27 novembre 1935 Tentative de putsch communiste au Brésil

samedi 3 décembre 2016.
 

Dans un livre fortement documenté, le journaliste Fernando Morais retrace l’existence tragique de la militante Olga Benario 
et de son compagnon, le leader communiste Luis Carlos Prestes. Il nous en parle.

Dans un entretien qu’il nous accordait récemment, Luiz Ruffato disait que la littérature brésilienne s’occupe peu du passé, surtout politique...

Fernando Morais En effet. Nous avons eu dans notre histoire un trou de vingt ans dû à la dictature militaire. Mon livre Olga n’a d’ailleurs pu être publié qu’après cette période noire car il traite aussi de l’ennemi juré par excellence, Luis Carlos Prestes, le communiste le plus célèbre de mon pays. C’est un héros quasi épique. Il a été au milieu des années 1920 à la tête de la colonne révolutionnaire qui porte son nom, laquelle a inspiré la Longue Marche de Mao ­Zedong. Par accoutumance à la dictature, nous avons perdu l’habitude de réfléchir sur notre passé. Qui est aujourd’hui essentiellement abordé par des auteurs qui n’écrivent pas de fictions. Chez nous, les biographies ont beaucoup de succès. Je pense, par exemple, à celle écrite par le journaliste Lira Neto sur ­Getulio Vargas, personnage controversé, vu comme le père des pauvres et qui a orchestré la déportation d’Olga Benario à Ravensbrück, puis à Bernburg où elle fut gazée en avril 1942. Vargas s’est suicidé en 1954 alors qu’il était président de la République. De nos jours, ce sont les journalistes et les essayistes qui éclairent les jeunes sur un passé souvent absent des manuels d’histoire. C’est le cas d’Olga, qui n’est mentionnée nulle part. En ce qui la concerne, il ne faut pas omettre le machisme brésilien. Lorsque Jorge Amado écrit le Chevalier de l’espérance, une commande du Parti communiste brésilien sur l’histoire de Prestes, il n’y a qu’un seul paragraphe sur elle, et encore, elle y apparaît en tant que femme de Prestes…

Vous êtes donc l’exemple contraire de ce qu’affirme Ruffato…

Fernando Morais Oui, moi et d’autres. Cependant, je dois avouer que j’attends avec impatience que soit écrite la première grande biographie de Prestes, qui fut le premier Latino-Américain à avoir fait partie de la direction du Komintern.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à la figure d’Olga Benario  ?

Fernando Morais Le premier à m’avoir parlé d’Olga, c’est mon père, scandalisé par la brutalité dont elle a fait l’objet lors de sa captivité. Juive et communiste, ­enceinte de sept mois, elle a littéralement été donnée en cadeau à Hitler. Devenu journaliste, j’ai fait des recherches, compulsé des archives. Je ne trouvais rien. J’ai failli renoncer, jusqu’à ce que j’aille en République démocratique allemande (RDA). Grâce aux documents trouvés sur place, assortis de rencontres, j’ai découvert en elle une femme fascinante, vouée corps et âme à une cause et dont la mort est une tragédie. Elle était très belle et fut une grande amoureuse. Elle a eu de nombreux amants. Il y avait là tous les éléments d’une trame romanesque inédite.

Olga et Carlos Prestes sont-ils connus au Brésil  ?

Fernando Morais Après avoir écrit mon livre, je me suis amusé à chercher les traces commémoratives d’Olga dans le pays : plaques, noms de rues, etc. Je n’ai presque rien trouvé. Aujourd’hui, grâce au livre et grâce au film qui en est tiré par Jayme Monjardim, cet oubli est réparé. On ne compte plus les noms de rues, d’avenues, de places et d’écoles Olga Benario, comme c’était en RDA. Pour Prestes, c’est moins évident. Une partie de la droite le considère toujours comme un «  stalinien de pierre  » tandis qu’Olga continue de fasciner.

Dans ce livre, je m’emploie à dénoncer la maladie de l’intolérance qui sévit hélas toujours au Brésil comme ailleurs.

Comment avez-vous procédé pour reconstituer ces existences  ?

Fernando Morais Entre 1980 et 1984, quand j’ai commencé mes recherches, l’Union soviétique existait encore. Avec la fin de l’URSS, les archives du Parti communiste brésilien ont été ouvertes. On me demande souvent si je n’ai pas eu envie de réécrire le livre en tenant compte de ces documents enfin disponibles. Or, hormis l’identification d’un agent double au service du Foreign Office britannique, j’avais à peu près tout puisé déjà en RDA et en URSS. Si j’avais fait ce livre cinq ans plus tard, en revanche, je n’aurais sans doute pas pu rencontrer certains témoins. Au Brésil, j’ai pu ­interviewer Prestes en personne ainsi que de nombreux communistes.

Comment vous est apparu ce personnage de légende  ?

Fernando Morais Cet homme si droit et si intransigeant sur ses idées, que même ses ennemis traitaient avec respect, s’est révélé à mes yeux infiniment singulier et d’abord silencieux. J’ai mis des jours à lui soutirer quelques informations… La Colonne Prestes s’est déployée durant quatre ans, de 1922 à 1926. En 1933, il décide de rompre avec une bonne partie de ceux qui la composent qu’il pense être devenus des petits-bourgeois. Il se met à lire Marx et se passionne pour le communisme. Il émigre à Moscou. On savait en URSS que c’était un homme d’exception en passe de devenir un personnage public d’une grande importance dans son pays.

Avez-vous pu parler d’Olga avec lui  ?

Fernando Morais ll était très pudique. Il disait : « Ces choses-là n’ont pas beaucoup d’importance au regard de l’Histoire. Parlons plutôt des idées  !  »

En dehors du succès public que votre livre a rencontré, qu’en pensent vos collègues écrivains et les critiques  ?

Fernando Morais La réception est bonne, même dans la presse conservatrice, car le livre contient de nombreuses révélations sur l’histoire du Brésil. Cela n’a pas empêché certains de dire que j’avais été payé par l’or de Moscou…

Que s’est-il passé le 27 novembre 1935  ?

Fernando Morais Ce fut la seule fois que l’Internationale communiste a soutenu un putsch. Prestes est parvenu à convaincre le secrétaire du Komintern d’alors de la nécessité de passer à l’action. Il lui a affirmé que le pays était mûr. Ce n’était pas le cas. Le secrétaire du Komintern avait accroché au mur de son bureau une carte du Brésil truffée de petites épingles, toutes correspondant aux différents relais communistes présents sur place dans l’attente du combat. Tout le monde y croyait. Prestes le premier. Certains disaient que le jour où il claquerait dans ses doigts, la marine passerait à l’offensive. Ils ont échoué. Les raisons sont multiples. Il y avait dans le coup cet agent double. Il y a surtout que le peuple n’était pas prêt. La révolution n’a pas duré douze heures. Seules Rio, Recife et Natal s’étaient soulevées. Aujourd’hui, les forces communistes sont faibles au Brésil. Le parti a changé de nom. Il se nomme Parti populaire socialiste. Le Parti communiste brésilien existe encore mais il se cantonne à Rio. C’est dommage.

Muriel Steinmetz pour L’Humanité, Traduction : Anne Lima


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message