Que deviennent vos rêves lorsque vous êtes mort ?

mercredi 14 février 2018.
 

L’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux. (Marx)

« Que deviennent vos rêves lorsque vous êtes mort ? » est une question qui confère au mot rêve le sens d’espérance, d’illusion, d’utopie,… Que cette espérance s’applique à ses proches, à ses descendants ou à toute la société, le rêve a alors une connotation sociale. On peut même alors parler de rêve partagé. On peut même alors tout simplement le nommer Avenir..

Mais le rêve considéré comme simple activité onirique du cerveau reste centré sur un individu.

Le fameux ouvrage de Freud « l’interprétation des rêves » publié en 1899 est resté et reste même encore, dans une certaine mesure, une référence pour quiconque s’intéresse à l’analyse et à la nature des rêves.

Freud définit différents outils : contenu latent et contenu manifeste des rêves ; le travail du rêve mettant en œuvre quatre opérations onirique : condensation, déplacement, figuration symbolique, élaboration secondaire. Les concepts d’inconscient, de refoulement du désir… sont aussi utilisés dans l’analyse freudienne des rêves.

Voir le livre ou Wikipédia ici https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27I...

Mais ces analyses sont doublement controversées : d’une part par la psychanalyse elle-même si l’on se réfère à Jung qui conçoit le rêve très différemment (voir par exemple https://www.amanjiwan.fr/2016/02/14...) et par les données scientifiques contemporaines sur l’étude du sommeil.

La démarche de Freud se trouve de toute façon très limitée par son approche purement individuelle et l’approche de Jing, qui prend en compte certes un caractère social des rêves fait appel au concept d’inconscient collectif et d’archétype très controversés du point de vue scientifique.

Le caractère social des rêves est présent dans les sociétés totemistes. On peut citer comme exemple les cultures autochtones amérindiennes. (Voir Wikipédia : l’interprétation des rêves chez les amérindiens https://fr.wikipedia.org/wiki/Inter...).

Dans les sociétés aborigènes d’Australie, le Rêve est le créateur de l’univers.

L’intérêt et l’originalité de l’ouvrage qui vient de paraître :

« l’interprétation sociologique des rêves » est que sa méthode d’analyse est multilatérale. Son auteur Bernard Lahire utilise les apports de la sociologie de l’anthropologie sans renier des apports de la psychanalyse et de la psychologie.

Remarquons néanmoins que l’approche anthropologique du rêve n’est pas nouvelle : voir notre article d’archives en annexe du Monde diplomatique datant de… 39 ans !

France Culture a diffusé des émissions concernant cette publication.

1) Émission « La suite dans les idées » du 13/01/2018

Le rêve, cet obscur objet sociologique

https://www.franceculture.fr/emissi... Intervenant : Bernard Lahire auteur du livre :

L’interprétation sociologique des rêves Éditions La Découverte, 2018

2) Émission « Les chemins de la philosophie » du 26/01/2018 l’interprétation sociologique des rêves

https://www.franceculture.fr/emissi...

Intervenant : Bernard Lahire

Dans une autre émission récente concernant les philosophies de l’Inde, il est aussi question du rêve dans ce que l’on pourrait appeler « psychologie indienne ».

3) Émission « Les chemins de la philosophie » du 31/01/2018 L’œil invisible dans la philosophie indienne

https://www.franceculture.fr/emissi... aux philosophies de l’Inde

Intervenant Marc Ballanfat

auteur du livre : Introduction aux philosophies de l’Inde Ellipses, 2017 e-indienne

Pour une approche neurophysiologique du rêve :

4) Émission « La méthode scientifique » du 13/03/2017

Le rêve, le cauchemar des neurosciences

https://www.franceculture.fr/emissi...

Annexe

1) Les mythes aborigènes ou le temps des rêves

Site tout à fait remarquable : une formidable leçon d’ethnologie et d’écologie.

http://institut-symbiosis.com/2011/...

