Caissières de supermarché : Marre d’encaisser en silence

vendredi 24 février 2017.
 

La grande distribution se porte à merveille et satisfait ses actionnaires. À l’autre bout de la chaîne, les caissières : temps partiel, salaires de misère, horaires décalés.

Par Rémi Douat et Emmanuel Riondé

La technique est bien connue des caissières : accélérer la cadence afin de rendre difficile au client la mise en sachets plastiques, le déborder d’articles pour qu’enfin il s’adresse à celle qu’il avait prise pour un robot. Avoir un échange, même bref, un échange qui fait de vous un individu à part entière. Ces petites stratégies pour exister donnent la mesure du sentiment de mépris vécu dans cette profession féminine à 94 %. Le 1er février, la grande distribution, caissières en tête, a dit non à haute voix. La tête bien droite et toutes banderoles dehors, elles ont, quelques heures durant, mis de côté le SBAM, bréviaire de toute bonne « hôtesse de caisse » : Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci. Derrière les revendications, une demande de reconnaissance pour ces salariées parmi les plus productives d’Europe en termes de chiffre d’affaires réalisé au mètre carré. Le mouvement est historique. Et n’a aucun précédent depuis la création des grandes surfaces. Certes les syndicats (CGT, FO et CFDT, pour la première fois d’une même voix) ont mis le paquet pour que prenne la mobilisation. Mais le terrain était très propice, « un mouvement sous-jacent qui ne demandait qu’à percer », selon Aline Levron, secrétaire nationale en charge du commerce à la CFDT. « Le seul mois de décembre a vu plus de 250 actions isolées dans tout le pays », confirme Charles Dassonville, secrétaire fédéral de la CGT.

Sans perspective

Pressurées, victimes d’intimidation pour ne jamais revendiquer... Comment expliquer leur importante mobilisation ? Sophie Bernard, sociologue du travail, a effectué un terrain de six mois dans une grande surface de la région parisienne. Elle est à la fois « étonnée de cette mobilisation » et paradoxalement peu surprise que cela vienne du bas de l’échelle. « La grande distribution est en effet peu propice aux revendications. Du fait d’un fort turn-over et de l’éclatement du temps de travail, les salariés ne s’impliquent pas. Ces conditions créent un déficit de solidarité et beaucoup d’isolement. » Pour les managers, les salariés en rayon et tous ceux qui ont quelques responsabilités s’ajoute la peur de compromettre l’avancement, paralysant toute activité syndicale ou revendicative. « Chez les caissières, point d’avancement possible. La mobilisation ne pouvait venir que d’elles ou des manutentionnaires », conclut la sociologue. « Elles n’en peuvent plus, poursuit Aline Levron, de la CFDT. C’est un cri de colère. Nous avons d’ailleurs un indicateur très simple, le taux d’absentéisme : depuis 2000, l’indice est passé de 4 à 10 dans certains magasins. » « On leur demande un niveau bac, certaines ont bien plus, mais restent privées de toute perspective professionnelle », poursuit Sophie Bernard.

Tabagisme et grignotage

Elisabeth, caissière et déléguée syndicale CFDT dans un Leclerc proche de Saint-Etienne (42), n’en revient encore pas. « On se sentait mieux d’avoir eu le courage d’y aller. J’ai vu des sourires chez mes collègues que je n’avais encore jamais vus. Beaucoup avaient besoin de prouver qu’elles étaient capables de sortir de la ligne de caisse, de revendiquer un peu plus de respect. » Dans ce Leclerc, 50 % des effectifs ont débrayé durant deux heures. Au dire d’Elisabeth, ces salariés-là sont plutôt vernis. Avec ses vingt ans d’ancienneté, elle perçoit 574 euros par mois pour 17 heures 30 de travail hebdomadaire. Au même poste, une jeune recrue qui arriverait dans l’entreprise aujourd’hui toucherait 30 euros de moins seulement.

Alors le ras-le-bol s’est installé, avec l’envie d’y retourner. En écho aux préoccupations nationales, le pouvoir d’achat est au cœur des revendications. Avec 37 % de temps partiel dans la branche, rarement choisi, et jusqu’à 70 % dans le hard discount, le contrat moyen tourne autour de 22 heures hebdomadaires. Il faut donc - les familles monoparentales sont surreprésentées - faire avec bien moins que le Smic, s’accommoder de vivre sous le seuil de pauvreté tout en travaillant.

