Henri Langlois et le cinéma, héros de février 1968

lundi 19 août 2019.
 

Le 9 février 1968, Henri Langlois, fondateur et directeur de la Cinémathèque est licencié par le ministère de la culture. Une énorme mobilisation va obliger le gouvernement à le réintégrer le 22 avril. On ne peut se faire une idée du climat politique, social et culturel de l’avant-mai 68 en France sans cette part d’histoire.

1) Le cinéma, au coeur d’une évolution culturelle de la société

En 1960, l’Aveyron sort à peine d’un millénaire et demi de domination idéologique cléricale particulièrement hostile à la culture. L’Union Catholique, principal quotidien départemental entre 1890 et 1944, émanait de l’évêché et pourfendait fréquemment les initiatives artistiques. En milieu rural, beaucoup de salles de cinéma appartiennent à l’association créée par l’Eglise "Cinéma pour tous" ; les films sont sélectionnés et le moindre baiser souvent caché en obstruant le projecteur au moment fatidique.

Quiconque participe aux activités de cinéma, de théâtre, de poésie se trouve lié généralement à un réseau politiquement marqué à gauche. La célèbre Cinémathèque date de 1936.

A l’époque, le cinéma était moins commercial qu’aujourd’hui. Sur une ville comme Rodez, le ciné-club organise chaque mois une séance film-débat qui rassemble un public passionné, connaisseur et assez politisé. Pour autant qu’il m’en souvienne, Jean Malié et Jean Digot par exemple y étaient très actifs. Existaient aussi de petits ciné-clubs, par exemple dans les établissements scolaires. Pendant la lutte pour défendre Henri Langlois, je me rappelle la venue dans notre local du "Pavé" des animateurs de l’excellent ciné-club du lycée Monteil ( Rivière, Rouvellat...).

Sur le département, nous entretenions avec plaisir le souvenir de Jean Vigo, ancien élève à Millau.

Dès le début des années 60, de grands films marquent la jeunesse de leur empreinte : Spartacus (1961), Divorce à l’italienne, Le repos du guerrier (1962), Mourir à Madrid, Main basse sur la ville (1963). Quelques productions télévisées jouent également un rôle important comme La caméra explore le temps, 39 épisodes dont le titre des derniers explique l’interruption en 1966 : Danton, Robespierre, L’Inquisition.

La révolution initiée par la "nouvelle vague" Chabrol, Godard, Rohmer, Truffaut, Rivette, Astruc, Resnais... fait partie de la rupture des années 60. Les intellectuels français sont réputés au niveau international : Sartre, Lévi-Strauss, Braudel, Barthes, Lacan, Foucault, Derrida et autres Bourdieu.

En matière de culture, les années 60 sont également marquées par l’activité du ministre André Malraux. Il lance de grands projets comme les Maisons de la Culture mais ses moyens financiers sont minimes (0,43% du budget nationale) et essentiellement utilisés pour la rénovation des monuments historiques. La censure opérée par le gaullisme, en particulier à la télévision, suscite une guerrilla permanente des milieux culturels. Sur quels sujets agit cette censure ? « les offenses au chef de l’Etat, au gouvernement, aux institutions publiques, la mise en cause des « pays amis » dans les sujets de politique étrangère, la place « trop favorable » des partis politiques d’opposition, le compte rendu trop « zélé » des conflits sociaux, l’évocation d’épisodes douloureux du passé récent (guerre d’Algérie, collaboration), la présence de sujets offensant la morale et les bonnes mœurs" (La censure en France 1997, Complexe).

2) L’éviction de Langlois : réaction du journal Le Monde

Le 9 février 1968, Henri Langlois est donc évincé de la Cinémathèque. Le gouvernement gaulliste veut ainsi faire plaisir à quelques réactionnaires ; il ne se doute pas des réactions qu’il va ainsi déclencher.

L’article signé Jean de Baronchelli dans Le Monde (la qualité de ce journal et son autonomie vis à vis des puissances de l’argent, était bien supérieure à aujourd’hui), daté du 11 février, donne le ton :

" Henri Langlois que l’on vient de chasser à 54 ans de chez lui, était beaucoup plus que le directeur de la cinémathèque : il était la Cinémathèque. Il était son âme, son coeur et son sang...

" La somme de films et de documents que, depuis la fondation de la Cinémathèque, par ses seuls efforts, Langlois a sauvés de la destruction, est inimaginable. Mais il se trouve que ce collectionneur boulimique est également le plus fin, le plus délicat, le plus averti des cinéphiles et qu’il jouait auprès des jeunes réalisateurs un rôle unique de mentor, de propagateur d’énergie et de passion.

" Dans les milieux cinématographiques du monde entier, langlois était une sorte de personnage de légende. On nous l’enviait, on nous l’enviera toujours... Or, c’est ce personnage de légende qui est remercié aujourd’hui par décision gouvernementale sous prétexte qu’il est plus poète que bon administrateur et que sa conception de l’ordre n’est pas au goût des fonctionnaires.

" On ne peut être que consterné par une telle décision. Elle témoigne d’un manque total de reconnaissance pour un homme qui a consacré sa vie à une oeuvre qui est sa chair... Ce ne sont ni les bons comptables, ni les bons gérants qui manquent en France. Mais il n’y a qu’un Henri Langlois. Allons-nous admettre qu’on nous le prenne ?

à suivre


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