En Italie, PEPONE VOTE DON CAMILLO. Face à la gauche qui s’engloutit elle-même, la résistance commence à s’organiser ! (Jean-Luc Mélenchon, 2007)

vendredi 26 mai 2017.
 

Quelle mouche pique France 2 ? Un reportage sur la Grande Bretagne qui montre des gens en train de faire la queue pour s’inscrire chez le dentiste, des mamies qui s’arrachent les dents elles mêmes, et juste à côté des dentistes pour riches où tout va bien ! Gauchistes ! Et juste après ça un reportage sur l’élection de Veltroni à la tête du « Parti Démocrate italien », la gauche parait-il, suivi d’une interminable séquence sur un amuseur public qui agite des foules italiennes hostiles aux partis et aux élus menteurs ou corrompus... Gauchistes ! Un instant pourtant, j’ai cru être revenu dans un monde normal sans auto censure, ni moutonnisme médiatique. La Grande Bretagne n’y serait plus seulement le paradis des yuppies mais l’enfer du grand nombre ! Les bacchanales centristes de la gauche en peau de nouille italienne ne sont pas seulement l’extase des modernisateurs mais une déchéance honteuse.

Chers lecteurs, avec Veltroni, le monde de la gauche européenne est devenu juste un peu plus trompeur et vulgaire. « Ce candidat libéral en économie et consensuel en politique n’a pas craint d’aborder des thèmes tabous à gauche comme la sécurité, l’immigration ou la richesse » nous prévient la dépêche de l’AFP. Il « n’a pas craint » ! Quel courage ! Quelle audace ! Tout est dit avec cette phrase dans la novlangue du « ministère de la vérité » qu’avait imaginé Orwell et que nous savons tous décoder. Le nouveau point de décadence atteint par les anciens communistes italiens repeints en centristes est plus bas que le précédent. « Il est important de comprendre que les réponses ne peuvent plus être enfermées dans l’identité socialiste, il faut apporter des réponses non idéologiques aux problèmes d’aujourd’hui. », proclame-t-il. Noooon ! Serrons les dents à cette musique bien connue et voyons de plus près.

Le « bonisme », maladie sénile de la social démocratie

Monsieur Veltroni a été élu par des passants dans la rue qui acceptaient de donner 9 euros pour voter. Lui-même ne s’est pas risqué à dire un mot de programme et pas un reportage ne cite une seule de ses idées à propos de ce qui serait bien pour les Italiens. Mais dans la collection de phrases toutes faites qu’il a débité on reconnaît les grands classiques de l’orientation « démocrate » dont j’ai décrit dans mon livre les origines et les poncifs. Celui là les enfile comme des perles chaque fois que surgit un micro. « La politique est au service du bonheur des citoyens », « La sécurité n’est ni de gauche ni de droite » ou encore « Il faut passion et raison, idéalisme et pragmatisme ». Extraits de films ou images d’archives sont convoqués pour ses réunions publiques et servent de références symboliques sans aucun soucis de cohérence : Charlie Chaplin dans « Le dictateur », la chute du mur de Berlin, Sacco et Vanzetti, Gandhi, Robert Kennedy et ainsi de suite dans les poncifs, projetés sur des écrans vidéo géants, dégoulinant de bons sentiments. Justement c’est ça la ligne : le « bonisme » version transalpine en guimauve de « l’ordre juste ». « Le Point » (19 juillet) observe une réaction : « Habitué aux discours plus âpres et combatifs des grands leaders communistes, le vieux militant laisse échapper, dubitatif : « J’ai cru qu’il allait aussi nous coller Bambi ! » Veltroni serait plutôt une émule de Pinocchio l’homme de bois qui voulait oublier son fabricant et qui aurait tellement voulu être un centriste comme les autres. Ou bien de Peter Pan, l’éternel jeune sans passé. Au prix de quels bobards !

VELTRONI PINNOCHIO

« Je n’ai jamais été idéologiquement communiste », déclare-t-il au « Monde ». Mais comment donc ! Bien sur ! Juste conseiller communal communiste de Rome à 21 ans, député communiste à 32, membre du comité central du Parti Communiste à 33, directeur de L’Unità, le journal du parti communiste, à 37. Pendant tout ce temps, comme Ségolène Royal à propos des trente cinq heures ou du Smic a 1500 euros, Walter ne croyait pas à ce qu’il disait. On comprend mieux pourquoi sous sa direction le quotidien fondé par Antonio Gramsci a fait ses choux gras des transgressions qui sont le pain quotidien des démocrates enquistés sous la peau accueillante des meilleurs emballages de gauche.