« En dix ans, nous avons perdu entre 10 et 20 % de pouvoir d’achat, explique Jessica, 35 ans, caissière dans un Carrefour de la région parisienne. Dans mon enseigne, il y a des SDF, qui dorment dans leur voiture. Et ce ne sont pas des cas isolés, il y en a partout en France. » Le discours présidentiel, « on ne peut rien sur le pouvoir d’achat », ne passe pas. Autre enjeu central, la journée morcelée. Deux heures de travail à midi, deux autres le soir, un trou au milieu, trop court pour rentrer chez soi, trop peu pour vivre décemment. Et surtout, un emploi du temps trop imprévisible d’une semaine à l’autre pour trouver un job de complément.

« Chez nous, certaines filles n’ont que trois heures à faire dans la journée, ce n’est pas possible ! lâche Elisabeth. Nous sommes en moyenne à quinze kilomètres de nos lieux d’habitation. Rentrer chez soi signifierait faire 60 kilomètres par jour au lieu de 30. Vu le prix du carburant, quand vous gagnez 600 euros par mois, c’est tout simplement impossible... » Alors salle de pause pour tout le monde, en attendant que la queue à la caisse se fasse trop pressante et que l’une d’elle soit appelée à la rescousse. « On papote beaucoup, on fume, on grignote », rapporte Elisabeth. Tandis que d’autres vont dans le magasin dépenser l’argent qu’elles n’ont pas. Comment organiser différemment ces journées gruyère ? « Polyvalence », propose le patronat. « Bon à tout, bon à rien, répond Jessica. Une heure en caisse, une heure au ménage, une heure en rayon... C’est n’importe quoi ! Ce sont des métiers différents et l’évolution doit être au choix du personnel. » Pour la sociologue Sophie Bernard, qui a goûté à la chose, le métier de caissière ne s’improvise pas : « On a l’impression que ce n’est que répétition alors qu’il faut gérer en permanence des aléas : un code barres qui ne fonctionne pas, des fruits et légumes non pesés, un prix à demander... Par ailleurs, on ne réalise pas à quel point l’impératif de productivité industrielle, vingt articles à la minute, et l’obligation relationnelle avec la clientèle est difficile. Etre productive et souriante à la fois n’a rien d’évident. » « Le poste de caissière est le plus difficile, confirme Aline Levron, car en bout de chaîne. »

L’Îlot-caisse

Le principe de l’îlot-caisse, solution très marginale mais seule piste alternative explorée jusqu’alors, est parfois utilisé chez Carrefour. Il semble présenter un plus de confort pour les salariés. Ce modèle repose sur une autogestion d’un groupe de 10 à 15 caissières qui s’organisent plusieurs semaines à l’avance en fonction de leur temps de travail respectif et d’une charge totale hebdomadaire à assurer. Les avantages ? Pour les caissières, moins d’horaires subis et plus de possibilité d’organisation du temps. Pour les entreprises, on observe moitié moins d’absentéisme dans ce cadre-là. Mais cela ne convainc pas les enseignes. Le coût de la mise en place serait trop important, et le confort de vie d’une caissière importe si peu. « Ça fonctionne pourtant plutôt pas mal, commente Sophie Bernard. Le personnel est assez satisfait de ce dispositif. Mais il nécessite dans chaque groupe des populations complémentaires, étudiants et mères de famille, qui ont des besoins et des contraintes différents. Ça ne marche donc pas en milieu rural, où il y a trop peu d’étudiants. » De leur côté, les syndicats ne sont pas vraiment chauds pour cette solution, sur le mode « ce n’est pas aux salariés de gérer la précarité ». Pour la CGT, c’est aux entreprises de trouver des modes d’organisation qui ne pénalisent pas le salarié. Et de mettre l’accent sur le temps partiel subi, qui constitue la norme. « Le Code du travail stipule qu’une personne à temps partiel peut avoir un autre temps partiel pour approcher le temps plein, plaide Charles Dassonville. C’est impossible dans la grande distribution, puisque les plannings ne sont pas fixes. »

Pauvres, mais stables

De son côté, le président de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD), Jérôme Bédier, a dit qu’il « ne comprenait pas » cette grève, arguant que ce secteur offre 90 % de CDI. Un argument qui laisse sans voix les principaux intéressés, dont une bonne partie entre dans la catégorie des travailleurs pauvres. La CGT lui prête un propos plus malheureux encore, « les nouvelles technologies nettoieront tout ça ». « Et Bédier n’a pas démenti », raconte Charles Dassonville. En effet, derrière le conflit se profile un avenir bien sombre pour la profession. Aline Levron s’envole ce mois-ci pour l’Allemagne pour visiter un magasin Metro qui préfigure ce que seront les grandes surfaces d’ici peu. Caisses automatiques et puces RFID réduiront à sa plus simple expression la présence humaine. Le client remplira son caddie, le passera à la sortie du magasin dans un tunnel identifiant les puces RFID et s’acquittera auprès d’une borne du montant affiché. A quand ce paradis ? Sept ans selon la FCD, bien avant selon la CFDT, qui a monté le SBAM, Sans borne automatique, merci. « Il faut bien sûr lutter pour leur conditions et la possibilité d’augmenter leur temps de travail, concède Aline Levron. Mais il faut regarder les choses en face, les nouvelles technologies vont faire disparaître bon nombre d’emplois. La profession doit dès aujourd’hui trouver de nouveaux métiers et travailler au reclassement. » Sur les 200 000 caissiers que compte la grande distribution, 50 % sont directement menacés. R.D.

