose toujours en « mouche du coche », se définissant comme à côté, en marge. Cette attitude tient sans doute à sa formation qui puise dans le XIXe siècle libertaire et quarante-huitard, qui le rend allergique aux pratiques autoritaires de l’IC. Elle tient aussi à son bon sens paysan, qui mêle réalisme et individualisme.

La guerre constitue la grande épreuve pour Jean. Arrêté, emprisonné comme les autres députés communistes, Jean vit très mal le traumatisme que constitue pour lui la signature et les suites du pacte germano-soviétique. Pris entre deux fidélités - à l’URSS et à l’antifascisme -, il fait savoir sa différence. Deux grands textes ponctuent cette période : le premier sur le futur parti dont il rêve qui « tout en ayant des liaisons internationales devra être entièrement solidaire de la communauté française », et un texte du 22 juin 1940, jour de l’armistice, dans lequel Jean prévoit la suite de la guerre avec l’intervention de l’URSS et des USA. Libéré, Jean ne participera pas à la Résistance, ce qui, plus tard, favorisera une certaine mise à l’écart par une direction qui ne lui pardonne pas ses prises de position passées, et ne lui laisse que des responsabilités locales.

A notre avis, l’ouvrage pèche un peu par une vision très « centrale » et très pessimiste de l’oeuvre de Jean, qui ne fut ni « exclu » ni « éliminé », mais qui resta, jusqu’à sa mort, communiste. Cette fidélité à son choix de classe, associée à un rare ensemble de qualités morales et intellectuelles, font de Renaud Jean un militant dont la trajectoire interroge encore le présent. Cette biographie peut y aider.

professeur d’histoire à Nairac (en Lot-et-Garonne).

(1) Les Editions de l’Atelier continuent les Editions ouvrières.

(2) « Renaud Jean, le tribun des paysans », par Gérard Belloin. 336 pages, 125 francs.

D) Renaud Jean (1887-1961) Wikipedia

fut un leader du syndicalisme agricole de l’Entre-deux-guerres, et le premier député communiste issu du monde rural en 1920.

Né à Samazan (près de Marmande, en Lot-et-Garonne) en 1887 dans un milieu paysan modeste - "son père était un petit métayer politiquement engagé au parti radical-socialiste"1 - il s’engage très tôt politiquement, et est élu en 1918 à la tête de la Fédération du Lot-et-Garonne du parti socialiste. Il devient en 1920 le premier député communiste, dans la circonscription de Marmande.

Ayant acquis une solide réputation basée sur son engagement dans des actions militantes, entre autres auprès des résiniers des Landes, mais aussi contre les saisies à l’encontre des paysans, il est surnommé "le Tribun des paysans".

Il fut chargé, de 1920 à 1939, au sein du parti communiste français, de déterminer les relations entre le PCF et le monde paysan : Les dirigeants du PCF ayant surtout assis l’influence du parti sur la classe ouvrière, qui constitue leur socle social et électoral, ils connaissaient moins bien le monde paysan et cherchaient à y acquérir de l’influence.

Renaud Jean s’intéressa donc beaucoup à la question des structures agraires, et à la question de la répartition de la propriété foncière, et fut chargé par le parti de réfléchir à la diffusion d’un communisme agraire, mais ne parvint pas à concilier la doctrine marxiste (et ses conséquences : collectivisation et exploitation en commun des terres, sur le modèle russe, qu’il ne souhaitait pas) et les souhaits des paysans français ancrés dans d’autres revendications et d’autres valeurs, et militant plutôt pour une répartition plus juste de la terre (et en maintenant la propriété privée) et de ses revenus."Authentique animateur d’un communisme “ vert ” ou agraire, Renaud Jean permit donc au jeune PCF de capter toute une génération de paysans qui avaient vu dans la Révolution d’Octobre un avenir plus radieux" atteste l’historien et biographe de Renaud Jean, Max Lagarrigue.2

Critiqué par Trotsky au début des années 1920, pour ses positions non conformes au dogme léniniste (notamment lors de l’élaboration d’un programme communiste paysan, mais français, au congrès de Marseille en 1921), Renaud Jean demeure néanmoins indispensable au PCF en raison de sa compétence sur le monde paysan.

En 1935, dans la perspective des élections législatives de 1936, le PCF adopta ses propositions dans le but d’attirer l’électorat paysan.

Après la victoire du Front populaire, le PCF sur injonction de Staline ne prend pas part au gouvernement de Léon Blum, de sorte que Renaud Jean ne put assurer la direction d’un ministère de l’agriculture pour lequel il était pressenti, mais il fut quand même à l’origine de la création de l’Office du blé, et présida la commission agricole de la Chambre des députés.

La signature du pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, sonne toutefois le glas de sa carrière politique au sein des instances nationales du PCF. Très affecté, en effet, par ce changement radical de la ligne politique de l’URSS et par incidence du PCF, l’ancien poilu de la Grande Guerre, fer de lance des combats antifascistes du Front populaire, refuse, sans toutefois en faire état publiquement, cette alliance avec l’ancien ennemi et la nouvelle ligne anti-impérialiste du Parti."

Comme la majorité des députés communistes à la Chambre, refusant de renier le pacte, il est arrêté et emprisonné dès août 1939. Il refusera au cours de ses nombreuses auditions devant la justice militaire de renier le pacte pour "ne pas donner des armes aux ennemis de toujours du Parti"3 disait-il.

Il choisit de ne pas prendre part, à sa libération, à la Résistance dans laquelle les communistes se sont entre-temps engagés, après l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941, c’est-à-dire l’attaque allemande rompant le pacte germano-soviétique.

Restant toutefois un homme ayant gagné le respect et la sympathie des paysans, grâce à ses qualités intellectuelles et morales, il s’éteint en 1961, étant resté communiste.

Renaud Jean a fait partie de cette génération de députés communistes qui, dans l’entre-deux-guerres, ont permis au PCF d’établir une relation avec le monde paysan. Parmi les sept députés communistes élus en 1936, on trouvait, en plus de lui-même, Auguste Béchard (député d’Alès), André Parsal (député de Sceaux), Waldeck Rochet (député de Nanterre), Jean Duclos (député de Versailles), Henri Pourtalet (député de Cannes), Paul Loubradou (Dordogne), Gustave Saussot (Dordogne) et Marius Vazeilles (député d’Ussel).


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