1966 et 1967 Vers la grève générale de 1968

jeudi 15 février 2018.
 

1) Des grèves ouvrières annonciatrices de Mai 68 (par Charles Paz, LCR)

Source : Article publié dans "Rouge" du 1er mai 2008

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Les événements de Mai 68 ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont précédés de grèves particulièrement combatives.

La classe ouvrière, affaiblie par le coup d’État de 1958, ne relève la tête qu’en mars 1963, avec la grève des mines pour les salaires et contre les licenciements. Elle implique les mineurs, mais aussi les employés, parfois même les cadres. Elle dure un mois, malgré la réquisition tentée par de Gaulle. Cette année-là, il y a 5 990 150 jours de grève (1 137 700 en 1958). Après la pause électorale de 1965, les luttes reprennent en 1966 (2,5 millions de jours de grève), violentes et brutales. Des barricades sont dressées à Redon, au Mans. Le 17 mai 1966, se tient l’une des plus importantes journées d’action organisées depuis 1958. En 1967, ces conflits localisés et durs se multiplient, il y aura 4,5 millions de journées de grève.

L’un des plus emblématiques est celui des Rhodiaceta, usines de textiles artificiels, qui renoue avec l’occupation. La grève commence le 25 février, à Besançon (3 000 salariés). Les syndicats annoncent une grève, le lundi, contre le chômage partiel. Dès le samedi précédent, l’équipe sortante décide de commencer la grève, sans attendre, et d’occuper l’usine. La grève s’étend à Lyon-Vaise, à péage de Roussillon. Elle va durer cinq semaines. L’occupation des locaux entraîne un fort mouvement de solidarité local, notamment avec un comité universitaire de soutien ; et national, impliquant des personnalités du monde de la culture. La mobilisation sur place des travailleurs permet le développement d’une véritable effervescence. Alors que la revendication initiale portait sur le refus du chômage partiel, l’accord prévoit des augmentations de salaires. Cette réponse est refusée par une partie des ouvriers, qui dressent une barricade devant l’usine et se saisissent des lances à incendie. Les gendarmes mobiles interviennent. La reprise est votée à une très courte majorité. Malgré ces résultats mitigés, la grève de la Rhodia constitue une expérience fondamentale des luttes précédant 1968.

Affrontements

À Saint-Nazaire, les mensuels des chantiers navals arrêtent le travail 63 jours pour l’augmentation des salaires et contre les primes à la tête du client. À cette époque, les ouvriers sont payés à l’heure et les mensuels perçus comme les collaborateurs des patrons. Leur grève est une nouveauté. Des manifestations hors de l’usine sont organisées. La population soutient massivement les grévistes : 3 000 femmes manifestent, le comité de soutien organise la distribution de nourriture (des tonnes de poisson, patates, carottes, poulets, etc.), les coiffeurs « rasent gratis » les grévistes (un jour)…

1er mars 1967 Grève des mensuels à Saint Nazaire. Rôle des femmes

Il y a aussi des grèves chez Berliet, dans les mines de fer en Lorraine, avec occupations. Chez Dassault, des débrayages surprises sont systématisés, dans ce que les travailleurs appelleront la grève « tam-tam » : certains jours, il y a cinq minutes de grève toutes les heures et des manifestations dans les ateliers accompagnées d’un orchestre improvisé… Le 17 mai, une grève générale interprofessionnelle unitaire (CGT, CFDT, FO et FEN), contre les projets d’ordonnances sur la Sécurité sociale, qui visent à faire disparaître la gestion par les organisations syndicales, est l’occasion de manifestations très massives. Les ordonnances seront adoptées le 27 août : beaucoup s’en souviendront un an plus tard. Le 25 mai, dans les colonies, en Guadeloupe, les forces de l’ordre tirent sur une manifestation d’ouvriers demandant une augmentation salariale de 2,5 %, faisant morts et blessés. Le mouvement de révolte qui suit dure trois jours, faisant des dizaines de morts (probablement 85). En octobre, trois manifestations violentes embrasent la ville du Mans, successivement les agriculteurs, les ouvriers de Renault, enfin ceux de Jeumont Schneider, Glaenzer-Spitzer et Ohmic. Les manifestants convergeant vers le centre-ville bousculent les barrages de CRS et donnent l’assaut à la préfecture.

