L’année 1968 (Monde diplomatique janvier 1969)

dimanche 20 mai 2018.
 

Année de la désescalade au Vietnam, à laquelle on n’osait plus croire, 1968 a été également marquée par un vent de contestation quasi général des valeurs et des pouvoirs établis. Notre pays, qui depuis la guerre d’Algérie faisait figure d’oasis de tranquillité dans un monde troublé, a subi tour à tour l’assaut de la révolte étudiante et celui des spéculateurs. Dans les deux cas le chef d’Etat a réussi, au bord du gouffre, à rétablir son autorité. Pour combien de temps ?

Si c’est en France que cette contestation a revêtu les formes les plus spectaculaires, elle n’y a été en rien confinée. Le dollar a été menacé avant le franc, et la livre est toujours aussi malade. De Varsovie à Montevideo on ne compte pas les universités qui ont été le théâtre de violents désordres. Ils ont failli empêcher les Jeux olympiques de Mexico. Cette manifestation, qui aurait dû être dédiée à la paix, s’est transformée en une joute de nationalismes. On y a entendu pour la première fois l’écho du drame racial américain, qui venait de coûter la vie à Martin Luther King, victime, avec Robert Kennedy, de la vague de violence balayant les Etats-Unis. Au Moyen-Orient, incidents, guérilla, représailles, ne cessent de s’étendre. En Tchécoslovaquie, enfin, ce sont les bases mêmes du système installé par l’U.R.S.S. en Europe orientale qui ont été, l’espace d’un printemps, remises en question.

Il était fatal que cette désagrégation provoque un peu partout une réaction conservatrice. Celle-ci s’est manifestée aux élections françaises et américaines comme dans l’intervention soviétique à Prague ou dans les nombreux coups d’Etat militaires qui, en Afrique et en Amérique latine, ont jalonné ces douze mois. De même est-ce le malaise grandissant de l’Eglise catholique qui a amené le pape Paul VI à donner, par l’encyclique « Humanae vitae », un coup d’arrêt dont il reste à apprécier les effets.

Ainsi aux défis répondent les condamnations, les camps hostiles se renforcent, tandis que se rétrécit l’espace de la tolérance, du respect mutuel, de la conciliation.

Ce qui est vrai à l’intérieur de chaque pays ne l’est pas moins dans les rapports internationaux. Si l’existence des armes nucléaires oblige les « Super-Grands » à pratiquer une coopération méfiante et sans enthousiasme, l’invasion de la Tchécoslovaquie a ruiné, pour longtemps peut-être, les espoirs de ceux qui cherchent à secouer la tutelle des hégémonies rivales pour rendre à l’Europe sa dimension et son rôle historiques. Avec les greffes de cœur et le survol de la Lune, l’homme a fait accomplir à la technique, cette année encore, de nouveaux miracles. Mais, plus que jamais, la question est posée de savoir s’il est capable de faire bénéficier aussi du progrès les sociétés et leurs relations mutuelles.

par André Fontaine (Le Monde diplomatique)

Les premières semaines de 1968 avaient beaucoup ressemblé à l’année précédente. La tragédie du Vietnam continuait à dominer l’horizon. Nourrissant leur optimisme de statistiques qu’ils étaient seuls à prendre au sérieux, le président Johnson et ses conseillers s’entêtaient à croire qu’ils pouvaient sinon gagner la guerre sur le terrain, du moins lasser leur tenace ennemi. Dès le 29 janvier, l’offensive du Tet, lancée en pleine période de trêve et prenant la défense américaine et sudiste au dépourvu, démontrait la vanité de ces rêves. Les commandos vietcongs, appuyés par des dizaines de milliers de réguliers venus du Nord, s’emparaient de trente villes et de dix-sept bases américaines. De violents combats se déroulaient à Saigon, où le F.N.L. pénétrait jusque dans l’ambassade des Etats-Unis. Les troupes de Giap assiégeaient Khe-Sanh, que tout le monde comparait à un nouveau Dien-Bien-Phu.

L’affaire du « Pueblo »

Sur le moment, L.B.J. refuse de se laisser abattre. « Nous l’emporterons, déclare-t-il le 18 février. La marée ennemie sera endiguée. La liberté survivra et les villes et les villages du Vietnam du Sud seront reconstruits. Cependant, à divers signes, on sent Washington désireux de se sortir de ce guêpier. Déjà le président est resté sourd aux avis du gouvernement de Séoul qui le pressait d’exercer des représailles contre Pyong-Yang après la saisie, le 23 janvier, par les Nord-Coréens du bateau-espion Pueblo et une tentative d’assassinat du président Park. Il s’est contenté de rappeler 15 000 réservistes et d’envoyer quelque temps le porte-avions Enterprise patrouiller au large de la Corée. Une telle modération contraste singulièrement avec la vivacité de ses réactions antérieures aux initiatives des pays communistes d’Asie. Des sondages se poursuivent d’autre part entre Hanoï et la Maison Blanche par divers intermédiaires, dont celui du Quai d’Orsay. M. Clifford déclare qu’au cas où les bombardements contre le Nord seraient arrêtés en contrepartie de l’ouverture de négociations Hanoï pourrait continuer d’expédier vers le Sud des « quantités normales d’armes, de munitions et même d’hommes ». Un an plus tôt, les Etats-Unis en étaient encore à exiger la cessation totale de toute assistance aux forces du Vietcong.

Quel qu’ait pu être son désir profond, M. Johnson était de toute façon poussé à négocier par la situation difficile de son économie et par l’évolution de l’opinion américaine. Les mesures financières exceptionnelles prises au début de l’année n’avaient pas suffi, en effet, à arrêter la spéculation sur le dollar de gens qui s’attendaient à une réévaluation du prix de l’or.

A la mi-mars, il y eut même des touristes américains pour se voir refuser leurs travellers-chèques dans de grands hôtels parisiens. Wall Street ne se cachait pas de vouloir la fin d’une guerre qui faisait supporter à l’économie nationale un fardeau beaucoup trop lourd. Le succès inattendu du sénateur McCarthy, candidat à l’investiture démocrate sous le slogan de la paix au Vietnam, amenait Robert Kennedy, frère du président assassiné, à se lancer à son tour dans l’arène. Des foules enthousiastes l’acclamaient à chaque étape de ses incessants voyages.

L’arrêt des bombardements du Vietnam du Nord

C’est dans ces conditions que le président Johnson décida de frapper un grand coup en annonçant, le 31 mars, qu’il suspendait les raids contre la plus grande partie du territoire nord-vietnamien, espérant qu’en retour Hanoï accepterait d’engager des négociations. En gage de sa sincérité il informait ses compatriotes et le monde entier qu’il ne se représenterait pas à la Maison Blanche, la participation à la campagne électorale étant incompatible avec sa volonté de se consacrer désormais en priorité au rétablissement de la paix.