Avec lui, L’Unità offrait des figurines de footballeurs pour les collectionneurs et même des extraits de la Bible et ... les Evangiles eux-mêmes. On devine qui cela transfigure de joie chez nous. Au « Nouvel Observateur » (27 septembre) le champagne est sorti : « Dans son discours d’investiture du 27 juin, le premier magistrat de la Ville éternelle a produit un petit chef-d’œuvre de sérieux, de sobriété et de pragmatisme. « Libéralisme, communisme, les grandes utopies sont mortes... » Message à l’intention des forces de progrès : « Même la gauche et les syndicats peuvent être corporatistes et conservateurs. » Waaa ! Génial ! Attendez, encore une idée incroyable : « le Parti démocrate italien sera comme les démocrates américains et le Labour anglais ». Nouveau, non ?

Et aussi une pensée très profonde et pleine de compréhension du concret de proximité sans langue de bois, ni tabou : « « le keynésianisme a été avec la social-démocratie suédoise la meilleure forme de gouvernement expérimentée dans les sociétés occidentales avancées. » C’est fort ! C’est neuf ! On se demande quels genres de crétins peuplent la Suède pour avoir renvoyé ce pic avancé de civilisation à son niveau électoral le plus bas de son histoire il ya quelques mois.

Avec ça, Weltroni est branché comme personne et pas sectaire. Il approuve « l’ouverture » de Sarkozy, assiste à la messe à la gloire du chef de l’Opus Dei, visite le Pape régulièrement et s’en vante, et propose à l’épouse de Berlusconi de rejoindre le parti Démocrate. Le récit de cette trouvaille je vous le livre comme je l’ai lu dans « Le Point » du 11 octobre : « Le coup de foudre a eu lieu durant une réception à la mairie de la Ville éternelle. Entre deux petits-fours et un coucher de soleil sur les ruines du Forum romain, Weltroni avait noté « l’indépendance d’esprit et la curiosité culturelle » de l’épouse du Cavaliere. Bref, « une personne rare qui pourrait contribuer au Parti démocrate ». Mais s’il comptait semer la zizanie à droite, Walter Veltroni s’est trompé. Car ce sont les femmes de gauche qui ont accusé le coup et un chœur s’est élevé contre cette « initiative machiste, futile et de mauvais goût ». La principale intéressée a donc décliné l’invitation. « Je suis la femme du leader de l’opposition, il existe des frontières qui ne peuvent être franchies. » Cette femme n’est visiblement pas digne d’être dans le parti de monsieur Veltroni vu comme elle ne comprend rien à l’art de cracher dans la soupe !

La traduction en italien du programme démocrate

Comme d’habitude avec ce genre de personnage le programme existe quand même. Ecrit en tout petit, au fil des notes de bas de page des journaux people, au débotté d’une interview et ainsi de suite. Ce n’est jamais cela qui est mis en avant ni en débat, évidemment. Comme ailleurs, les feux de la rampe courent sur les sondages, les petites phrases et les diversions. N’empêche que l’on peut récapituler.

C’est du Classique « démocrate » exactement comme je l’ai décrit dans mon livre « En quête de gauche ». Laurent Maffeis en a fait la recension pour « A Gauche », l’hebdomadaire de PRS à paraitre cette semaine :

• L’obsession de la dette et de la rigueur : Veltroni propose de dégonfler radicalement la dette publique italienne en multipliant les privatisations de services publics (l’électricien ENEL et le gazier ENI) et même la vente du patrimoine immobilier direct de l’Etat, y compris les casernes.

• Les baisses d’impôts et le « parti du business » : Weltroni s’est dit séduit par l’idée de TVA sociale, chère à Sarkozy. Et il a pesé pour obtenir du gouvernement Prodi la baisse de 5 points de l’impôt sur les sociétés, saluée par Luca Cordero di Montezemolo, le président de la Confindustria, le MEDEF italien. Comme Blair et Clinton, Weltroni assume d’ailleurs complètement cette proximité avec le patronat au point d’avoir choisi de lancer sa candidature le 28 juin au Lingotto, le bâtiment vedette de Fiat à Turin, devant un parterre qui mélangeait personnalités économiques et politiques.

• La flexibilité pour les salariés : Weltroni s’est prononcé en faveur d’un contrat unique de travail. Sous couvert d’être à durée indéterminée, ce contrat conduirait à allonger la période d’essai et à permettre de contourner pendant trois ans l’actuel statut protecteur des salariés que même Berlusconi n’était pas arrivé à complètement démonter.

