1968 2018, le requiem ou une renaissance  ?

samedi 18 août 2018.
 

par Boris Grésillon Universitaire

Tandis que, à l’occasion de son cinquantenaire, Mai 68 s’apprête à entrer au panthéon mémoriel français, ses valeurs et ses slogans étant canonisés, que sont devenues, cinquante ans plus tard, les principales revendications du mouvement  ? Elles ont été dévoyées, perverties, voire piétinées. L’anti-autoritarisme et la remise en cause de l’ordre établi  ? On assiste aujourd’hui au contraire à un retour de l’autorité marqué entre autres par un État policier que l’état d’urgence a doté de pouvoirs de surveillance et de répression exorbitants, précisément ce contre quoi se battaient les soixante-huitards. L’anticapitalisme et l’aspiration à une société plus égalitaire  ? Le capitalisme sauvage prospère jusque dans les anciens bastions du communisme (Chine et Russie) et les inégalités sociales n’ont jamais été aussi élevées, même dans les pays dits développés qui auraient pourtant les moyens de les réduire. L’anti-impérialisme incarné par les États-Unis  ? L’impérialisme américain a triomphé, charriant avec lui les valeurs d’hyper-individualisme, de néolibéralisme et de consumérisme. Quant à la guerre, elle est présente sur presque tous les continents, et les ventes d’armes prospèrent. On remarquera au passage que le fameux slogan «  Faites l’amour, pas la guerre  » s’est inversé. En 2018, on n’a jamais autant fait la guerre et aussi peu l’amour – toutes les études médicales l’attestent. Faut-il y voir un lien de cause à effet  ?

Mai 68 était aussi un mouvement antitechnocratique, anti-élitiste et antibureaucratique. Or, la bureaucratie n’a pas disparu et la France est régie par un gouvernement de «  technos  », d’experts et de conseillers issus pour la plupart du moule intangible de l’ENA. Mai 68 fut évidemment un puissant mouvement social débouchant sur les accords de Grenelle. Cinquante ans plus tard, la loi travail de l’ex-ministre El Khomri puis le détricotage du Code du travail enterrent définitivement les avancées sociales de juin 1968. Mai 68 fut, enfin, un mouvement politique et culturel libertaire charriant avec lui de puissantes revendications, qu’elles soient féministes, écologistes, éducatives. Qu’il est triste de constater que, malgré les avancées du féminisme, il a fallu attendre l’affaire Weinstein pour que la parole des femmes harcelées, maltraitées, violées commence à se libérer. L’écologie, quant à elle, progresse dans les esprits, mais les accords de Paris de 2015 ne seront pas respectés et la planète n’a jamais été aussi polluée. Enfin, l’utopie de l’éducation anticonformiste a été rattrapée par la réalité d’une éducation normée où l’évaluation est reine.

Bref, comme souvent dans l’histoire, à la formidable action de 1968 a succédé une formidable réaction, et force est de constater que notre époque est profondément, tristement réactionnaire. Le mot d’ordre de 1968 était la «  révolution  ». Aujourd’hui, personne ou presque ne veut faire la révolution. Les «  alter  » (natifs, mondialistes, etc.) ont remplacé les «  anti  », c’est une évolution majeure. Mais, c’est sans doute là que réside paradoxalement le principal héritage de 1968, dans ces mouvements locaux, qu’ils s’intitulent zadistes, indignés ou Nuit debout. Ces éveilleurs de conscience, activistes et autres lanceurs d’alerte portent, parfois inconsciemment, les espoirs d’une génération qui se sent orpheline de l’esprit de 1968. Mais, pour que le monde change (un peu), il faudra bien que la convergence des luttes, éclatées et localisées, s’opère… comme elle s’était opérée en 1968 entre étudiants et travailleurs.


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