Contrairement à ce qu’on attendait généralement, le gouvernement de M. Ho Chi Minh donnait très rapidement son accord pour l’ouverture de pourparlers préliminaires sur l’arrêt complet des bombardements. Après quelques semaines de discussions sur le lieu de la rencontre, Paris était finalement choisi, et, le 10 mai, M. Harriman, représentant des Etats–Unis, échangeait une poignée de main historique avec M. Xuan Thuy, ministre et représentant de la République démocratique du Vietnam. Des deux côtés, on annonçait des discussions longues et difficiles. En fait, jusqu’à l’automne, elles ne progressèrent pas d’un pouce, et c’est dans les derniers jours d’octobre seulement que commença à courir le bruit que M. Johnson pourrait bien se décider à mettre fin avant l’élection présidentielle, fixée au 5 novembre, aux raids contre la totalité du Vietnam du Nord, acceptant ainsi la condition posée par Hanoï à l’ouverture de négociations en bonne et due forme.

Deux assassinats en Amérique

Effectivement, le 1er novembre, tous les bombardements étaient arrêtés. Un dur marchandage avait précédé cette décision, dans lequel la proximité des élections américaines avait joué certainement un rôle essentiel. Si en effet, au lendemain de l’offensive du Tet, on avait pu croire que la vigueur de la réaction de l’opinion américaine annonçait l’entrée d’un pacifiste à la Maison Blanche, le déroulement de la campagne avait rapidement démenti ce pronostic. Le Vietnam disparaissait des gros titres des journaux, au profit des diverses manifestations d’un esprit de violence sans cesse croissant, culminant avec les assassinats à quelques semaines de distance de Martin Luther King, prophète de l’intégration raciale, et de Robert Kennedy, qui avait voulu reprendre le flambeau du renouveau tombé des mains de son frère à Dallas. Un raciste déterminé, l’ex-gouverneur Wallace, se lançait dans la course avec un programme aussi réactionnaire que simpliste, basé sur la ségrégation et le maintien de l’ordre à tout prix. Le succès de ses réunions poussait à se demander s’il n’obtiendrait pas assez de voix, à l’heure du scrutin, pour se trouver en position d’arbitre entre les deux candidats. De son côté, M. Richard Nixon, après avoir, sans difficulté, obtenu l’investiture du parti républicain, menait une campagne méthodique parfaitement organisée sur le slogan de « la loi et l’ordre », tandis que le vice-président Humphrey, désigné par les démocrates, n’arrivait pas à remonter le lourd handicap des divisions du parti et de l’usure du pouvoir.

Or M. Nixon, lorsqu’il était, sous le président Eisenhower, vice–président des Etats-Unis, s’était désigné à l’attention par un anti-communisme militant, allant jusqu’à préconiser dès 1954, au moment de Dien-Bien-Phu, l’intervention de son pays au Vietnam. Par la suite, il avait eu une sérieuse passe d’armes avec M. Khrouchtchev à Moscou. La perspective de son élection semblait inquiéter les dirigeants soviétiques, qui avaient refusé de le recevoir alors qu’il effectuait, en 1967, un voyage en U.R.S.S. Ceux de Hanoï pouvaient se demander, de leur côté, s’ils ne devaient pas s’attendre avec lui à une reprise de l’escalade. En tout cas, le porte-parole nord-vietnamien à Paris ne craignit pas de l’attaquer très vivement, rompant ainsi avec l’attitude qui avait consisté jusqu’alors à affecter de mettre tous les candidats dans le même sac.

L’élection de M. Nixon

Washington vit dans cette prise de position le signe que Hanoï et également Moscou pourraient peut-être, pour éviter précisément l’élection de M. Nixon, se montrer plus conciliants. Et c’est ainsi que, chacun y mettant du sien, un accord fut conclu dans les tout derniers jours d’octobre. Les Etats-Unis arrêtaient complètement les raids. Hanoï, de son côté, retirait du Vietnam du Sud, sans, bien entendu, jamais le dire, plusieurs dizaines de milliers de soldats. Il était entendu secrètement que les combats cesseraient dans la zone démilitarisée. Enfin, si M. Johnson, contrairement à toutes ses affirmations antérieures, acceptait la participation aux négociations d’une délégation du Front national de libération, tenu jusqu’alors pour simple agent d’exécution des ordres de Hanoï, les Nord-Vietnamiens, de leur côté, se résignaient à celle des représentants du gouvernement de Saigon, à leurs yeux simple fantoche. Cependant, ce gouvernement, sentant bien les dangers qui menaçaient son existence, se faisait tirer l’oreille. S’il a accepté finalement d’envoyer ses représentants à Paris, c’est en contrepartie d’engagements, de la part des Etats-Unis, qui risquent de rendre la négociation sur le fond très difficile. Les traditionnelles discussions de procédure ont longtemps achoppé sur le point de savoir s’il y aurait quatre délégations, selon le vœu de Hanoï, ou seulement deux, selon celui de Saigon. Si on pensait, en général, que cette difficulté, matérialisée par la forme de la table de conférence, sur laquelle on n’arrivait pas à s’entendre, finirait par être levée, on doutait qu’avant l’installation d’un nouveau président à la Maison Blanche le 20 janvier le débat au fond ait pu être sérieusement abordé. De toute façon, l’évolution des pourparlers sera largement conditionnée par la situation sur le terrain.

Si le but de l’accord sur l’arrêt des raids était d’empêcher l’élection de M. Nixon, il n’a pas été atteint, puisque c’est celui-ci que le peuple américain a choisi le 5 novembre pour succéder à M. Johnson, à la majorité de quelque 400 000 voix. Cela dit, tout indique qu’il n’y a pas lieu de s’attendre de sa part à une durcissement de la ligne américaine sur le Vietnam. Il n’a tenu sur la question que des propos très modérés. Le choix de ses principaux collaborateurs va dans le même sens. Il a présenté le futur secrétaire d’Etat, M. Rogers, comme le « meilleur négociateur du monde ». A peine nommé, M. Laird, nouveau secrétaire à la défense, a insisté sur le désir de l’administration républicaine de résoudre le problème vietnamien.

Quant au professeur Henry Kissinger, de Harvard, qui, comme assistant spécial pour les questions de sécurité nationale, jouera un rôle essentiel dans l’élaboration de la politique étrangère américaine, il s’est prononcé, dans un article antérieur à sa nomination, pour un retrait simultané des forces des Etats-Unis et du Vietnam du Nord, laissant aux dirigeants de Saigon le soin de se tirer d’affaire tout seuls.

L’évolution de la Chine

D’une manière générale, d’ailleurs, les nouveaux dirigeants américains, qui sont décidés à donner la priorité à la remise en ordre à l’intérieur et au redressement économique, n’auront pas nécessairement, en politique étrangère, une ligne plus rigide que leurs prédécesseurs démocrates. C’est ainsi qu’ils ont paru accueillir avec un certain intérêt les signes avant-coureurs d’une possible évolution de Pékin. Après avoir, pendant des années, soupçonné les Américains de vouloir s’en prendre, après le Vietnam, à leur pays, les gouvernants chinois ont subitement mis une sourdine à leurs attaques, cessé de parler de la guerre dans leurs journaux et proposé la reprise, le 20 février prochain, des conversations sino-américaines qui se poursuivent depuis dix ans, de façon intermittente, à Varsovie, au niveau des ambassadeurs. Ils ont suggéré en même temps la conclusion d’un accord bilatéral de « coexistence », mot qui avait ces dernières années disparu de leur vocabulaire.

