2 octobre 1968 au Mexique : les mitrailleuses fauchent 6000 étudiants et lycéens

vendredi 6 octobre 2017.
 

Parmi les pays où le mouvement de 1968 fut extraordinaire par sa massivité et par ses aspirations émancipatrices, figure le Mexique. Les Etats Unis et leurs sbires locaux ne pouvaient tolérer une telle espérance humaniste et socialiste si près du Texas ; aussi, les mitrailleuses répondirent le 2 octobre aux assemblées générales des lycéens et étudiants. Nous n’oublierons jamais et transmettrons le message contre de tels Salauds !

A) La nuit silencieuse de Tlatelolco

Le 2 octobre 1968, des centaines de manifestants étaient massacrés sur la place de Tlatelolco, à Mexico. Un événement longtemps passé sous silence. Et pour cause, un rapport datant de 1975 révèle que la CIA et le FBI étaient impliqués…

« Ils sont beaucoup. Ils viennent à pied, le sourire aux lèvres […] Des jeunes étudiants et étudiantes qui, bras dessus bras dessous, vont à la manifestation avec la même joie que quand ils allaient à la foire il y a quelques jours à peine. » Les premières phrases de La Noche de Tlatelolco d’ Elena Poniatowska résonnent comme un chant d’allégresse. Un chant à la gloire de cette jeunesse volontaire version années 60 qui, un peu partout dans le monde, a marqué l’Histoire avec ce qui lui passait par la main. Mais l’Histoire, au Mexique, a pris un autre cours.

C’était le 2 octobre 1968, dix jours avant les Jeux Olympiques de Mexico. La ville avait connu deux mois de manifestations estudiantines, toutes sévèrement réprimées, mais ô combien mobilisatrices : 180000 manifestants s’étaient rassemblés au plus fort du mouvement. A l’époque on protestait pour tout et son contraire ; on voulait plus de liberté, plus de reconnaissance et, comble d’ironie, on voulait que prenne fin la répression policière. Nobles causes pour un pays dont l’Histoire est jalonnée de long en large de dictatures et d’exterminations. Nobles causes. Sauf que…

Bruits de blindés

Sauf qu’à l’époque le président s’appelait Gustavo Diaz Ordaz, un homme rigide et peu enclin aux atermoiements. Un homme dont l’expression faciale était hermétiquement dissimulée sous deux culs-de-bouteille opaques. Un homme du PRI (Partido Revolucionario Institucional), un parti resté au pouvoir de 1929 à 2000, le temps d’apporter au Mexique un visage dont il ne se débarrassera jamais vraiment : exécutions sommaires, disparitions mystérieuses et faits de corruption dont la liste serait trop longue à dresser. Autant dire que Diaz Ordaz, comme son parti, n’était pas du genre à apprécier la contradiction.

Et c’est ainsi que, ce 2 octobre 1968, sur la Place des Trois Cultures, ou Place Tlatelolco, les vrombissements des blindés se sont mêlés aux voix des manifestants, de loin d’abord, puis de très près soudain. Alors les détonations de mitraillettes tirant en l’air ont couvert les bruits des godillots usés des étudiants. Trois bataillons de l’armée ont encerclé la foule, qui ne s’est pas arrêtée de clamer ses slogans pour autant. Alors les agents infiltrés, en civil, ont fait ce qu’ils avaient à faire. Diana Rivera avait quinze ans à l’époque des faits. Elle était présente à Tlatelolco le 2 octobre 1968. Dans une interview accordée à la revue mexicaine De Verdad, elle raconte : « Les soldats ont bloqué la zone et nous sommes restés derrière les tanks. Des jeunes gens qui fuyaient nous ont dit : « Ils sont en train de tuer tout le monde. » On pouvait entendre les coups de feu et sentir la poudre. » A ce moment, raconte-t-elle, l’on croyait encore que les tirs étaient ciblés sur les leaders politiques. C’est en apprenant que son jeune frère de 15 ans était lui aussi tombé sous les balles de l’armée que Diana a compris la gravité des événements.

D’ailleurs, les « événements », c’est ainsi qu’on a surnommé ce qui s’est passé ce jour-là, comme on parlait d’ « événements » en Algérie pour ne pas évoquer la guerre. Amour de l’euphémisme. Pendant longtemps, aucune image de la tuerie n’a filtré. Il faut dire que le gouvernement Diaz Ordaz faisait en sorte que Tlatelolco soit passé sous silence, comme un secret honteux qu’on voudrait oublier au plus vite. « La peur de la répression était telle que même les familles de victimes se sont tues », raconte la journaliste Beatriz Muñoz.

Photos compromettantes

Mais les secrets sont faits pour être ébruités. D’abord un chiffre a été annoncé par le Comité National de Grève : 500 morts ; puis un autre : 6000 disparus. Alors, en 1976, dans un débat filmé, Diaz Ordaz a évoqué la légitime défense. « Des étudiants ont ouvert le feu sur les soldats et sur leurs propres compagnons. L’armée n’a fait que riposter », a-t-il déclaré.