• Le renforcement de l’exécutif et la bipolarisation : sur le modèle anglo-saxon Weltroni souhaite renforcer l’exécutif au détriment du Parlement en permettant par exemple au 1er ministre de changer ses ministres sans en référer au Parlement ce qui est aujourd’hui impossible en Italie. Il propose surtout d’abandonner le vote à la proportionnelle pour décapiter le paysage politique à gauche et notamment éliminer l’autre gauche du Parlement.

Pepone vote Don Camillo

On se souvient que j’ai pointé dans mon livre l’abondance des références au sentiment religieux dans le nouveau vocabulaire « Démocrate ». Les Italiens n’échappent pas à la règle et contrairement à ce que croient quelques esprits simples, ce n’est pas du tout une tradition de la gauche italienne. Weltroni se coule facilement dans le nouveau moule. Il ne cache pas son hostilité à la tradition laïque d’une large partie de la gauche italienne. Reçu par le pape en audience privée et le faisant savoir bruyamment, il s’affiche aussi régulièrement aux côtés des plus hauts responsables de l’Opus Dei. Le 22 septembre 2005 il crée le scandale à gauche en se rendant au Cinquantenaire du sacerdoce de l’intégriste Javier Eschevarria Rodriguez, le dirigeant actuel de l’Opus Dei au niveau mondial. Tout cela doit davantage au calcul politique qu’à la foi personnelle.

L’ex-social démocrate, ex-communiste, Fasino explique dans « le Monde » la volonté d’ancrage catholique du nouveau parti démocrate. Il s’agirait de prendre en compte « la constante italienne du catholicisme en politique ». Le souci à ce sujet est exclusivement politicien. « Depuis qu’il n’y a plus de parti catholique, la tentation est récurrente de greffer sur le monde catholique une politique de droite. Le Parti démocrate est aussi la réponse à ce problème : maintenir le monde catholique dans le camp progressiste ». La fameuse triangulation, appliquée au fond de la doctrine !

Et il ajoute la série des refrains bien connus : « Le vieux schéma tripolaire droite, centre, gauche, l’un cherchant à gagner contre les deux autres, ne fonctionne plus. » Et cela non pour développer l’idée socialiste mais l’inverse : « La gauche doit être capable de parler au centre et de le représenter. » On a bien lu : le représenter ! On devine la signature dont se réclame cette traite sur une identité politique aussi confuse : « Le parti qui guide le front progressiste doit toujours être un grande formation de centre gauche. C’est ce qu’ont fait Tony Blair avec le Parti travailliste et Gerhard Schröder avec le SPD ».

Une résistance à gauche

Certes cette note est déjà bien longue. Mais je ne veux pas la laisser sur l’impression déprimante de ces dernières lignes dont on connaît trop bien la conséquence. Je dois donc évoquer la résistance à gauche face à cette incroyable plongée dans le néant centriste de la gauche italienne, hier modèle de cohérence et d’organisation, aujourd’hui caricature d’opportunisme sans principe. Incapables de s’unir dans les congrès de leur ancienne organisation, les courants de gauche de l’ancien parti social démocrate DS s’efforcent à présent de survivre face à la débâcle que leur division a facilitée (suivez mon regard).

Le « Correntonne » dirigé par le tandem Mussi/Berlinguer qui représentait 15 % des militants au congrès de DS de 2005 a ainsi convergé avec Cesare Salvi (dont la motion avait fait 5 %). Ensemble ils forment une nouvelle organisation provisoire appelée « Gauche démocratique - Pour le socialisme européen ». Avec 21 députés ils ont créé leur propre groupe parlementaire et comptent 12 sénateurs, 4 députés européens et 4 membres du gouvernement (dont Fabio Mussi, le ministre de l’Université). Menacés d’être engloutis avec toute l’autre gauche italienne face au nouveau parti démocrate, ils entendent les appels de Rifondazione Communista. Il s’agirait de fonder une nouvelle force politique qui regroupe avec eux les 2 partis communistes actuels (Refondazione et le PDCI), et les Verts. Ils multiplient donc les initiatives communes. Ainsi le 10 octobre dernier à Bruxelles les députés européens des quatre partis ont tenu une réunion publique commune. Il y a aussi en discussion un projet de fusion des 4 principaux médias de l’autre gauche (Il manifesto et Liberazione proche de Rifondazione, Aprile proche des socialistes et Rinascita proche du PDCI). C’est déjà pas mal. Mais c’est encore bien peu.


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