Pour le moment on en est réduit aux hypothèses quant à la portée de cette modification. Mais, enfin, plusieurs éléments poussent à la prendre au sérieux : la fin des bombardements du Vietnam, qui a pu faire prendre conscience aux Chinois de ce qu’il n’existait pas pour eux de risque réel d’agression ; la perspective d’une négociation asiatique prochaine, qui leur fait désirer de n’être pas laissés à l’écart d’un éventuel règlement général ; le besoin de souffler, après trois ans d’une révolution culturelle dont les effets ont certainement été très lourds pour l’économie : l’influence croissante, à la faveur de divers compromis, du groupe réaliste animé par Chou En-lai ; les échecs subis en politique extérieure ; la crainte, enfin, d’un nouveau rapprochement soviéto–américain, dont la Chine risquerait de faire l’essentiel des frais.

La situation, entre Moscou et Washington, tend en effet à redevenir ce qu’elle était au début de l’année. Malgré le Vietnam, les deux capitales avaient réussi à s’entendre, après des années de négociations difficiles, sur un texte commun de traité de non-prolifération nucléaire, pièce essentielle dans la transformation de la coexistence en coopération active. N’aboutissait-il pas à soumettre les pays non nucléaires, au premier rang desquels l’Allemagne, à un contrôle commun destiné à s’assurer que la possibilité de se donner des armes atomiques lui serait retirée à jamais ? Les deux gouvernements exerçaient une pression parallèle sur leurs clients respectifs pour les convaincre de se joindre au traité. Dans ce climat l’arrêt partiel des bombardements du Vietnam du Nord avait fait progresser leurs rapports bilatéraux. Ils avaient signé une convention consulaire, et ouvert pour la première fois une ligne aérienne Moscou-New-York. Enfin, dans les derniers jours de juin, cédant à l’insistance américaine, l’U.R.S.S. avait annoncé qu’elle acceptait d’ouvrir des discussions sur la possibilité de limiter d’un commun accord les systèmes de fusées, tant offensives que défensives, détenus par les Etats-Unis et par elle-même.

Le printemps de Prague

L’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées de l’Union soviétique et de quatre de ses alliés du pacte de Varsovie, a, sur le moment, brutalement interrompu ce processus. Malgré les messages rassurants dont ils ont aussitôt saisi les gouvernements occidentaux, les dirigeants du Kremlin ne pouvaient pas ignorer qu’elle aurait cette conséquence. ils ne pouvaient pas non plus ignorer que les partis communistes occidentaux condamneraient avec vivacité, pour la première fois dans leur histoire, une décision totalement contraire aux principes de non–intervention dans les affaires des autres si souvent proclamés à Moscou : les dirigeants des P.C. italien et français les avaient fort clairement prévenus. De même, le maréchal Tito leur avait-il dit en personne, lors d’une visite-éclair à Moscou, qu’une telle décision compromettrait pour longtemps les bonnes relations soviéto-yougoslaves.

Pour que la troïka du Kremlin ait pris une telle décision, il fallait donc qu’elle y fût poussée par des motifs qui lui parussent impérieux. Il n’est pas douteux qu’au premier plan de ceux-ci ait figuré le désir de stopper la désagrégation du camp socialiste dont plusieurs événements avaient depuis le début de l’année attesté la gravité. Dès le 3 janvier une véritable révolte, au sein du parti communiste tchécoslovaque, avait porté au poste-clé de premier secrétaire, en remplacement de M. Novotny, stalinien mal repenti et homme lige du Kremlin, un jeune Slovaque, Alexandre Dubcek, partisan convaincu d’une démocratisation en profondeur. Deux mois plus tard, la fuite aux Etats-Unis d’un des grands chefs des services secrets de Prague, le général Sejna, compromis dans une tentative de l’ancienne équipe pour rester au pouvoir par la force, le suicide de plusieurs organisateurs des procès du temps de la terreur, avaient créé à Prague un climat de vive agitation. Et M. Novotny devait céder son autre poste, celui de président de la République, à un vieux soldat, le général Svoboda. Le « printemps de Prague » commençait. Il devait conduire à une extraordinaire explosion de liberté, la censure étant abolie, les condamnés politiques réhabilités, les victimes des grands procès autorisées à se regrouper. Les frontières étaient ouvertes, les journaux étrangers mis en vente, des élections libres étaient promises, ainsi que l’établissement dans les entreprises d’une autogestion inspirée du modèle yougoslave. La Tchécoslovaquie demandait la révision de son rôle au sein du Comecon — le Conseil d’entraide économique des pays de l’Est, — parlait de demander des crédits à l’Ouest, voire en Allemagne fédérale, et de renouer avec Israël.

Les risques de contagion

Que le Kremlin ait redouté l’extension rapide de ce courant d’émancipation, c’est évident. Déjà, en janvier, Cuba avait manifesté une nouvelle fois son indépendance en condamnant à quinze ans de prison Anibal Escalante, un vétéran communiste dont la « micro faction » avait comploté avec certains fonctionnaires de l’ambassade soviétique. En février, à Budapest, la conférence convoquée pour préparer, à la demande de Moscou, une nouvelle rencontre mondiale des partis communistes destinée à condamner la ligne chinoise avait été marquée par un vif incident : la délégation roumaine était partie en claquant les portes. En mars, à Varsovie, les étudiants s’étaient pratiquement révoltés contre le régime et son conformisme grandissant. Après plusieurs journées d’émeutes, à laquelle la population avait assisté avec une curieuse passivité, M. Gomulka avait pris des sanctions sévères contre les animateurs de ce mouvement et contre tous ceux qui pouvaient paraître susceptibles de les encourager. L’accusation de sionisme avait même été utilisée pour discréditer et éliminer de divers postes dirigeants des gens dont le seul crime, le plus souvent, était d’être juifs. Bien des signes, hélas, au cours de ces derniers mois ont montré que cette tendance, loin d’être isolée, correspondait à un état d’esprit fort répandu au Kremlin même.

Déjà sensible au ton des journaux, la pression soviétique sur la Tchécoslovaquie se manifeste publiquement lorsque, le 23 mars, M. Dubcek est convoqué à Dresde pour s’y expliquer devant les durs du camp socialiste. Il croit les avoir rassurés, et la manifestation du 1er mal, à Prague, tourne au triomphe. Toute la population est là, gaie, détendue, pour lui faire fête et célébrer l’espoir et la liberté retrouvés. Mais, trois jours plus tard, le même Dubcek débarque en pleine nuit à Moscou en compagnie du nouveau président du conseil, son ami Cernik. Tout donne à penser que dès ce moment les Soviétiques envisagent une intervention militaire, et que cette visite impromptu a pour principal objet de les en détourner. Deux points préoccupent principalement les dirigeants de l’U.R.S.S. : ils voudraient le rétablissement de la censure, pour empêcher les journaux de Prague de les critiquer et le stationnement en permanence, à toutes fins utiles, de troupes russes sur le sol tchécoslovaque. M. Dubcek s’en tire en acceptant que des manœuvres du pacte de Varsovie se déroulent sur le sol tchèque et en s’engageant à prêcher la modération aux journalistes.