2) Rêves et pro munitions dans l’hindouisme

http://espacevedique.blogspot.fr/20...

3) Article du Monde diplomatique Anthropologie du rêveur par Yves Florenne

Le Monde diplomatique juin 1979

https://www.monde-diplomatique.fr/1...

Voici que s’ouvre un champ nouveau à l’étude des rêves : le plus vaste, où il n’y avait encore qu’un petit jardin secret. Jusqu’ici, les rêves ont été traités — avec des points de vue divers : psychanalytique, clinique, poétique, etc. — à travers des « cas » ou des privilégiés. Jean et Françoise Duvignaud et J.-P. Corbeau ont entrepris, eux, d’ « entrer dans la région indéfrichée (indéchiffrée) de l’expérience onirique du plus grand nombre », et, par là, de « proposer une anthropologie du rêveur français contemporain » Rien de moins.

Aussi se sont- ils livrés à une enquête de type sociologique, combien patiente et délicate, qui leur a permis de recueillir, pour les traiter en laboratoire, quelque deux mille rêves dont les rêveurs sont classés par catégories socio-professionnelles ; ou extraprofessionnelles : adolescents et retraités. Les « marginaux » ne sont pas recensés à part ; on doit les retrouver dans la « classe » des grands adolescents et dans celle des « atopiques » ; parmi ceux-ci figurent les intellectuels et certains de ces privilégiés qui furent les objets à peu près exclusifs de l’examen des rêves. Ils sont ramenés ici à leur proportion statistique.

Bien entendu, il ne s’agit pas — il ne s’agit jamais — de saisir le rêve insaisissable, mais seulement le récit qui en est fait par le rêveur. Entre ce rêve et ce récit (instructif en lui même, comme le serait d’ailleurs, mais d’autre façon, un rêve inventé de toutes pièces), il y a autant de différence qu’entre la vie vécue du mémorialiste et les mémoires qu’il écrit. Où cesse la « sincérité » , où commence la broderie ou l’oubli involontaire ? Et la censure délibérée ? On sera frappé par le fait que, de tous ces rêves (ceux du moins qui nous sont rapportés), d’hommes et de femmes « quelconques », appartenant à ce qu’on appelle les classes laborieuses, bref, le grand nombre, aucun ne contient la moindre allusion érotique précise (ou bien inconsciente, symbolique). Alors que les cadres, un peu, mais surtout les « atopiques » ; (très notablement, les femmes de cadres), intellectuels, « poètes » au sens large, bref, les rêveurs en quelque sorte professionnels, n’ont garde de censurer l’érotisme onirique ; ils en remettraient plutôt : pour eux — pour elles surtout au contraire des « simples », avoir l’air de gommer la sexualité serait quasi déshonorant.

Le chapitre des ruraux, le plus long, est aussi le plus captivant. Sera t-on surpris que, de tous, ils se soient confiés le plus volontiers, avec le plus d’abondance ? Ce qui répond d’ailleurs à la variété, la richesse de leurs scénarios oniriques. Leur relation avec le rêve serait comparable à celle qu’ils ont longtemps entretenue avec le conte. Chez eux encore, on trouve souvent des rêves prémonitoires (vérifiés). Et aussi la plus grande pudeur (dans le récit). Détournement du désir, jusque dans le rêve ? chez cette femme qui se promène seule parmi des magasins étincelants « pleins de belles choses que j’ai toujours voulues... Une cuisine que j’ai toujours réclamée à mon mari. » Le trait constant est la présence de la mort Mais non pas la mort de l’angoisse, de la destruction familière, amicale présente par les défunts qui reviennent, et dans « image calme d’une translation naturelle » .

