Capitalisme et marché

dimanche 23 avril 2017.
 

Dans quel monde vivons-nous ? Question fondamentale pour tout militant qui aspire à le changer ! Pour combattre et proposer un autre monde, il faut d’abord comprendre la réalité.

Economie de marché et capitalisme

Depuis Marx et Jaurès, un des acquis fondamentaux de la pensée socialiste réside dans la distinction entre économie de marché et capitalisme.

Dans une économie de marché, les échanges sont majoritairement réglés par un mécanisme où le prix, exprimant la relation entre rareté de l’offre et caractère illimité de la demande, varie de telle manière à plus ou moins équilibrer offre et demande. Le marché est donc un instrument de mise en présence de l’offre et de la demande. La théorie économique a démontré que la réalisation de l’équilibre économique par ce mécanisme est particulièrement hasardeuse ... Le « jeu du marché » n’est donc pas par nature propre au capitalisme !

Le capitalisme ajoute un élément fondamental à l’économie de marché : le salariat, c’est-à-dire la vente et l’achat de la force de travail. Celle-ci devient elle-même une marchandise. Ainsi l’économie capitaliste est caractérisée par une relation sociale fondamentalement inégale entre ceux qui, d’un côté, possèdent les moyens de production et ceux qui, de l’autre, n’ont pour seule propriété que leur savoir-faire, leur savoir et leur capacité de travail et qui sont contraints de l’échanger contre un salaire pour vivre. Cette relation sociale inégale est d’ailleurs caractérisée comme telle par le droit du travail selon lequel le contrat de travail est un contrat de sujétion, c’est-à-dire qui établit un rapport de domination de l’employeur sur le salarié. Cette domination repose donc sur la propriété privée des moyens de production et permet l’appropriation de la plus value c’est-à-dire de la valeur supplémentaire créée par le travail du salarié. En effet l’ouvrier de Sao paulo comme celui de Sochaux produit une richesse supérieure à la valeur payée de son travail. La différence entre cette richesse et ce salaire constitue le profit et nourrit l’accumulation du capital.

Quelques soient les évolutions que l’économie capitaliste aie connu, cette caractéristique fondamentale reste au coeur de celle-ci. En d’autres termes l’exploitation du travail n’a pas disparu de la relation salariale. Si changement et évolution il y a eu depuis 2 siècles, c’est au niveau des rapports sociaux qui se nouent dans ce système économique et social qu’il faut les chercher.

La domination et l’exploitation au sein de l’entreprise ont en effet été limitées par la capacité des salariés à imposer une redistribution collective des richesses créées plus justes. L’action collective des salariés, reliées aux aspirations et aux besoins de la société, en liaison avec l’aspiration à faire valoir l’intérêt général contre les intérêts privés, est à l’origine des progrès sociaux caractéristiques de nos sociétés développées.

Système de plein emploi fondé sur la stabilité de la relation salariale par le CDI, couverture collective garantissant une qualification, une grille salariale et une progressivité de carrière, une rémunération mensualisée, la reconnaissance des diplômes garantis par l’Etat, un système de droits sociaux garantis collectivement par la puissance publique, ...Ce système salarial a été arraché à la logique de la rentabilité du capital par deux siècles de luttes sociales, syndicales et politiques. Ces droits sociaux constitutifs de l’Etat social ont limité l’exploitation capitaliste mais ne l’ont pas fait disparaître.

Refuser de distinguer économie de marché et capitalisme, c’est vouloir passer sous silence l’existence de cette relation sociale, c’est accepter l’exploitation... ou la nier !

« Le nouvel âge du capitalisme »

A la fin du XXe, un ensemble de décisions politiques ont eu comme objectif d’abolir ces limites. Ces politiques délibérées prises aux USA, en Grande Bretagne et dans toute l’Europe ont donc voulu et organisé la toute puissance du capitalisme financier. Désormais c’est sa loi qui s’impose et cette loi est simple : avoir le taux de rentabilité le plus élevé possible, le plus rapidement possible.