Ceux-ci cependant continuent de s’exprimer fort librement, et le 27 juin parait un appel signé de soixante-dix personnalités (dont l’écrivain Vaculik et le fameux coureur Zatopek) qui dénonce les lenteurs de la démocratisation. La presse de Moscou prend feu et flamme. Le 3 juillet, M. Brejnev lance un avertissement des plus nets : « Si dans les pays socialistes nos ennemis de classe attaquent les fondements du régime socialiste, c’est notre droit et notre devoir d’user également du pouvoir pour défendre la cause du socialisme et de la classe ouvrière. » M. Kadar, qui a été payé en 1956 pour savoir ce que de telles paroles veulent dire, est présent et approuve.

Douze jours plus tard, les dirigeants soviétiques, est–allemands, polonais, hongrois et bulgares, réunis à Varsovie, invitent Prague à « mettre à la raison les éléments contre-révolutionnaires » qui, à les en croire, régneraient sur la presse et la radio. Le comité central tchécoslovaque répond calmement mais fermement et refuse une rencontre à Kiev des deux bureaux politiques préconisée par Moscou. Finalement, l’entrevue a lieu à Ciernanad-Tisou, en Slovaquie, à deux pas de la frontière ukrainienne, dans une atmosphère très tendue, tandis que les journaux des deux pays polémiquent sur un ton très vif, que les troupes russes, malgré l’achèvement des manœuvres du pacte de Varsovie, continuent de parcourir le pays et que d’autres se massent en Pologne et en Hongrie. En fin de compte, cependant, un accord intervient qui est confirmé le 3 août à Bratislava au cours d’une réunion commune des signataires du communiqué de Varsovie et des Tchécoslovaques. Cette fois les soldats soviétiques évacuent le pays pour de bon.

L’invasion de la Tchécoslovaquie

On put croire pendant quelques jours que la détermination calme des Tchèques et des Slovaques, unis comme ils ne l’avaient jamais été au cours de leur histoire, avait eu raison des pressions soviétiques. Tour à tour, le maréchal Tito et le président de la République roumaine, M. Ceausescu, furent reçus en triomphateurs à Prague. Mais outre ces deux visiteurs, un autre avait fait entre-temps un court séjour à Karlovy-Vary pour y rencontrer M. Dubcek : M. Ulbricht. Il n’avait eu droit ni aux fleurs ni aux vivats.

Est-ce lui qui finalement a persuadé les dirigeants du Kremlin, plus ou moins hésitants et divisés de recourir à l’intervention ? Le bruit en a couru. Le fait est que le vieux leader est-allemand était l’un de ceux qui avaient le plus lieu de s’inquiéter des tendances neutralistes prêtées à certains intellectuels pragois. Si la Tchécoslovaquie était sortie du pacte de Varsovie, il y a fort à parier qu’un courant dans le même sens se serait dessiné en Pologne et en Hongrie, la R.D.A. se trouvant de ce fait fort isolée.

Au Kremlin on a dû être sensible à cet argument, comme au risque de voir le dynamisme est-allemand prendre la relève en Europe centrale et orientale d’une U.R.S.S. sur le déclin. On a pu s’alarmer également de la perspective d’une révision des relations à l’intérieur du Comecon dans le sens d’une plus grande considération donnée à l’intérêt national de chaque Etat membre. A la limite, c’est tout le principe de la « répartition du travail socialiste » et de la mobilisation des ressources du « camp » au service de la stratégie soviétique qui se trouvaient remises en question. Enfin, et peut-être surtout, le rapprochement de Prague avec Bucarest et Belgrade était de nature à faire redouter à Moscou la formation, au sein même du pacte, d’une aile dissidente dont les tendances avaient de quoi séduire, à part la Bulgarie, la plupart de ses membres, ce qui aurait immanquablement conduit à un affaiblissement de l’autorité du grand protecteur sur sa zone d’influence.

En faisant occuper, le 20 août, le territoire tchécoslovaque par ses troupes et celle de quatre de ses alliés, le pouvoir soviétique a montré qu’il n’était pas disposé à accepter l’extension à son empire de la décolonisation qu’il préconisait avec tant d’insistance.

Les envahisseurs, qui font arrêter immédiatement les dirigeants tchèques, à l’exception du président Svoboda, dont le palais est encerclé par les troupes russes, s’attendaient apparemment à la formation rapide d’une équipe de rechange disposée à la collaboration. Mais, si l’armée tchèque reste dans ses casernes, ils doivent faire face à la résistance passive d’une population unanime ; les autorités légales réussissent non seulement à faire paraître les journaux et à diffuser régulièrement des programmes de radio, mais à réunir le Parlement et un congrès extraordinaire du parti. Le chef de l’Etat n’accepte de négocier qu’en présence des personnalités arrêtées. Cependant, le compromis négocié à Moscou le 30 août et complété ultérieurement fait figure de diktat. Les clubs non communistes sont dissous, la censure rétablie, les élections libres abandonnées, et Prague doit accepter le stationnement permanent sur son sol d’un minimum de deux divisions soviétiques. Moyennant quoi, l’équipe de M. Dubcek demeure en place pour l’ensemble, le sort de M. Smrkovsky, président du Parlement, étant tout de même en question à la fin de l’année, le projet de fédéralisation du pays mis au point au début de l’année est appliqué, le journal Reporter, qui avait joué un grand rôle dans la « révolution tranquille », reparaît après un mois de suspension, en conservant une grande liberté de ton, les ponts sont loin d’être coupés entre la Tchécoslovaquie et l’Occident, et notamment entre les deux intelligentsias. On ne saurait en dire autant de l’U.R.S.S. où l’obscurantisme reprend chaque jour un peu plus de terrain, comme on l’a vu avec la condamnation de plusieurs intellectuels, coupables de vouloir dire la vérité. C’est désormais sous le manteau, comme au temps des tsars, que paraissent les grandes œuvres de la littérature soviétique contemporaine, entre autres le Dernier Cercle de Soljenitsyne, bouleversant témoignage sur le stalinisme et qui, en Occident, en revanche, est un best-seller.

Dans le monde entier, l’occupation de la Tchécoslovaquie fut accueillie avec indignation. Pékin compara le comportement des Soviétiques à celui des nazis. Le comité central yougoslave déclara qu’il n’y avait plus d’espoir que dans une transformation du pouvoir à Moscou même. Le gouvernement français dénonça ce retour à la politique des blocs. Seul le veto soviétique empêcha la condamnation par le Conseil de sécurité des Nations unies d’une action qui violait impudemment leur charte. La présence, pour soutenir l’accusation, du ministre des affaires étrangères du gouvernement de Prague, M. Hajek, qui se trouvait en vacances sur la côte adriatique au moment de l’invasion, suffisait à ruiner la thèse soviétique selon laquelle elle avait été décidée à la demande de ce gouvernement. La plupart des partis communistes occidentaux, enfin, condamnaient ouvertement ce que M. Garaudy, membre du bureau politique du parti français, n’hésita pas à qualifier dans un livre de triple « crime ».