Travées désertées, la plupart des caisses fermées, nombreuses grilles baissées : vendredi 15 février, le Carrefour du Grand Littoral, centre commercial des quartiers nord de Marseille - vue plongeante sur le port et la chaîne de l’Estaque -, attaque son quinzième jour de grève. Moins d’une centaine de salariés tiennent le piquet mais Jean-Paul Buisson, délégué CGT, assure que « seulement 50 employés » travaillent sur les 571 salariés de l’hypermarché. La veille, le tribunal des référés l’a condamné, ainsi que deux autres délégués syndicaux et l’ensemble des grévistes, à une astreinte de 1000 euros par jour en cas de blocage des camions.

8heures du matin. Sur un rond-point au bas du centre commercial, des palettes finissent de brûler ; des caddies vides, quelques pneus, quelques chaises pour s’asseoir, cigarettes et francs sourires s’échangent, on hurle « du café ! » au mégaphone. Pas de mistral : le calicot « CGT-CFDT-FO Carrefour en grève » accroché aux poteaux indicateurs ne bronche pas.

Sandrine, 28 ans, travaille au service caisse de Carrefour depuis 2001. Sept années qui font d’elle une « ancienne », de celles qui sont employées à temps plein, minoritaires parmi les 180 caissières de l’hypermarché. « On travaille 36h 45 par semaine. 35h plus 1h 45 de pause. Pour 950 euros net par mois. Avec un treizième mois en décembre et une demi-paye en juin. Des augmentations ? En deux ans, on est passé de 8,86 à 8,94 euros de l’heure... Sarko, quand il a été élu, a dit qu’il ne concevait pas qu’une caissière touche moins de 1000 euros par mois. Eh bé, qu’il vienne ici, pour voir un peu... » Dans son dos, Danièle, 52 ans, employée depuis l’ouverture du magasin en 1996, même condition, même salaire, approuve : « J’ai un mari au Smic et deux enfants qui font des études : c’est très juste, on survit avec les autorisations de découvert et les crédits consommation. Et il n’y a aucune perspective d’évolution... »

9 h 30. AG. Quatre sont pour la reprise du travail, deux s’abstiennent. Tous les autres présents, une bonne soixantaine, votent la poursuite du mouvement. « Alors on va profiter du soleil en attendant que la direction nous appelle ! », lance Smaïl Ait-Atmane, délégué CFDT. En grande forme, un type s’essaye à la rime : « Carrefour Bénéfice, euh... Salariés Sacrifice ! » Derrière lui, une caissière enrhumée : « La grève, la crève ! »

« Il faut qu’on obtienne au moins le paiement des jours de grève, match nul, quoi. Sans quoi, ils auront gagné et c’est ce qu’ils veulent : adresser un signal, faire un exemple pour tout le monde en nous brisant », assure Stéphane, agent de sécurité.

Match nul ? C’est ce qu’a semblé estimer la CFDT en signant un accord avec la direction dès le lendemain. Dans la soirée du 15, une intervention policière sur le rond-point pour en déloger les grévistes qui filtraient les camions avait causé quelques blessés légers dont une jeune caissière enceinte et un conseiller général venu au soutien. Suite à ce net durcissement, les négociations se sont ouvertes. Bilan : le ticket restau passe à 3,50 euros (contre 3,05 aupravant), le CE prend 80 000 euros au lieu de 45 000 euros, les temps partiels de moins de 24 heures sont réévalués de 3 heures et ceux compris entre 24 et 35 heures, de 2 heures. « On est encore loin du compte, regrettait lundi 18 février au matin, jour de la reprise, Avelino Carvalho, responsable d’une UD CGT qui n’a pas signé l’accord mais a malgré tout appelé à la reprise. On aurait sûrement pu obtenir plus... Mais on découvre que contrairement à ce que prétendait la direction, les grévistes étaient bien plusieurs centaines et on va continuer de discuter sur la revalorisation des temps partiels. »

Emmanuel Riondé


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