En janvier 1968, Caen prend le relais. Le 23, une grève d’une heure est appelée à la Saviem (4 000 salariés) pour l’obtention d’une augmentation de salaires (6 %), la création d’un fonds de garantie de ressources en cas de réduction d’horaires, et le respect des droits syndicaux. La base, pour l’essentiel composée de jeunes travailleurs (environ 500), déborde les syndicats, défile en cortège dans l’usine et entraîne les autres travailleurs. L’usine est occupée, des piquets de grève sont mis en place toute la nuit. L’autoritarisme de la maîtrise est dénoncé. Le lendemain, la manifestation des Saviem retrouve les grévistes de Jaeger et Sonoral, qui sont eux aussi en grève illimitée. La police charge, les affrontements sont violents.

Jeunesse

Le 27 janvier, une nouvelle manifestation est organisée, rejointe par d’autres usines (Moulinex, SMN), en grève de solidarité. Les jeunes travailleurs, rejoints par une centaine d’étudiants venus prêter main-forte, débordent le service d’ordre syndical aux abords de la préfecture dans laquelle ils essaient de pénétrer. La chambre patronale, la préfecture, les banques n’ont plus de vitres. C’est une nuit d’émeute jusqu’à 5 heures du matin : on compte près de 200 blessés.

Le 30 janvier, la grève s’étend à l’ensemble des entreprises métallurgiques de la région : 15 000 grévistes. Le 2 février, le vote donne 502 voix pour la poursuite de la grève et 272 pour les actions à l’intérieur de l’entreprise. Les organisations syndicales, jugeant trop faible le nombre de votants, décident la reprise du travail. Celle-ci a bien lieu, le lundi 5, mais, à 14 heures, sans aucune consigne, 3000 ouvriers quittent le travail, manifestent dans l’usine et s’en vont !

À Redon, les syndicats lancent un mouvement pour une augmentation de 30 centimes. Le 11 mars, alors que les délégués syndicaux discutent dans la mairie avec le patronat, dehors, les jeunes décident de manifester leur détermination : ils barrent la voie ferrée Paris-Quimper et ils se heurtent violemment aux CRS. Les mois suivants, d’autres grèves se développent, dans la métallurgie, les banques, à Air Inter. Des manifestations locales ayant une dimension régionale se multiplient : Pays-de-Loire, Nord-Pas-de-Calais, Bretagne, Le Mans, Mulhouse…

Toutes ces grèves sont riches de leçons, témoignant d’une combativité qui ne trouve pas à s’exprimer dans les initiatives officielles des syndicats. Elles ouvrent un nouveau cycle de luttes ouvrières, qui va se développer jusqu’à la fin des années 1970. Les jeunes y ont un rôle moteur dans la détermination des formes de lutte. Ces jeunes, souvent peu qualifiés et soumis à une autorité insupportable de chefaillons, sont peu syndiqués et sans expérience de lutte. Les directions syndicales contrôlent peu cette base, qui ne les reconnaît pas, pour la première fois depuis des décennies.

Les jeunes joueront un rôle important, en écho aux barricades étudiantes, dans le déclenchement des grèves de mai-juin 1968 et les formes qu’elles prendront, mais ils ne constitueront pas une force alternative à celle des directions syndicales, notamment de la CGT, et du PCF.

Charles Paz

2) 1967, le réveil ouvrier et les premières flammèches de Mai 68 (par Xavier Vigna, Historien, dans L’Humanité)

Rhodiaceta, Lyon Vaise, la Lorraine, Ducellier, Renault, Jeumont-Schneider... À rebours d’une conception romantique des «  Trente Glorieuses  », l’histoire nous enseigne que les années 1960, émaillées de grèves liées aux licenciements et à l’intensification du travail, furent aussi celles d’une fronde ouvrière.

On peut abandonner tranquillement la fable des «  Trente Glorieuses  » pour analyser l’évolution de la condition ouvrière dans les années 1960. Car la progression des salaires compense-t-elle la diffusion de la rationalisation, c’est-à-dire l’intensification du travail  ? Et l’essor de branches industrielles dynamiques, dans l’automobile ou les industries électriques, ne masque pas le déclin précoce des houillères, du textile ou de la construction navale. Ces évolutions contrastées invitent à considérer des zones de tensions, des motifs d’inquiétude ou de colère auxquels le rapprochement initié par la CGT et la CFDT à compter de 1966 confère une légitimité et des occasions de se manifester.