Sur le moment, on put se demander si Moscou n’allait pas, dans la foulée, régler son compte à la Roumanie, coupable de maintenir sur le plan idéologique et diplomatique une ligne totalement indépendante de celle du Kremlin. Chacun de son côté, le président Johnson et M. Chou En-lai lancèrent de sérieux avertissements, tandis que le maréchal Tito faisait prendre à son armée de spectaculaires mesures de précaution. L’Albanie elle aussi se crut un moment en danger. Finalement rien ne s’est passé, mais la manière dont la Pravda, puis M. Gromyko à la tribune des Nations unies, ont revendiqué pour l’U.R.S.S. le droit de se mêler à sa guise des affaires intérieures d’un autre Etat, dès lors qu’il était socialiste, laisse planer pour l’avenir un danger dont les gouvernements socialistes non « orthodoxes » ne sous-estiment pas la gravité.

L’invasion de la Tchécoslovaquie allait-elle relancer la guerre froide ? Les Soviétiques prirent grand soin, dès la première minute, de dire aux Occidentaux que rien n’était changé dans leurs relations avec eux. Il n’empêche que M. Johnson ne pouvait plus décemment donner suite au projet de « sommet » avec M. Kossyguine par lequel il espérait alors clore sa présidence, ni engager les conversations sur la limitation des systèmes de fusées dont Moscou venait d’accepter le principe. De même les gouvernements allemand, italien, israélien, qui faisaient des objections au traité de non-prolifération nucléaire, virent-ils là une bonne occasion d’en ajourner la signature ; le Sénat américain prit une décision analogue à l’égard de sa ratification. Enfin, l’O.T.A.N. adopta certaines mesures de renforcement de son dispositif militaire, notamment en Méditerranée où la flotte soviétique venait de faire une entrée spectaculaire tandis que l’on signalait l’arrivée de matériel et d’instructeurs russes en Algérie.

Tension persistante au Moyen-Orient

A vrai dire, on a eu un peu l’impression, dans les derniers mois de cette année, que le Moyen-Orient était en passe de devenir le point le plus chaud du globe. La guerre du Vietnam, en effet, parait engagée sérieusement sur la voie de la désescalade, et il y a fort à parier que malgré la Tchécoslovaquie la nécessité imposera tôt ou tard la reprise du dialogue entre Washington et Moscou. En revanche, entre Israël et ses voisins, tout au long de 1968, les rapports n’ont fait que se tendre. Non seulement les négociations secrètes entre la Jordanie et l’Etat hébreu ont échoué, mais le roi Hussein a dû finalement s’incliner, après avoir essayé de les réduire, devant les exigences des commandos palestiniens qui multiplient, à partir de la Transjordanie, les actions de sabotage dans les régions occupées. Des représailles s’ensuivent qui entraînent à leur tour des contre-représailles. De nombreux combats ont eu lieu le long du canal de Suez, dont personne n’ose dire s’il sera jamais rouvert à la navigation. Un Boeing israélien a été dérouté par des Palestiniens et rendu après des semaines de négociations très délicates. Des commandos israéliens ont été opérer jusqu’en Haute-Egypte. L’attaque par deux Palestiniens, sur l’aérodrome d’Athènes, d’un appareil d’El Al a entraîné la destruction par un commando israélien de treize avions libanais à l’aéroport de Beyrouth.

A l’intérieur des Etats arabes, la situation demeure tendue. La R.A.U.. où se sont déroulés nécessairement plusieurs procès, a été, au printemps et à l’automne, le théâtre de violentes émeutes universitaires, et les réformes promises n’ont pour le moment rien changé à une situation économique de plus en plus difficile. L’Irak a connu au mois de juillet deux coups d’Etat successifs, accompagnés de mesures de répression de plus en plus violentes. On se bat toujours au Yémen et au Soudan. Le Liban, qui fut si longtemps légitimement fier de sa prospérité et de son équilibre intérieur, voit l’un et l’autre compromis par la guerre de six jours. En Israël même, un débat s’est engagé entre « faucons » partisans de maintenir très longtemps l’occupation de tous les territoires conquis en 1967 et « colombes » désireuses d’amorcer une négociation par l’annonce des concessions que le gouvernement serait disposé à faire.

Seule la poursuite de la mission du médiateur des Nations unies, le diplomate suédois Gunnar Jarring, qui fait inlassablement la navette entre toutes les capitales intéressées, empêche de désespérer complètement. Mais on se demande si en fin de compte une action concertée des Quatre Grands ne serait pas, comme Paris n’a cessé de le suggérer, le seul moyen de parvenir à un règlement durable. Il n’est pas interdit de penser que M. Nixon, dont un des collaborateurs, M. Scranton, a accompli au Moyen-Orient, à la fin de l’année, une mission remarquée, pourrait assez rapidement prendre une initiative en ce sens, ou du moins faire de cette question l’un des sujets d’une relance diplomatique en direction de Moscou. Jusqu’à présent on pouvait douter que l’U.R.S.S. fût très intéressée par un règlement de la situation au Moyen-Orient, où elle a installé des positions solides. Mais son désir de faire oublier la Tchécoslovaquie et d’éviter de se laisser entraîner dans une aventure dans cette région peut l’amener à adopter une attitude plus constructive. En tout cas, un de ses diplomates a eu, pour la première fois depuis la guerre de six jours, un entretien, à la fin de 1968, avec son homologue israélien, et M. Gromyko a fait au Caire, à la veille de Noël, une visite remarquée.

Le dialogue soviéto-américain

Tout donne à penser que M. Nixon, lorsqu’il sera installé, à partir du 20 janvier, à la Maison Blanche, ne tardera pas également à reprendre les efforts de son prédécesseur pour obtenir la ratification du traité de non-prolifération nucléaire et engager des négociations sur la limitation des systèmes de fusées. Ainsi le budget et, par voie de conséquence, le contribuable américain pourraient-ils être délivrés de la charge fantastique que représenterait la création d’un réseau « dur » de missiles antimissiles. L’importance de ce problème est, d’un point de vue américain, sans commune mesure avec l’occupation de la Tchécoslovaquie, qui, considérée sous le seul angle stratégique, n’a fait au fond que confirmer l’appartenance du gouvernement de Prague au pacte de Varsovie. De tout cela il résulte que jamais peut-être on n’a été plus près d’un accord tacite des deux Super-Grands pour un partage sinon du monde, du moins de l’Europe.