Le triomphe du court terme sur le long terme a d’importantes conséquences. Déjà Marx avait souligné les effets d’un triomphe possible d’un régime « court » d’accumulation sur un régime « long ». Dans ce dernier la création de richesse passe par la production alors que le régime court cherche à en faire l’économie en plaçant l’argent sur les marchés financiers de manière purement spéculative pour obtenir un capital le plus élevé possible. Mais cette valorisation du capital ne peut se faire dans un univers virtuel. La rentabilité obtenue par la finance puise ses racines dans l’économie réelle. Le système mis en place est en effet un système de captation de la richesse sociale par la sphère financière. Par exemple, dans un premier temps, l’augmentation décidée des taux d’intérêts et de la dette publique des principaux pays développés a entraîné des transferts de capitaux massifs. Ces taux d’intérêts élevés, supposés permettre la lutte contre l’inflation, ont en réalité permis l’enrichissement et la fortune des rentiers du monde entier !

Mais l’exigence de rentabilité pèse aussi sur la sphère productive et y a profondément modifié les rapports sociaux. L’exigence de « création de valeur » n’est pas une demande de marchandises et de services répondant aux besoins sociaux mais une exigence de production d’une plus value boursière. La « valeur » dont il s’agit est celle qui revient dans la poche des actionnaires et tout est bon pour accroître la valeur des actions... Ainsi par exemple du rachat d’une entreprise par OPA suivie de licenciements ou encore d’une annonce de licenciements futurs ou d’une délocalisation dans un pays où les salaires sont moins élevés, indépendamment de la question de savoir si cette entreprise est déjà profitable ...On comprend dès lors que les limites apportées à l’exploitation aux XIX et XX siècles représentaient un coût inacceptable pour la logique de rentabilité à court terme. Les fameux 15% exigés par certains actionnaires nécessitent une réduction importante de ce que les économistes appellent « coûts de production » et qui sont pour l’essentiel constitués de la rémunération des salariés !

Cette recherche de rentabilité à court terme a entraîné la mise en œuvre de deux grands axes de changements, chacun modifiant profondément les rapports sociaux.

Au niveau de l’entreprise, les nombreuses vagues de fusion/acquisitions ont permis une concentration du capital jamais atteinte permettant de procéder à de nombreuses restructurations qui se sont soldées par des destructions d’emploi. Le chômage de masse qui s’en est suivi a été systématiquement exploité comme variable d’ajustement permettant de mettre les salariés en concurrence et de faire pression à la baisse sur le coût salarial. Les salaires ont de moins en moins progressé, les protections du code du travail ont été abandonnées les unes après les autres jusqu’à avoir désormais en France des salariés vivant sous le seuil de pauvreté (1/3 des SDF ont un emploi !) et une inversion profonde de tendance de répartition de la valeur ajoutée entre profit et salaire s’est réalisée.

Le deuxième axe concerne la destruction de l’Etat social. Une offensive d’envergure a été lancée contre le système de protection sociale dont le financement en France reposait sur le principe du salaire différé. En d’autres termes, une partie du salaire n’est pas versée directement au salarié mais le sera plus tard par l’intermédiaire des organismes sociaux lorsque le salarié en aura besoin (chômage, maladie, retraites ...). Le capitalisme financier est donc passé à l’offensive pour « remarchandiser » la force de travail (c’est-à-dire faire dépendre sa rémunération de la loi de l’offre et de la demande et surtout de la dépouiller de tous les droits auxquels le statut de salarié permettaient d’accéder) et faire dépendre la couverture sociale du degré de participation de chacun au marché du travail. L’objectif général est de faire diminuer la protection sociale collective et donc, dans le même mouvement, de diminuer les droits sociaux et d’ouvrir de nouvelles occasions de profit (assurances sociales privées, fonds de pensions, ....). Pour des millions d’hommes et de femmes l’avenir se ferme, la misère sociale accumulant une charge de frustration et de violence dans des générations entières devient un horizon indépassable pendant qu’à l’autre pôle de la société la richesse s’accroît rapidement.

