1er août 1942 : l’héroïque manifestation de femmes Rue Daguerre à Paris

vendredi 4 août 2017.
 

- Résistance . À l’occasion de l’anniversaire de la manifestation de la rue Daguerre sous l’occupation allemande, le 1er août 1942, rencontre avec Lise London organisatrice de ce rassemblement.
- « On voulait montrer que nous n’avions pas peur »

Quel était votre travail au sein de la Résistance avant la grande manifestation de la rue Daguerre ?

Lise London. J’étais membre de la direction du Mouvement des femmes patriotes de la région Ile-de-France aux côtés de Claudine Chaumat. Nous avions pour mission de préparer les femmes à la résistance, en nous appuyant sur celles déjà membres du Parti communiste et sur des sympathisantes. Le but était de s’appuyer sur les difficultés journalières de ces femmes pour les atteindre et leur parler. On essayait d’obtenir une distribution de charbon ou de pain. On faisait aussi un travail important dans les queues. C’étaient des lieux où les femmes se parlaient entre elles. Nous n’avons jamais eu d’arrestations.

En plus de ce travail d’approche dans les queues, on se préoccupait beaucoup des lettres pour les prisonniers de guerre. On demandait aux femmes d’aller les visiter ou de réclamer le retour de leur mari des stalags (camps pour les soldats et sous-officiers - NDLR) ou des Oflags (camps pour officiers - NDLR). C’était un bon moyen pour les localiser. Pour approcher les femmes de prisonniers de guerre, on s’était procuré des adresses grâce aux camarades qui travaillaient dans les mairies anciennement socialistes ou communistes. Notre travail consistait essentiellement à avoir des liaisons avec les femmes, notamment par le biais d’un petit journal que l’on collait. On écrivait des articles sur les problèmes spécifiques aux villes, à Ivry, à Vitry ou à Villejuif...

Quand avez-vous commencé à réfléchir à l’organisation d’une manifestation plus ample ?

Lise London. Dès 1940, nous organisions de petites manifestations dans les marchés. Mais l’action de la rue de Buci a précipité les choses. Dans cette rue, il y avait des entrepôts avec une accumulation de denrées censées partir au front pour nourrir les soldats allemands. Il y avait un groupe de femmes communistes qui avait décidé de mener une action devant ces entrepôts le 31 mai 1942 pour prendre les provisions. Il y avait deux ou trois gars des FTP-MOI (Francs-tireurs partisans de la main-d’oeuvre immigrée) pour les soutenir. Ça a foiré. Elles ont été arrêtées. Les gars ont été fusillés le lendemain même. Et celles qui avaient pris la parole ont été condamnées aux travaux forcés à perpétuité.

C’est en partie cet événement qui nous a déterminées à organiser une manifestation beaucoup plus grande, pour montrer que nous n’avions pas peur. Car, jusqu’alors, nous n’avions pas eu d’arrestations et les femmes se joignaient à nous avec plaisir. Sauf que lors de la manifestation de la rue Daguerre, nous n’avions pas l’intention de prendre des aliments. Moi, j’étais opposée à cette façon de faire parce que ceux qui ne connaissaient pas les problèmes pouvaient croire qu’il s’agissait de vol. C’était donner une mauvaise image. Moi, j’ai toujours pensé qu’il fallait donner confiance aux femmes pour qu’elles aient envie de s’engager avec nous.

Pourquoi avez-vous choisi la rue Daguerre pour faire votre manifestation ?

Lise London. C’était un lieu très passant où il y avait beaucoup de monde, en particulier le samedi matin. Tout au long de l’avenue d’Orléans, il y avait de nombreux magasins. Les gens venaient pour essayer d’acheter un petit quelque chose à manger. Il y avait aussi le plus grand magasin de l’époque, Félix Potin. On voulait montrer que la répression ne viendrait pas à bout de la Résistance. Et c’est ce qui est arrivé ! Cette manifestation de la rue Daguerre est devenue un symbole.

Comment s’est-elle déroulée ?

Lise London. Nous espérions la participation de plusieurs centaines de femmes. Nous avions averti tous nos comités féminins de la région parisienne une quinzaine de jours auparavant. Chacune devait garder un silence absolu sur cette préparation. Nous avions aussi des modèles de tracts que nous diffusions clandestinement. Nous avions tout de même pris nos précautions en avertissant le Parti, qui nous avait envoyé deux groupes de FTP pour nous couvrir. Ni la police française ni les Allemands n’ont su qu’une manifestation se préparait à cet endroit-là. C’était remarquable !

Dans l’Humanité clandestine, un petit article fait état de cette manifestation de la rue Daguerre en signalant que des échanges de tirs avaient eu lieu et qu’un soldat allemand avait été abattu. Vous souvenez-vous de cette scène ?

Lise London. Oui effectivement. Alors que je m’adressais aux femmes, il y a un soldat allemand qui a sorti son arme en la pointant sur moi. À ce moment-là un copain lui a tiré dans les jambes. Ce copain des FTP, qui n’était pas prévu ce jour-là, était quand même venu à la manifestation. C’est lui qui, il y a quelques années, m’a raconté qu’il avait tiré sur l’Allemand. Après, la foule s’est dispersée et il y a eu une fusillade entre la police française et les FTP. Il y a eu quelques blessés et un civil, mort, peut-être un camarade à nous. Ce qui me frappe, c’est que dans les procès de ceux qui ont été cueillis par la police, tous ont dit que j’avais uniquement pris la parole sans révéler le reste de mes activités clandestines. Personne n’a été arrêté à cette manifestation. Mon arrestation et celle de mon mari ne sont intervenues que quelques jours plus tard, le 12 août.

Source : http://www.humanite.fr/2007-08-01_T...

(1) La Mégère de la rue Daguerre, Seuil, 1995.


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