Le pays où cette situation devrait être le plus ressentie est évidemment la France, dont le chef ambitionnait par la voie de « la détente, de l’entente et de la coopération » de venir à bout de la division du continent en deux blocs hostiles et de le réunifier, suivant la formule consacrée, « de l’Atlantique à l’Oural ». En mai encore, la tâche lui paraissait suffisamment importante pour qu’il maintint, alors que l’émeute faisait rage à Paris, le voyage qu’il devait faire en Roumanie, pays dont les dirigeants pratiquaient vis-à-vis du pacte de Varsovie une politique, mutatis mutandis, comparable à sa propre attitude vis-à-vis du pacte atlantique.

La chaleur de l’accueil qu’il reçut ne fut pas moindre que l’année précédente en Pologne ; elle prouvait que les peuples de l’Europe orientale avaient bien compris la portée du message qu’à mots à demi couverts leur adressait le président de la République. Mais, avant même l’invasion de la Tchécoslovaquie, la crise de mai devait porter à son prestige politique et à la base matérielle de sa diplomatie un coup dont ils ne se sont pas encore complètement relevés.

La crise de mai en France

Personne n’avait senti venir l’explosion, bien que les prodromes en aient été nombreux. En France, comme en Allemagne, en Italie, en Espagne, aux Etats-Unis, le début de 1968 avait été marqué par une vive agitation dans les milieux étudiants, où « les gauchistes » se manifestaient avec une violence croissante. Le 22 mars, la police ayant arrêté, à la suite de bris de vitres dans des banques américaines de Paris, plusieurs militants du comité Vietnam national animé par Jean-Paul Sartre et le professeur Kastler, cent vingt-deux étudiants de Nanterre conduits par Daniel Cohn-Bendit avaient occupé le bâtiment administratif de la faculté. La libération presque immédiate des jeunes arrêtés persuada les initiateurs de l’occupation de l’efficacité de leur action. Les réunions se succédèrent dans les amphithéâtres rebaptisés de noms révolutionnaires, les plus dynamiques se mirent à interpeller les professeurs, à poser des affiches un peu partout, à lancer les mots d’ordre de « l’université critique » et du boycottage des examens.

Le 3 mai, le doyen, cédant à la pression de divers professeurs, ferme la faculté. L’agitation se déplace à la Sorbonne, où le recteur, pour dégager la cour envahie par les contestataires, fait appel à la police. Cinq cent vingt-sept arrestations sont opérées.

Cette atteinte à des franchises séculaires provoque la colère des étudiants, de violentes bagarres qui se prolongent jusqu’à minuit et un ordre de grève des deux grandes organisations syndicales, U.N.E.F. pour les étudiants et S.N.E. Sup pour les enseignants, dont la représentativité sera contestée par la suite mais qui sont, pour l’heure, seules à s’exprimer. Le 6, pour se protéger contre les forces de l’ordre qui ratissent le quartier Latin, les étudiants dressent des barricades. Après l’échec des négociations entre les représentants des étudiants et les autorités, l’émeute reprend le 10. Cette fois, il y a des centaines de blessés. M. Pompidou, qui rentre le lendemain soir d’Iran et d’Afghanistan, cède sur toute la ligne ; il fait libérer les étudiants emprisonnés et évacuer la Sorbonne.

L’autorité du régime en subit un coup terrible. Le 13, pour le dixième anniversaire du putsch qui ramena le général de Gaulle au pouvoir, une grève de vingt-quatre heures paralyse la France entière par solidarité contre la répression policière. Les étudiants pavoisent de drapeaux rouges et noirs la Sorbonne, occupée aussitôt que la police a eu le dos tourné, et l’Odéon est transformé en forum permanent de la contestation. Le 14, les ouvriers de Sud-Aviation, à Bouguenais, près de Nantes, enferment leur direction et déclenchent une grève illimitée.

Le mouvement fait rapidement tache d’huile. A son retour de Roumanie, huit jours plus tard, le général de Gaulle trouve six millions de grévistes. Après avoir dit oui à la « réforme » et non à la « chienlit » il déclare : « Nous reprendrons les choses par les moyens avec lesquels nous les avons toujours reprises. » Qu’est-ce à dire ? Sa stratégie n’apparaîtra qu’après coup. Mais l’exploitation des bonnes dispositions du parti communiste y joue certainement un rôle essentiel. L’étude du comportement des amis de M. Waldeck Rochet depuis le début de la crise montre en effet que, loin de chercher l’épreuve de force, ils sont déterminés à demeurer dans la légalité, mettant l’accent sur les revendications professionnelles, quitte à réclamer bien entendu la démission du gouvernement et de nouvelles élections. Ils s’opposent donc résolument aux gauchistes, essentiellement étudiants, seuls en réalité à poursuivre l’objectif du renversement du régime.

Les accords de Grenelle

Dans ces conditions, le chef de l’Etat juge tout à fait inutile de dissoudre le Parlement, comme on le lui conseille ici et là ; décidée dans de telles conditions, cette mesure ne pourrait en effet conduire qu’à un désastre électoral. Prêt à céder du terrain sur le plan social pour se concilier, comme il l’a toujours rêvé, la classe ouvrière, il décide d’inviter le peuple à confirmer par référendum la légitimité de son pouvoir. Mais lorsque le 24, après que le gouvernement eut passé victorieusement à l’Assemblée nationale le cap difficile du débat sur la motion de censure déposée par la gauche, il s’adresse par la télévision au pays, son discours tombe à plat. Il parait vieux, fatigué, dépassé. Les plus fidèles de ses compagnons sont désespérés par cette intervention dont il est clair dès la première seconde qu’elle a manqué son but. L’opinion la plus répandue est qu’il sera impossible, dans le climat quasi révolutionnaire que connaît la France, d’organiser le référendum.

Effectivement, la nuit qui suit est la plus dure que Paris ait connue depuis le début de la crise. Etudiants et gouvernement se renvoient la responsabilité d’émeutes qui se sont étendues à une grande partie de la rive droite et jusqu’à la Bourse, où des « enragés » ont allumé un incendie d’ailleurs vite éteint. Les communistes ne sont pas cependant moins sévères que le pouvoir pour les émeutiers. Le ministre de l’intérieur, M. Fouchet, met en cause « la pègre ». L’Humanité, elle, s’en prend à « la lie ». Et M. Pompidou croit encore possible d’abattre son atout principal en faisant aux syndicats des concessions qui doivent, dans son esprit, en mettant fin à la grève, séparer les ouvriers des étudiants, qu’on pourra ensuite facilement réduire.

Le 27 mai, à l’aube, après quarante-huit heures de négociations au cours desquelles il a eu un tête-à-tête remarqué avec M. Krasucki, membre du bureau politique du parti communiste et l’un des dirigeants de la C.G.T., M. Pompidou peut croire qu’il a gagné la partie. « Nous sommes arrivés, dit-il, à un ensemble de conclusions positives et dont on peut dire qu’elles constituent un accord. » Le gouvernement a notamment accepté le relèvement massif des rémunérations, la suppression des zones de salaires, la reconnaissance du droit syndical dans l’entreprise.