Tandis que le trait dominant, chez les employés, c’est la monotonie. Chez les commerçants et artisans (qui se sentent menacés par l’évolution sociale, économique) : le rejet, presque la haine du rêve ; le refus parfois violent d’en parler, d’en entendre parler : « Quelle horreur ! Vous devriez avoir honte ! », s’écrie une bouchère. Ce qui est déjà bien révélateur. A quoi pense-t-elle ? A un « inavouable » banal, commun à tous ceux qui le taisent ? Ou, dans son cas, la profession nourrit-elle les fantasmes : abattoirs clandestins, équarrissages, dépeçages trop privés ?

Chez les chefs d’entreprise, le même refus affecte un mépris supérieur. En substance : « Les rêves, foutaises et fadaises. Je n’ai pas le temps de rêver, moi ! (joue t-il exprès sur le mot « rêver » ?). J’ai mes affaires. » Le pauvre homme ! Pour les « cadres » , le rêve se fait élaboré et distingué. Il oscille souvent entre l’exercice d’une élégante et souveraine domination et l’anxiété : peur, surtout, du déclassement. Mais, ce qui domine, c’est le parfait farniente, voluptueux, luxueux et sans fin : belles filles, plages sauvages, bateaux, piscines, exotisme vague... Des rêves de paradis publicitaires, des édens d’agences de voyages. Autant les rêves des ruraux sont « vrais », autant paraissent « faux » ces rêves d’affiches et de magazines.

La terre onirique la plus inconnue, la plus difficile à aborder, est celle, des ouvriers. Parce que, notent les auteurs, c’est la classe la plus défigurée par l’idéologie, vidée de sa réalité vivante, réduite à une entité symétrique : les « Misérables », ou « le moteur de l’histoire » ; dominés- exploités ou, par personnes interposées, dictateurs de droit divin. Rêveurs d’autant plus intéressants. Et, de l’un d’eux, ce mot qui va loin : « Le rêve est à côté de ce que je suis. »

Avec les « atopiques » l’onirologue retrouve ses clients habituels. Ceux-là plus que les autres, ne rêvent pas comme ils auraient rêvé jadis et naguère ; et ils élaborent leurs rêves (les femmes surtout) en les rapportant. Car leurs rêves sont, le gibier de la. psychanalyse, mais — et cela donne à... rêver — la psychanalyse engendre, fabrique, élève, oriente ce gibier-là. Qu’en est-il, qu’en sera-t-il de plus en plus, d’un inconscient trop conscient ?

Le livre est à deux versants. Nous venons de découvrir la société dans les rêves. Les auteurs vont se demander maintenant « ce que la société cherche à travers les rêves des individus ». La réponse passe par les recherches fécondes de Jean Duvignaud sur d’autres thèmes de l’imaginaire : la société poursuit sa propre durée en conjurant par le rêve, en tout individu, l’instance naturelle de la mort.

Cette première écoute du « langage perdu » des hommes et les femmes « quelconques » révèle quelque chose de tout à fait surprenant : la vie quotidienne et ses tracas sont presque absents des rêves ; et plus totalement encore le flux revendicatif et protestataire, la politique, l’idéologie, la morale, le péché, Dieu. Ce qui s’y manifeste avec une grande force est un « hédonisme sans anxiété ni culpabilité ». L’homme, dans le rêveur, revendique et proteste autrement, au-delà : contre l’Etat et l’état des choses. Jeu libérateur, le rêve non seulement rêve une liberté, mais la projette.

A la dernière page, on nous rappelle la colombe de Kant, rêvant (éveillée) comme elle volerait mieux si elle, était libérée de la pesanteur. Illusion, dit Kant : elle tomberait dans le vide. Faux. Le philosophe ignore ce que sait un enfant : dans le vide, tout le monde tombe du même poids, le plomb et la plume. Au contraire, sans pesanteur tout le monde s’envole. Et la colombe, pas mieux que tout le monde. Mais on parle toujours du « trou » des rêves, de la chute du rêveur ; presque jamais de l’apesanteur du rêve où le rêveur plane. Et voilà justement ce qu’il rêve : échapper par le haut, vers une « utopie » qui n’est pas qu’un « rêve » et peut se nommer avenir..

Hervé Debonrivage


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