La base naturelle de l’humanité est menacée

On ne peut en 2007 décrire le capitalisme sans caractériser ses effets sur l’environnement. Disparition progressive de certaines ressources, pollutions et réchauffement de la planète n’auraient-ils rien à voir avec la logique économique ? Le capitalisme financier en voulant imposer un élargissement continu à l’échelle du monde de ses capacités d’accumulation soumet la nature planétaire à un traitement tel qu’il peut modifier profondément les conditions de notre survie. La mondialisation du capital crée des flux de marchandises de plus en plus important. Ceux-ci causent des questions d’énergie non renouvelables et polluent pour le seul profit de l’accumulation du capital. Les nouvelles organisations du travail (flux tendu) jettent sur les routes des millions de camions sans aucun souci pour l’avenir de la planète au mépris de l’intérêt général.

La manière même dont le capitalisme cherche à répondre à ces défis démontre l’incapacité de ce système à faire face à la crise écologique. Le marché des droits d’émission des gaz à effets de serre inaugure une nouvelle phase dans la marchandisation de la nature ! Il s’agit en effet de distribuer des droits de propriété sur la nature elle-même avec un marché des droits à polluer ! Il suffirait pour faire face à la crise environnementale de régler la cause c’est-à-dire selon les défenseurs de ce système : l’absence de droit de propriété sur les biens naturels abondants impliquant l’absence de comportement rationnel !!

La logique de rentabilité à court terme et de recherche de l’intérêt privé qui caractérise le capitalisme ne semblent pas en mesure de faire face aux défis contemporains !

Questions / arguments :

Si l’économie de marché et le capitalisme sont différents, le marché est-il « naturel » ?

Contrairement à l’air le marché n’a rien de naturel. Il est le produit de l’histoire sociale. La difficulté du passage au marché dans certains ex-pays communistes ou dans certains pays en développement en est une preuve. Le marché a été instauré par l’Etat, de manière souvent violente et pour ses propres fins. Il a nécessité et nécessite encore des règles, du droit, des institutions pour exister et fonctionner. Prétendre que le marché est naturel c’est revenir aux fondateurs du libéralisme économique qui affirmaient l’existence de prétendues lois naturelles qu’il fallait respecter... d’où leur refus de l’intervention de l’Etat !

Est-il politiquement utile de distinguer capitalisme et capitalisme financier ?

Cette distinction est aujourd’hui particulièrement utile. Le fonctionnement actuel du capitalisme financier repose sur une logique prédatrice et rentière. Ceux qui s’approprient les richesses créées par le travail ne sont bien sûr pas les salariés mais ce ne sont pas non plus les propriétaires des entreprises produisant la richesse réelle. Ce sont les profiteurs intervenant sur les marchés financiers, les actionnaires, les fonds spéculatifs et autres qui empochent la plus value ! D’un point de vue politique cette distinction est donc très utile car elle permet d’envisager l’existence d’intérêt commun aux « productifs », c’et-à-dire tous ceux qui participent par leur activité à la création de richesse. En d’autres termes, cette distinction nous conduit à envisager la possibilité d’une « alliance des productifs » : salariés bien sûr mais aussi artisants, commerçants, ou industriels... contre le capitalisme financier. Un exemple concret se trouve dans l’enjeu de la formation : les actionnaires exigeant de la « valeur » à court terme recherchent une diminution des coûts salariaux, les « productifs » recherchent une main d’oeuvre qualifiée qui est garante d’une production de qualité. L’adversaire est commun à tous les productifs ! Ceci ne veut pas dire que l’alliance des productifs gomment les frontières de classes mais cela signifie que dans les luttes concrètes des intérets communs peuvent être trouvés contre le capitalisme financier...

Le marché et le capitalisme sont-ils indépassables ?

Le marché et le capitalisme sont des produits de l’histoire, affirmer qu’ils sont indépassables revient à affirmer que c’est la fin de l’histoire. En outre, la distinction marché/capitalisme nous permet de réflchir au dépassement de l’un sans nécessairement éliminer l’autre. On peut réfléchir et se battre pour dépasser le capitalisme tout en conservant le marché comme outil de rencontre entre la production et les consommateurs. L’URSS de Lénine a très vite réintroduit le marché (la NEP). Soulignons enfin que le marché pas plus que le capitalisme ne supposent la démocratie : le Chili de Pinochet était un pays très libéral sur le plan économique et la Chine actuelle introduit le marché et le capitalisme mais pas la démocratie...


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message