Quelques heures plus tard, cependant, c’est le coup de théâtre. Réunies dans les grandes usines pour se prononcer sur les « conclusions positives » en question, les assemblées du personnel les rejettent tour à tour. Loin de s’arrêter, la grève s’étend. Les magasins sont vides, les transports paralysés. l’essence ne coule plus qu’au compte-gouttes, la radio et la télévision échappent au contrôle du gouvernement qui parait aux abois. Le nom de M. Mendès France, qui, quelques jours plus tôt, avait dit que le régime « ne pouvait plus rendre qu’un service au pays, celui de s’en aller », est sur toutes les bouches, M. Mitterrand propose qu’il prenne la tête d’un gouvernement provisoire, lui-même posant sa candidature à la présidence de la République. Les communistes, pensant, non sans quelque raison, que l’opération est essentiellement dirigée contre eux, organisent une manifestation monstre sur le mot d’ordre « du gouvernement populaire à participation communiste ».

Le général joue et gagne

On est le 29 mai. Le même jour, le général de Gaulle quitte l’Elysée, tandis que le bruit court de sa retraite. Mais il revient, le lendemain, cours radiodiffusé, qu’il demeure au pouvoir, maintient le gouvernement en place, dissout l’Assemblée nationale et ordonne de nouvelles élections. Deux heures plus tard, il est évident pour quiconque a un peu de sens politique, que cette fois encore il l’a emporté. Des centaines de milliers de Parisiens défilent de la Concorde à l’Etoile pour l’acclamer, tandis que les communistes, rappelant qu’ils n’ont cessé de réclamer de nouvelles élections, déclarent qu’ils les affronteront avec l’intention de les gagner.

Il y aura encore de nombreux affrontements, dont certains feront des morts, et bien des sautes de température avant que tout rentre dans l’ordre. Mais les élections, qui se déroulent les 23 et 30 juin, tournent au triomphe du général de Gaulle, qui entre temps, pour mettre toutes les cartes dans son jeu, a fait remettre en liberté les chefs de l’O.A.S. et autorisé le retour en France de MM. Georges Bidault et Soustelle. Les députés gaullistes orthodoxes passent de deux cents à deux cent quatre-vingt-dix-sept, les giscardiens de quarante et un à cinquante et un, tandis que les fédérés tombent de cent seize à cinquante-sept, les communistes de soixante-treize à cinquante-quatre et les centristes de quarante-deux à vingt-neuf. Le P.S.U., seul parti à avoir ouvertement demandé le renversement du régime, perd ses quatre députés, dont M. Mendès France. Loin de renforcer l’union de la gauche, ce résultat aggrave ses divisions. M. Waldeck Rochet en rejette la responsabilité sur les gauchistes, « irresponsables » ou « provocateurs ». La Fédération se défait. Et si le coup de Prague n’a pas fait perdre davantage de voix aux communistes, comme on l’a vu lors de l’élection partielle des Hauts-de-Seine en décembre, il a assené un rude coup à l’entente entre les communistes et la Fédération, dont le chef, M. Mitterrand, est rentré dans le rang.

M. Couve de Murville premier ministre

La conséquence la plus inattendue de la crise aura sans doute été le remplacement, à la tête du gouvernement, de M. Pompidou, placé, selon l’expression du général de Gaulle, « en réserve de la République », par M. Couve de Murville, lui-même remplacé au Quai d’Orsay par M. Michel Debré. Le nouveau premier ministre a indiqué des le début son intention de donner la priorité à deux problèmes : la réforme de l’Université et la relance de l’économie, durement touchée par plusieurs semaines de grèves et de troubles. Au début, les dieux parurent lui sourire. Alors qu’on s’était attendu à une reprise des violences à l’Université dès la rentrée, M. Edgar Faure, ministre de l’éducation nationale, réussit à assurer non seulement, tant bien que mal, le passage des examens, mais le vote, sans une seule voix contre, les communistes s’abstenant, d’une nouvelle réforme de l’enseignement supérieur.

Ce succès, cependant, était loin d’avoir ramené la sérénité à l’intérieur de l’alma mater. A Nanterre, en Sorbonne, en province, on signalait encore à la veille des vacances de Noël une certaine agitation, due essentiellement aux éléments gauchistes, pour qui il n’est pas de réforme de l’Université concevable sans une transformation radicale de la société.

De toute façon, d’autres nuages se sont abattus entre temps sur un gouvernement qui avait un peu surestimé, dans la foulée du succès gaulliste aux élections, ses chances d’effacer rapidement la trace des dégâts infligés à l’économie par la crise de mai. Pour avoir accepté une impasse budgétaire de onze milliards de francs, développé le thème de la participation, entrepris de réformer la fiscalité successorale, il a inquiété des possédants dont le civisme n’est pas toujours le ressort principal et provoqué une évasion de capitaux facilitée par le maintien, dans le but de relancer « l’expansion », d’un bas taux d’escompte. D’où la crise monétaire de novembre, qui a fait un moment apparaître la dévaluation inévitable et a contraint le pouvoir à solliciter un important crédit de puissances auxquelles, quelques mois plus tôt, il croyait pouvoir tenir la dragée haute.

Une fois de plus le chef de l’Etat, opérant par surprise, a redressé la situation au bord du gouffre. Mais il ne l’a fait qu’en imposant à la nation des mesures d’austérité qui aboutissent à remettre en cause une grande partie de son programme social du mois de juillet et en insistant plus fortement que jamais sur sa volonté de mettre fin aux « agitations » et aux « exhibitions » qui « scandalisent les gens sensés ». Et il sait bien que, malgré l’essai réussi le 24 avril de la première bombe H française, l’état du stock de devises lui retire beaucoup de la liberté d’action qu’il avait réussi à rendre au pays, il y a six ans, en stabilisant la monnaie et en mettant fin à la guerre d’Algérie.

Le martyre du Biafra

Si, la Tchécoslovaquie mise à part, c’est la France qui, de tous les pays du monde, a connu les remous intérieurs les plus spectaculaires, ils n’y ont été aucunement confinés. On a déjà parlé de ceux qui ont agité divers Etats du Moyen-Orient. Il faudrait y ajouter, avant de quitter cette région, le Pakistan, où des émeutes se sont produites en fin d’année. L’Afrique a, comme les années précédentes, enregistré plusieurs coups d’Etat militaires, d’abord en Sierra-Leone, puis après un mois de confusion, au Congo-Brazzaville, et enfin au Mali, où le régime progressiste de M. Modibo Keita a été renversé sans coup férir, le 19 novembre, par un groupe de jeunes officiers qui ont aussitôt annoncé leur intention de faire appel aux investisseurs privés.

C’est cependant surtout vers le Nigéria, jadis donné en modèle aux autres gouvernements du continent noir, que se tournent les regards. Une guerre atroce y oppose depuis maintenant dix-huit mois l’armée fédérale, abondamment ravitaillée en matériel, toute idéologie mise de côté, par la Grande-Bretagne, l’U.R.S.S. et la R.A.U., et la population chrétienne du Biafra, soumise à un blocus rigoureux, aux conséquences dramatiques. La terre entière s’est émue en regardant les photographies de réfugiés squelettiques, notamment d’enfants, dont bon nombre sont morts de faim. Un courant de solidarité s’est manifesté en leur faveur qui a permis d’alléger un peu leur misère. Des concours sont venus de l’extérieur, avec les encouragements de la France, qui ont permis aux Biafrais, un moment au bord de la défaite, de rétablir, dans une certaine mesure, la situation. En revanche, les tentatives de médiation de M. Wilson, puis de l’empereur d’Ethiopie, n’ont abouti à rien et la lutte fratricide se poursuit avec l’inévitable cortège d’atrocités.