Mais en l’an 2000, le parti d’opposition, le PAN, a gagné les élections. Alors, les archives de la police sont apparues au grand jour. Des photos en particulier, sur lesquelles apparaissent soldats et policiers près de tas de cadavres ou de jeunes gens nus, le visage en sang, alignés contre un mur. Des vidéos aussi, pour la plupart tournées par les riverains de la Place des Trois Cultures. On y voit le début de la manifestation et l’arrivée de policiers en civil tirant au hasard sur la foule, rapidement rejoints par les trois bataillons de l’armée évoqués plus haut. Ces images seront rassemblées en un documentaire : Tlatelolco, la claves de la massacre.

Les clés du massacre, justement. Pour comprendre la portée politique des événements de Tlatelolco, il faut se pencher méticuleusement sur les archives de l’époque. Un travail qu’ont su produire journalistes et documentalistes chevronnés. Il n’en fallait pas moins. Avec un peu d’attention, ils ont découvert que Diaz Ordaz ne travaillait pas seul. Comme souvent dans l’Histoire du Mexique, le voisin du nord était intervenu. La revue mexicaine Excelsior a publié il y a peu les conclusions d’un rapport de la CIA daté de 1975, selon lequel Diaz Ordaz travaillait de concert avec les services secrets américains depuis le début de son mandat. Selon la même source, la CIA envoyait des rapports tous les jours à Diaz Ordaz en vue de l’élimination pure et simple des leaders révolutionnaires.

Autre découverte d’Excelsior : la participation directe de la CIA et du FBI dans la répression de 1968. Extrait : « En 1968, l’activité terroriste du FBI s’intensifia en vertu d’une amplification des opérations de contre-intelligence au Mexique. » Et plus loin : « Selon un mémorandum du président Hoover, il est impératif de préserver à tout prix sa couverture. »

Notons que le mouvement estudiantin s’est attelé à dénoncer systématiquement l’intervention d’agents infiltrés de la CIA. A cette époque se sont multipliés disparitions, séquestrations et attentats à la sortie des universités, des pratiques qui sont depuis revenues au goût du jour. Car Tlatelolco fut un peu un préambule au Mexique moderne, dans toute sa beauté, sa vaillance et sa violence. Aujourd’hui, la jeunesse mexicaine continue de chanter au milieu des ruines de Tlatelolco. Comme ses aînés de 1968, elle veut plus de liberté, plus de reconnaissance et moins de répression policière. Souhaitons-lui bonne chance, elle en aura besoin : cette année, après douze ans d’absence, le PRI est à nouveau à la tête du pays.

M.C.

Source : http://www.agoravox.fr/actualites/i...

B) Quel bilan du mouvement jeune mexicain en 1968 ?

Source : Publié dans La Jornada (Mexico, 2 octobre 2007)

Qu’y a-t-il dans ces 123 jours de grève générale des étudiants contre le gouvernement de Díaz Ordaz que l’on ne peut oublier ?

On n’oublie pas le 2 octobre, le massacre, la conspiration, la manœuvre sale et assassine du gouvernement pour enterrer le mouvement.

Et on ne l’oublie pas à cause de son caractère crapuleux, parce que le couple Díaz Ordaz - Echeverría n’a même pas été capable de marcher en tête pour réprimer ouvertement le mouvement. Non, ils ont dû fabriquer une conspiration, ils ont créé le Bataillon Olimpia et ses francs-tireurs, à qui ils ont donné l’ordre de tirer sur une foule désarmée qui comptait de nombreux adolescents et de nombreux habitants du quartier autour de la place Taltelolco. Ils ont été jusqu’à faire tirer sur l’armée quand celle-ci prenait la place pour couvrir la manœuvre (au nombre des pertes de l’armée à Tlatelolco, on compte deux morts, plusieurs soldats blessés et un général atteint d’une balle à la hanche).

Les brigades.

Cependant, condamner à ne se souvenir du mouvement estudiantin et de la grève générale uniquement pour le 2 octobre est une simplification pathétique.

La mémoire collective retient le 2 octobre, mais aussi l’attaque du quartier de Santo Tomás par un bataillon de policiers armés de fusils, l’armée prenant d’assaut la cité universitaire, les jeunes qui s’affrontaient aux tanks en chantant l’hymne national. Elle retient aussi les écoles occupées, les débats, les lectures collectives et puis, surtout, elle retient les brigades, les grandes manifestations, les mémoires de la solidarité populaire.

D’où le mouvement tirait-il sa science de l’organisation ?