Quelques conflits ouvriers marquants de l’année 1967 donnent à voir ces tensions qui travaillent dans les usines. En février, d’abord, à l’usine bisontine Rhodiaceta de textiles artificiels, des salariés partent en grève pour des augmentations de salaire, mais plus encore pour les conditions des ouvriers affectés au travail posté en quatre-huit, de sorte que le conflit rebondit aussi sur le site de Lyon Vaise. Le rythme de travail de ces ouvriers, avec des horaires qui alternent entre équipes du matin, de l’après-midi et de nuit tous les deux ou trois jours, ruine le sommeil et la santé. Filmée par Chris Marker dans À bientôt, j’espère, cette grève offre l’occasion d’exprimer aussi une aspiration à la culture. L’occupation des locaux offre un prétexte aux forces de l’ordre pour intervenir. Le conflit rebondit en décembre à Lyon Vaise  : pour protester contre un plan de 2 000 suppressions d’emplois et une réduction d’horaires entraînant une baisse des salaires, des débrayages donnent lieu à de violents incidents qui mettent aux prises des grévistes ouvriers avec des mensuels. La direction en profite pour licencier 92 ouvriers pour abandons de poste répétés et détérioration de produits en cours de fabrication. Parmi les ouvriers licenciés, figurent 62 militants de la CGT, 11 de la CFDT, 4 de FO  ; une telle concentration de responsables syndicaux prouve que la mise à sac supposée n’est pas l’apanage de simples ouvriers excités mais correspond également à une réaction de militants dont l’entreprise entend se séparer.

Au printemps 1967, la Lorraine connaît également un conflit marquant, qui démarre dans les mines de fer puis s’étend à l’industrie sidérurgique, avec des occupations d’usines à Homécourt et Jœuf. La grève porte sur la revalorisation des salaires mais conteste aussi la convention passée entre l’État et la sidérurgie en 1966 qui prévoit des regroupements, des fermetures de sites et 15 000 suppressions d’emplois, avec, en outre, une augmentation de la productivité de 5 % par an. Si la grève n’est qu’inégalement suivie, les grévistes se plaisent à souligner la chaleur du mouvement et le soutien de la population que rehaussent sans doute les interventions des forces de l’ordre. Pourtant elle se solde par un échec et le travail reprend au début du mois de mai. La sidérurgie appartient donc à ces branches en difficulté et les pertes d’emplois justifient la création de l’ANPE en juillet. Un mécontentement ouvrier qui croît

Si l’on ajoute le conflit des mensuels aux chantiers navals de Saint-Nazaire, la grève de La Cellophane de Saint-Maurice-de-Beynost, dans l’Ain, à laquelle participent de nombreux ouvriers immigrés, il est manifeste que le printemps 1967 charrie une conflictualité vive dont témoigne aussi l’action des ouvriers de Ducellier (équipementier automobile) en juin aux confins de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme. Ils exigent notamment un relèvement des salaires afin d’obtenir la parité avec la région parisienne. Pour faire céder la direction, ils recourent d’ailleurs à une courte séquestration. La question de la parité a aussi alimenté la grève puissante des travailleurs de Dassault à Bordeaux à l’hiver 1966, qui a couru jusqu’en mars.

La réforme de la Sécurité sociale décidée en août par le pouvoir, qui procède par ordonnances, alimente également une puissante colère populaire. Localement, elle se manifeste dans des manifestations particulièrement dures, comme le montre l’exemple du Mans en octobre. Le 2, les agriculteurs sont dans la rue. Cinq jours plus tard, dans le cadre de la journée de revendication contre les ordonnances sur la Sécurité sociale, des manifestants attaquent la préfecture  ; le 26 enfin, des ouvriers de Renault, Jeumont-Schneider, Glaenzer et Ohmic abattent des arbres, élèvent des barricades de parpaing et s’affrontent aux forces de l’ordre, dans le cadre d’une manifestation contre le chômage. Toutes ces grèves et ces conflits signalent ainsi un mécontentement ouvrier qui croît et se manifeste avec toujours plus de virulence. Les grèves à Caen en janvier 1968 sont une nouvelle illustration de ces premières flammèches qui apparaissent. Auteur de l’Insubordination ouvrière dans les années 68. À bientôt, j’espère, de chris marker

En mars 1967, le réalisateur se rend à l’usine Rhodiaceta en grève, y discute avec les ouvriers. Il revient à trois reprises filmer cette lutte et en tire un film, projeté le 5 mars 1968 sur la 2e chaîne de l’ORTF, qui présente les grèves du printemps et de l’hiver 1967. Il s’achève par la déclaration, à la fois extraordinaire et prémonitoire, d’un militant syndicaliste qui défie tranquillement le patronat  : «  Je veux dire aussi aux patrons qu’on les aura, c’est sûr, parce qu’il y a cette solidarité et qu’eux savent pas ce que c’est, on vous aura… On vous en veut pas encore terriblement, à ceux qui se prennent un peu pour des patrons et qui ne le sont pas, mais ceux qui détiennent le capital, on vous aura, c’est la force des choses, c’est la nature et à bientôt, j’espère.  »

Xavier Vigna


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