En Amérique latine, on compte sur les doigts les pays qui ont échappé à la violence. Un peu partout on a vu les étudiants occuper les universités, et l’armée dans deux pays, Uruguay et Mexique, dont les institutions étaient jusqu’alors considérées comme très démocratiques, les en chasser. A Mexico, on a déploré plusieurs dizaines de morts quelques jours avant l’ouverture des Jeux olympiques, qui devaient faire connaître au monde une des nations les plus démocratiques de l’hémisphère occidental. Au Panama, au Pérou, l’armée a déposé les présidents élus. Le maréchal Costa e Silva, président de la République du Brésil, a dû, sous la pression des militaires, mettre le Parlement en vacances, suspendre les libertés constitutionnelles et procéder à de nombreuses arrestations. Au Venezuela, en revanche, la guérilla a échoué dans ses tentatives pour saboter l’élection présidentielle, qui a vu un démocrate chrétien succéder à M. Leoni, l’une des principales figures du réformisme dans cette partie du monde.

Relève à Ottawa, à Lisbonne, à Rome et à Bruxelles

Les pays de la zone tempérée ont connu, dans l’ensemble, moins d’émotions. Au Canada, la désignation d’un jeune francophone, M. Pierre Trudeau, comme premier ministre, en remplacement de M. Lester Pearson, qui a pris sa retraite, le grand succès électoral qu’il a remporté et le programme courageux qu’il a mis en route pour établir une égalité véritable entre les deux communautés, redonnent l’espoir à une fédération dont l’avenir, au lendemain du voyage du général de Gaulle au Québec, paraissait bien menacé. Au Portugal, où le président Salazar a été chassé, par la maladie, d’un pouvoir qu’il occupait depuis quarante-cinq ans, la relève s’est jusqu’à présent opérée sans heurt ; le nouveau président du conseil, le professeur Marcello Caetano, semble vouloir opérer une libéralisation lente et prudente, sans pour autant renoncer à une politique colonialiste qui fait peser sur l’économie nationale une lourde contrainte, et met le pays, avec l’Afrique du Sud et la Rhodésie, sur le banc des accusés aux Nations unies.

En Allemagne, la prospérité, après quelques mois d’inquiétude, atteint, comme au Japon, de nouveaux sommets, tandis que parait reculer un peu la poussée, un moment assez inquiétante, du N.P.D., et que retombe l’agitation étudiante qui avait, au début de l’année, provoqué à Berlin un début d’émeute. Cela dit, tout le monde s’attend, aux élections qui doivent avoir lieu cette année, tant à la présidence de la République qu’au Bundestag, à une poussée des éléments les plus nationalistes de la C.D.U., avec MM. Schroeder et Strauss. Le climat européen risque, dans l’avenir, de s’en trouver alourdi. En Italie, en revanche, où l’on a enregistré sur les fronts étudiant et ouvrier plusieurs sérieuses poussées de fièvre et où le recul des socialistes aux élections du printemps avait un moment remis en cause l’ouverture à gauche, celle-ci s’est trouvée confirmée, en fin d’année, avec la formation du gouvernement Rumor-Nenni. En Suède, d’autre part, le gouvernement socialiste dispose depuis les élections de septembre, de la majorité absolue.

Mais il y a des pays occidentaux où la situation est sensiblement plus délicate. En Espagne, de nombreuses démonstrations universitaires, ouvrières, nationalistes basques ont prouvé l’affaiblissement de l’autorité du régime. En Grande-Bretagne, M. Wilson, qui a ouvert l’année en annonçant que son pays abandonnait, moins de cent ans après la fondation de l’Empire des Indes, toute présence « à l’est de Suez », l’obligation où il se trouve de donner la priorité à la défense de la livre lui vaut une impopularité croissante, sensible dans chaque sondage d’opinion ou élection partielle. En Belgique, enfin, le conflit linguistique a rebondi au mois de février, après des bagarres entre les étudiants francophones et néerlandophones de Louvain. Les nouvelles élections ont entraîné un recul général des partis traditionnels, sans faire apparaître de majorité de rechange, et ce n’est qu’après une très longue crise qu’a pu être constitué, sous la présidence de M. Eyskens, un cabinet de coalition sociaux chrétiens–socialistes. L’avenir demeure incertain et un grand nombre de Belges ne se cachent pas de le concevoir difficilement en dehors d’une union européenne. Mais si la C. E. E. a fait, en matière agricole, d’importants progrès au cours de 1968, et si les ententes entre firmes des divers pays membres, et notamment l’accord Fiat-Citroën, mettent en évidence l’existence d’un véritable marché européen, où d’ailleurs les principaux investisseurs sont américains, les progrès sur le plan politique sont à peu près inexistants. Plus que jamais la porte des communautés est interdite à la Grande-Bretagne. L’Euratom est en pleine crise et l’on se demande si le projet Concorde ne sera pas remis en cause par les difficultés économiques de l’un ou de l’autre de ses deux participants.

On comprend, à la lecture de ce bilan, que l’année se soit achevée dans une atmosphère plutôt désenchantée. L’extraordinaire performance des trois cosmonautes américains qui ont pour la première fois, durant la semaine de Noël, fait le tour de la Lune, n’a pas suffi, malgré tout ce qu’elle suppose d’intelligence, de travail, de courage, de ressources de toutes natures, à dissiper la mélancolie qui perçait à travers les allocutions traditionnelles de fin d’année. C’est peut-être dans celle du pape qu’elle était le plus sensible. Venant après l’encyclique Humanae vitae sur la régulation des naissances, tentative de coup d’arrêt donné à un processus de désagrégation ecclésial et moral de plus en plus rapide, cette homélie reflétait l’angoisse d’un homme, porteur d’un message qui à beaucoup parait anachronique, devant le spectacle de sociétés de plus en plus incapables de répondre aux aspirations de leurs jeunes et aux besoins pourtant criants des peuples sous-développés, sans que pour autant se dessinent bien nettement les structures et la philosophie qui pourraient en prendre durablement la relève. A la vérité, tout donne à penser que l’humanité n’est pas au bout de ses peines. Il lui faudra traverser bien des épreuves encore avant de parvenir à une organisation, si elle existe, au sein de laquelle elle dominerait véritablement les contradictions qui l’agitent aujourd’hui encore avec tant de violence. S’il est une nouveauté, c’est peut-être qu’après tant d’années d’illusions chacun en soit aujourd’hui à peu près persuadé. Mais il serait dramatique qu’on n’en tire que des leçons de découragement. Après tout le rocher de Sisyphe est depuis toujours le lot de l’espèce...

André Fontaine


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