Curieusement, de la nécessité d’empêcher qu’une direction réduite, un petit comité, n’apparaisse et qu’elle se vende et négocie en douce avec l’État. De l’expérience de 1966. En effet, le mouvement remit dès le début le pouvoir dans les mains de l’assemblée de l’école, qui nommait trois délégués au Conseil national de grève. Les délégués n’étaient pas permanents, l’assemblée pouvait les révoquer s’ils n’étaient pas d’accord avec les positions de la majorité. La direction du mouvement revenait donc à une grande assemblée qui ne pouvait être détruite ni par cooptation ni par la répression, puisqu’elle renouvelait ses membres aussitôt. Avec sagesse, au long du mouvement, le CNH changea d’orateurs et de porte-parole. Entre assemblée et assemblée, un comité de grève était maintenu dans les écoles, d’une composition assez souple et qui était formé généralement par une douzaine de membres. À la base, le mouvement était organisé en brigades et en commissions qui étaient dissoutes quand prenait fin leur mission. Les brigades étaient des groupes affinitaires généralement réduits, de sept ou huit compañeros, mais parfois énormes, de vingt ou trente personnes, qui agissait à leur guise, surtout dans le domaine de la propagande.

Des milliers de brigades descendaient dans la rue tous les jours. C’est sans doute la seule fois que la propagande directe a été capable de vaincre l’immense puissance du monopole médiatique que le pouvoir a érigé et qu’il a placé devant nous comme un autre mur de Berlin.

Malheureusement, l’assemblée n’incluait ni les professeurs ni les travailleurs, qui durent se donner leurs propres formes d’organisation au sein du mouvement, même s’il est vrai que les profs qui rejoignirent le mouvement l’ont fait très lentement et en subissant des pressions terribles.

Les mythes restent généralement à l’abri des critiques. Nous sommes très indulgents quand nous nous tournons vers notre passé et nous oublions facilement le sectarisme de l’époque, que nous avions hérité de la vieille gauche, les querelles absurdes entre l’aile droite et l’aile gauche du mouvement, querelles qui, vues d’ici, avec le temps, n’étaient pas si illégitimes, de même que l’une comme l’autre des factions ne manquaient pas de raisons. Nous oublions facilement la pauvreté de notre langage politique et la façon dont nos esprits schizophréniques ne permettaient pas à la partie de notre cerveau qui contenait Cortázar, la prose du Che dans ses "Pasajes"... ou les poèmes de Benedetti d’atteindre cette autre partie de notre cerveau avec laquelle nous insultions Díaz Ordaz et ses chiens de garde. Nous oublions facilement la confusion ennuyeuse de l’assemblée, leur durée interminable, les permanentes motions, le bégaiement du dialogue. Il faut dire que la démocratie est une enfoirée quand ceux qui ne parlaient pas se mettent à parler. Nous disions d’un camarade qu’il était l’incarnation d’un poème de Miguel Hernández, à cause de son "verbiage qui n’arrête pas", par allusion au "Rayo" [L’Éclair] de Miguel, mais il était loin d’être le seul.

Fort heureusement, nous nous souvenons des vendeurs des stands du marché qui nous donnaient des sacs de pommes de terre, des applaudissements aux portes des usines, de la solidarité merveilleuse et très risquée des professeurs de l’école primaire, de l’ardeur, de la générosité et de la bonne humeur pour affronter le totalitarisme du PRI.

1968 est le point de départ, c’est de là que nous venons. Une génération a exprimé sa volonté de changer ce pays, la mexicanisation des enfants de la classe moyenne qui se manifeste dans la réhabilitation de l’hymne national, et elle le fait dans une mobilisation sociale, par la pratique de l’autogestion, la découverte de la ville et de ses immenses limites et frontières, avec la révolution culturelle et, surtout, avec un pacte en vue de l’avenir.

C’est ce qui explique que des milliers d’entre nous ont essaimé dans toute la société en construisant des mouvements démocratiques syndicaux, agraires, universitaires, populaires, culturels, professionnels - ou en y adhérant.

Comment pourrait-on oublier ça ?

À la fin d’une de mes conférences, une femme me demande : "Et la peur ? Vous n’aviez pas peur ?"

Si, beaucoup, lui ai-je répondu. Comme aujourd’hui. Mais les milliers de personnes qui vous entouraient vous aimaient tellement qu’on se sentait protégé et que ça vous ôtait l’envie de prendre ses jambes à son cou.

POST-SCRIPTUM : Ma fille aussi me demande qui c’était, Mendiolea et Cueto, et pourquoi ils ne se croisaient pas à la perpendiculaire. Obligé de jouer au pédagogue, je lui raconte essentiellement qu’ils n’étaient pas perpendiculaires parce que ce n’étaient pas des rues, mais les chefs de la police de Mexico dont la démission était exigée par le programme en six points, fer de lance du mouvement étudiant. J’espère d’ailleurs de tout cœur que ceux du PAN ne remportent jamais les élections pour gouverner la ville de Mexico, il ne manquerait plus qu’un jour Mendiolea et Cueto deviennent un carrefour.

Publié dans La Jornada (Mexico, 2 octobre 2007).

Traduit par Ángel Caído.

Source : Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) de Paris :

http://cspcl.ouvaton.org/article.php3 ?id_article=517

- http://www.betapolitique.fr/1968-au...


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